L'Étudiant Libre

La dictature des experts

Rassurez-vous, vous êtes libres. Depuis que le billot révolutionnaire a recueilli le sang du Roi, un formidable processus positiviste s’est enclenché, qui a fait de gourdiflots niaiseux des âmes vertueuses, éclairées par la science et la raison. Nous voilà tout à fait aptes à choisir notre destin, à gouverner par le bulletin. Des débats honnêtes et impartiaux forment des opinions justes, et ce sont forcément celles majoritaires qui indiquent la voie vers le bien commun. Vous n’êtes pas convaincu ? Vous souhaitez disséquer les entrailles du système démocratico-médiatique pour voir ce qui s’y cache ? Vous faites décidément de piètres citoyens…

La démocratie et la science sont comme deux jeunes époux unis par les liens de la raison. À la seconde, le ramassage du bois qui servira à chauffer la soupe concoctée par la première. Ce ménage relève-t-il d’un âge supérieur à tous les autres, qui n’enfante que de justices et de libertés ?  D’après Olivier Rey, rien n’est moins vrai. Dans son dernier ouvrage, Réparer l’eau, le philosophe démontre à quel point l’approche scientifique, statistique et matérialiste du réel a dépossédé les citoyens de leur capacité à le comprendre. L’exemple de l’eau est flagrant. Les premiers dictionnaires de langue française lui donnaient une définition empruntée au bon sens le plus évident, irriguée par les sensations et les instincts les plus primaires : « C’est le troisième des quatre anciens éléments, qui est froid et humide par sa nature. Ce nom se donne à tous les corps clairs et liquides qui coulent sur la terre : comme eau de mer, de rivière, de fontaine, d’étangs, de sources, de citernes, de puits ». Sentez comme l’essentiel habite si joliment la description ! Qu’est-ce que l’eau pour l’homme, sinon ce corps humide et froid qui peuple les puits et les fontaines ? Pourquoi diable aller plus loin ? Est-il légitime et juste, le besoin empressé de la chimie moderne, qui lui a préféré une acception bassement universelle, infiniment plus courte et complexe à la fois ? H₂O. D’une définition compréhensible par tous, bâtie dans une approche concrète et éprouvée, l’on est passé à une formule chimique à laquelle la quasi-totalité de la population est étrangère. Même parmi les têtes d’ampoule les plus éclairées de notre société, en est-il une seulement qui peut réellement prétendre à la compréhension profonde d’un atome, d’une liaison, d’un noyau ? Et surtout, qu’est-ce que cette définition glaciale dit vraiment du rapport de l’Homme à l’eau ? Où sont passés les jaillissements des fontaines, la pureté des rivières, la paix sous les ponts, la bénédiction des fronts ? Et voici que l’Homme erre perdu, assourdi de formules dans un monde qui fut le sien. 

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Et cette science, née de celui-là même qu’elle dénigre, celui-là même à qui elle refuse la liberté absolue de choisir sa Vérité, qui veut tout soumettre à la sienne, c’est elle que l’on veut maquiller en Messie ? Celle qui ose ne voir qu’en l’amour une vulgaire réaction chimique ? L’amour que diable ! L’attirance prodigieusement irrationnelle que l’on peut porter à un être, le souvenir du moindre tic, du moindre rictus, du moindre effleurement. La volonté de tout partager avec lui, de ses nuits à son toit, de son toit à sa vie, et de sa vie jusqu’à sa mort ! Résumer tout cela en un vulgaire besoin ocytocinique et ne pas s’appeler ennemi de l’humanité ? Et encore, si ce n’était que l’amour ! La mort, la foi que l’on y met à voir l’âme de son prochain s’élever vers une vie meilleure ? Une risible décomposition de cellules ? Enfin, apogée de son froid et gris édifice, de quel morne tableau peint-elle ce sublime cadeau qu’est celui de donner la vie, de poursuivre sa lignée, de se prolonger à travers celui que l’on va s’attacher à éduquer, d’inculquer des valeurs qu’il transmettra à son tour, et ceci sur des siècles de générations ininterrompues ? Elle n’en fait pas plus de cas qu’un miséreux haricot poussant sous serre.

Voilà comment l’on dépossède une population de l’appréhension du monde qui l’entoure. Car ce qui est vrai d’un sujet aussi simple et central que l’eau n’en est pas moins vrai d’affaires moins élémentaires. Vous voyez la population de votre pays changer ? L’insécurité grandir ? Votre entourage s’appauvrir ? Ignares ! Poivrots ! Poches à litres ! Vous savez bien que les statistiques officielles démontrent le contraire ! Et vous osez ériger les misérables opinions extirpées de vos petites meurtrières à l’encontre de l’immense et irréfutable machine à comprendre la réalité ? Vous éleveurs, voyez vos bêtes souffrir et mourir depuis que des éoliennes ont été installées dans votre champ ? Vous, femmes, avez vos menstruations perturbées, disparues, ou ininterrompues depuis votre dernier rappel de vaccination ? Et quelle démonstration scientifique avez-vous à invoquer pour appuyer votre propos s’il vous plaît ? Sur quelle jurisprudence vous appuyez-vous pour vous octroyer le droit d’émettre un avis ?

Non, le débat démocratique n’est pas l’affaire de tous. Un Clémenceau militaire aurait dit qu’il est une chose bien trop sérieuse pour être confié à des citoyens (Raphaël Enthoven, peut-être ?). Qui plus est, dans une société où règne le marché, il est de bon ton de ne faire l’économie d’aucun commerce. Alors en quoi les opinions, les idées, ne pourraient-elles pas se voir aussi bien sous-traitées que des barreaux de chaises et des pots de confiture ? Ainsi en arrive-t-on à ces courtiers de la vérité, à ces mandarins de la doctrine, que l’on nomme experts. C’est à eux qu’il revient de délimiter le champ acceptable des opinions. Et sur cette surface de bons sentiments, il n’est pas un sillon tracé sous lequel on ne découvre un intérêt particulier. Il faut dire que le type humain qui mijote dans la grande marmite médiatique perd rapidement le goût du bien commun et du sens de l’honneur, parfumé qu’il est aux thyms de la turpitude et aux lauriers de la mauvaise gloire. La chevalerie procède des chevaux, il est donc aisé d’imaginer de quoi procèdent ceux qui profèrent des âneries. Hi han. 

Ne serait-ce que l’instant d’un caprice, faisons-nous les scientifiques des scientifiques. Approchons-nous, et observons un peu l’espèce qui peuple les hauts plateaux de la télévision. L’Expert ne naît que rarement en dehors de Paris. C’est au cœur de cet amas bétonnisant que fermentent le mieux le dégoût du peuple et du réel. Et s’il existe de rares exceptions affligées d’une origine provinciale, elles ne s’en délestent qu’en redoublant de contemption envers tout ce qui, de près ou de loin, a pris l’apparence de l’enracinement. Imaginez Jacques Attali et Christophe Barbier dans une fête de village, les pieds barbotant dans l’eau boueuse et les narines envahies par le fumet d’un sanglier à la broche. Vous comprendrez leur empressement à faire advenir la civilisation gastronomique des insectes. Maintenant, coiffez-les d’un béret, mettez-leur un bâton de marche dans les bras, et confiez-leur la charge d’une transhumance. Leur promptitude à défendre le loup vous apparaîtra mieux.

Le jacobinisme parisien est une base sérieuse à notre Expert, mais sa bêtise reste insuffisante. Encore lui faut-il s’armer d’un enseignement spécifique qui lui donnera, non la connaissance, non la légitimité profonde, mais bien l’aplomb nécessaire à ce qu’il puisse pissouiller des avis infertiles à travers un débat public desséché. Il n’a là que l’embarras d’un choix délavé, entre la Sorbonne blafarde et Science Po incolore. Attention toutefois à ne pas se risquer à l’ENS, ou le risque subsiste d’y éprouver un fond de culture originale et intelligente dont notre objet d’étude ne se remettrait pas. C’est dans cet Élysée du commun que les idées de l’Expert en devenir vont se lisser, se faire plus légères encore que l’air du temps, se soulager des nuances superficielles, en clair, se faire les sujets dévotieux de l’empire du politiquement correct. Des extrêmes et des populismes naîtront des barrières mentales infranchissables. De l’Europe un absolu, de la République un faire-valoir jusqu’à l’absurde. Voilà notre Expert prêt pour l’exercice médiatique. Assurez-le simplement fourré d’une peur mondaine et d’une aisance déconcertante devant un sujet qu’il ignore, et vous pouvez l’envoyer en fournée audiovisuelle. 

Parvenu à ce studio, le voilà qui pourra alors se chercher un rôle identifiable, une posture conforme aux attentes d’un débat de surface. Sera-t-il favorable à la réforme des retraites ? Quelle sera sa vision de la laïcité ? Avec ou sans voile ? Et que pensera-t-il du nombre d’hommes dans les conseils d’administration des grandes entreprises ? Quid de la voiture électrique ? Tant de variations possibles dans cet océan d’infinis ! Tant de sujets insignifiants sur lesquels se positionner, et de là, fonder son existence médiatique propre ! Ah qu’elle est belle la loi naturelle de l’Expert, qui l’engendre de la brume, l’élève dans les vapeurs, et l’achève en fumée !

Valentin Schirmer

Valentin Schirmer

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