L'Étudiant Libre

2022, l’année Huguenin

Il y a 60 ans périssait tragiquement Jean-René Huguenin, personnalité emblématique de la jeunesse d'après-guerre. Retour sur une année-anniversaire pleine d'actualité pour l'auteur.
PARIS, FRANCE - CIRCA 1960: French writer Jean-René Huguenin in Paris, France, circa 1960. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

C’était il y a 60 ans, jour pour jour. Le 22 septembre 1962, Jean-René Huguenin faisait une sortie de route mortelle ; il avait 26 ans. Depuis, l’auteur de La Côte sauvage est plus ou moins resté caché aux yeux du plus grand nombre, comme par pudeur, pour ne pas choquer une époque qui a trouvé refuge dans de fausses valeurs, plus simples, plus consensuelles et faciles. Cependant, on ne cesse de redécouvrir cet écorché vif  – notamment grâce au travail de blog et journaux comme Stalker, Raskar Kapac ou le feu Roger Nimier Hussard club. Retour sur cette année-anniversaire.

Une jeunesse à vif

S’il est mort en 1962, Jean-René Huguenin (JRH) n’est d’aucune époque : il est intemporel. Il est le révolté de l’ordre établi et asphyxiant, contre la faiblesse envers soi et la vie simple, sans existence, sans douleur. Mort jeune il a fait le choix d’être un Rimbaud, ou un Radiguet – c’est-à-dire d’être un génie, une étoile filante dans l’azur sombre et morne d’une littérature française cornée et emplie de faux auteurs. Car s’il est sûr qu’il n’est d’aucun temps – ou bien de tous à la fois – il est encore plus certain qu’il n’est pas du nôtre …

Auteur d’un unique roman, La Côte sauvage (publié en 1960), sa vie semble figée dans son œuvre, tant on peut comparer ses personnages à ce qu’il nous révèle de lui dans son inestimable Journal (publication posthume). La quête de l’autre rêvé, la douleur de la solitude, les efforts de la volonté pour accéder à la force, tout cela appartient tant à ses personnages qu’à lui-même. C’est peut-être là, d’ailleurs, que se trouve la capacité de fascination de l’auteur. Il est l’étendard d’une jeunesse perdue dans une époque qu’elle juge indigne, assoiffée d’existence et d’expérience, insatisfaite de la vulgarité et de la facilité.

Sa plume est existentielle et douloureuse. Ayant pour toile sa Bretagne natale, elle déploie toute la complexité d’une tristesse diffuse et pénible qui torture alors Olivier, le personnage principal du roman. Coincé entre ses souvenirs d’enfance, que renferme sa relation ambiguë avec sa sœur, et la douleur de l’âge adulte, représentée par le mariage de cette dernière avec son meilleur ami, Pierre, il fait l’expérience du malheur, dans toute sa palette : la nostalgie, la solitude, la frustration, l’ennui. Car la tristesse n’est  pas tant l’effet de déchirures explicites que le soumission de l’être aux changements inéluctables de toute chose : les enfants deviennent des adultes, les adultes des vieillards, et le vivant entrevoit la mort.

La mort. Elle est omniprésente dans les textes de ce jeune homme qui pressentait sa fin, qui pressentait qu’il devait se hâter de donner aux hommes son roman, comme pour leur montrer que l’on pouvait encore incarner pleinement la vie dans une littérature détruite par la guerre et les comités de terrorisme intellectuel qui en découlèrent. Tout chez lui est dense et complexe. Celui qui écrivait dans son Journal « J’aime mieux les êtres qui saignent. J’aime les forts, bien sûr, mais pas tout à fait forts. J’aime les forts au regard tremblant – tremblant d’amour … » (20 décembre 1958) ne pouvait donc n’être rien d’autre qu’un romantique. Et ce romantisme exerce encore ses attraits sur une jeunesse en mal d’idéal, soixante ans après sa mort …

Textes inédits

La première surprise de cette « année Huguenin » fut la parution d’un volume rassemblant l’ensemble des textes de Jean-René Huguenin. En effet, publié par Bouquins le 25 août, le livre réussit le tour de force de publier quatre romans inédits et 88 nouveaux articles.

L’on découvre alors que le talent déployé dans son roman de 1960 n’est en rien accidentel, n’est en rien un miracle. C’est bien le résultat d’un travail acharné, dont on retrouve déjà le témoignage dans son Journal. Celui qui fut salué par Julien Gracq, Louis Aragon et François Mauriac parvient encore, soixante ans après sa mort, à nous impressionner.

Derniers textes inédits de JRH, dans la collection Bouquins

Prix Jean-René Huguenin

Mais c’est bien la création d’un prix littéraire dédié à la mémoire de l’œuvre huguenienne qui marque cette « année Huguenin ». À sa tête, Maxime Dalle (président du jury), qui n’est rien d’autre que l’un des principaux investigateurs des revues littéraires de Raskar Kapac et Phalanstère, puis Pierre Arditi, président d’honneur, et enfin Archibald Ney (lui aussi aux commandes de Raskar Kapac), comme secrétaire général. Le jury se compose ensuite d’individualités hétéroclites, ayant tous un rapport à l’auteur : Michka Assayas, Philippe Aubier, Stéphane Barsacq, Gilles Brochard, Jean-François Coulomb des Arts, Philippe Delaroche, Vincent Petitet, Christian Rancé et Bruno de Stabenrath.

Les quatre romans retenus reflètent, chacun à leur manière l’influence de JRH. Le passage initiatique des vacances dans la maison familiale en Bretagne, « sur la côte sauvage », comme berceau de l’impossibilité de passer de la jeunesse vers l’âge adulte pour Pierre Adrian, dans Que reviennent ceux qui sont loin (publié chez Gallimard). L’entrelacement d’un amour déçu et de la vie de Robert Desnos pour Yann Verdo qui, dans Dans bien longtemps tu m’as aimé (Éditions du Rocher), exploite la veine nostalgique et romantique de JRH. Puis la résurrection d’une amitié de jeunesse, obsédante et constituante pour Sébastien de Courtois dans L’ami des beaux jours (chez Stock). Et, enfin, le plus original des finalistes : Ici habite le bonheur (Arléa), de Véronique Bruez, qui n’est rien d’autre qu’une somme de petites pensées allègres sur le monde antique. Toutes ces œuvres rendent à leur façon le « moi-passé » huguenien.  Ce moi enfermé dans la multitude des monades que sont tous les objets matériels ou impressions, reflets de nos souvenirs, donnant raison à Proust pour qui la conscience n’est tournée que vers le passé.

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2022, année Huguenin. Soixante ans après la mort de l’écrivain, c’est donc une nouvelle page qui s’ouvre pour l’un des plus grands méconnus du XXe siècle. Une page qui, nous le souhaitons, saura inspirer une nouvelle génération en mal de modèles. Puisse-t-elle trouver chez lui la passion, la folie et la force – trois qualités nécessaires pour rendre son lustre à l’existence.

Aurélien Charvet

Aurélien Charvet

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