L'Étudiant Libre

Bernanos, l’aventurier de Dieu

La lecture de Bernanos emporte l’âme dans une grande aventure spirituelle dont elle ne peut ressortir indemne. J’en fis moi-même l’expérience bouleversante. Lorsque je dis « lecture », je n’entends évidemment pas l’enregistrement machinal de verbes et de syllabes comme le font les élèves bien rangés.

N’est-ce pas fascinant de les voir disserter sur les exigences de l’impératif catégorique kantien ou bien vous recracher leurs cours sur Bouvines et Montgisard sans que cela ait la moindre incidence sur leur vie ? Non, Bernanos ne s’étudie pas, il se lit. Et sa lecture nous confronte sans cesse, nous autres hommes de convictions, à nos certitudes… Elle brûle l’esprit, découvre le vrai et réduit en cendres l’imposture. Débute alors l’aventure tant attendue… aventure de l’esprit, du cœur et de l’âme…

L’aventure de l’esprit

La première aventure de la pensée de Bernanos est celle de l’esprit. N’est-ce pas le propre de l’aventure que de causer l’inconfort ? On n’ose imaginer l’inconfort de Magellan percé d’une sagaie dans le ventre alors qu’il finissait son tour du monde. C’est incommode ? C’est l’aventure, que voulez-vous. Avec Bernanos c’est à peu près pareil. Il refuse le sédentarisme de la doctrine, quitte à risquer la sagaie. Car, n’en déplaise à Maurras, si « la France n’est pas un parti », elle n’est pas non plus une doctrine. En voulant emmurer la France avec lui dans son système – pour reprendre l’expression de Mauriac –Maurras menaça de l’étouffer. La France est un esprit, une exigence – je dirais même une espérance ! – qu’un ensemble de principes positifs ne peuvent saisir ; sinon elle ne serait pas si grande. Le confort de la doctrine est pour les esprits tièdes qui ne supportent pas la houle de la liberté, les abruptes complexités de la vérité et leur préfèrent les axiomes bien ordonnés des morales bien systématiques. Voilà pourquoi il fallut aux franquistes allumer de grands bûchers où – avec l’aide d’étrangers dont ils partageaient la doctrine – ils jetaient leurs frères, leurs cousins et leurs parents. Ils ne purent sortir la tête de leur système pour voir comme ils salissaient de leurs mains pleines de suie et de sang les noms, pourtant si nobles, de Tradition, d’Église et de Patrie. Ces grands brasiers allumés au nom de la tradition n’étaient que là pour réchauffer la tiédeur de leurs cœurs. Cette tiédeur que le Seigneur vomit. Ah ! Les imbéciles ! Ce n’est pas cela la tradition. Il faut se rendre à l’évidence, ce n’est pas au nom de l’empirisme organisateur que saint Louis mena ses deux croisades ; ni parce que le nationalisme intégral le lui recommandait que sainte Jeanne d’Arc rétablit notre Roi sur son trône. Comme nos ancêtres, Bernanos n’a nul besoin de se faire une doctrine de la tradition : il la vit. Il en est imprégné par tous les pores de sa peau. Notre saint Roi et la pucelle agirent conformément à l’illustre alliance établie entre le Christ et sa première née, pas selon une doctrine. La France envoya ses fils vêtus d’armures, leurs gonfanons claquant au vent, libérer la Terre Sainte des infidèles ou, en soutane et surplis, évangéliser par-delà les océans. Et lorsque c’était elle qu’on humilia, lorsqu’elle L’implora, la France en pleurs, la France en deuil, la France les mains couvertes de sang, Il lui envoya Jeanne d’Arc. Cette tradition est une foi, une exigence, une fidélité trop libre pour les doctrinaires ; eux qui sont bien souvent, comme leurs homologues de gauche, des bourgeois de salon. Ce ne sont pas des axiomes bien appris mais des cœurs libres et hardis qui firent notre histoire, et ce sont eux qui continueront de la faire.

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J’en viens à mon second point. L’aventure que l’on poursuit en lisant Bernanos est une aventure du cœur. Il nous demande de brûler ce qu’aujourd’hui l’homme adore et d’adorer ce qu’il a brûlé. Lire Bernanos c’est avoir le cœur – au sens que lui donnaient nos ancêtres, c’est-à-dire le courage – d’être un perpétuel étranger. J’emploie ce terme sans dessein de choquer les bonnes consciences mais pour décrire au plus près mon sentiment. Le regard que l’auteur veut nous faire poser sur le monde est radicalement opposé à celui de son temps, et du nôtre. Dans un monde gouverné par les machines, le capital et les bourgeois, Bernanos raisonne encore pour une France de prêtres, de paysans et de chevaliers. Étonnement plus indulgent avec 1789 que beaucoup de ses contemporains, il ne semble pourtant pas avoir passé 1789. Aucune des représentations nouvelles des deux siècles qui suivirent le sac de l’Autel et du Trône n’ont infusé son esprit. Il observe, avec des yeux ébahis, la marche que prend le temps ; mais résigné, il sait qu’aucune conciliation n’est possible avec la France immortelle. Quand un rousseauiste, un marxiste, voire un maurrassien, pourraient discuter ensemble de manière parfaitement civilisée, ils peineraient à comprendre Bernanos. Comment des esprits athées, socialistes et positifs peuvent-ils comprendre un cœur qui appartient encore à l’Ancien Régime ? Ah, nous le tenons notre Don Quichotte ! Pour Bernanos la vie ne dure pas le temps de mourir mais elle s’étend dans tout notre sang, de nos ancêtres à nos enfants. Pour Bernanos pas de France sans son peuple ni sans son Dieu. Pour Bernanos les conflits politiques ne sauveront pas la France quand c’est tout le temps qui la tire dans l’abîme. Pour Bernanos il ne s’agit pas de dire si telle entreprise est utile ou rentable, mais de reconnaitre si elle sert l’Agneau, ou l’Adversaire. Il faut du cœur pour suivre Bernanos dans cette épopée, pour s’exiler avec lui, pour paraitre ridicule avec lui. Suivre Bernanos dans l’aventure de la Tradition c’est être cet étrange étranger, qui ne se rue pas dans les rayons de la grande consommation, qui ne passe pas ses journées dans les mondes virtuels, dans le confort et le prestige bourgeois. Seul contre la foule qui marche au rythme des machines, suivre Bernanos c’est préférer le froid des campagnes, le silence du saint Sacrifice, les échardes dans les mains de l’artisan, les coups du combattant et l’humilité du chapelet à tous les tumultes qui font les jouissances de l’homme moderne. En deux mots, c’est préférer la Vérité et la Liberté, quitte à être Don Quichotte, quitte à être moqué ! Lire Bernanos c’est « maintenir », sans égards pour les qu’en dira-t-on. Ne pas être l’auteur à la mode ? Tant pis ! « S’aller faire nommer pape dans des conciles – Que dans les cabarets tiennent les imbéciles ? – Non, merci ! » (Edmond Rostand, Cyrano). Et n’allons pas pour autant être des Don Quichotte désespérés ! Ce combat se livre dans l’espérance, « détermination la plus héroïque de l’âme » (La Liberté pour quoi faire ?). Il ne faut pas s’y tromper, le vrai combat n’est pas politique mais métaphysique.

Enfin, mes chers amis, cette aventure qu’est la lecture de l’œuvre de Bernanos est une aventure de l’âme. C’est une invitation à l’épopée suprême : celle de la Sainteté. « Là où Dieu vous attend il vous faudra monter, monter ou vous perdre. » assure l’abbé Menou-Segrais à son vicaire, l’abbé Donissan, dans Sous le Soleil de Satan. À la lecture de Bernanos, notre âme est plongée dans la lutte surnaturelle. La sainteté consiste chez lui en une disparition complète de la frontière entre naturel et surnaturel. Bien loin du dualisme moderne, le catholique qu’était Bernanos voit la grâce agir partout, le regard du Christ se poser sur nous à chaque mouvement, Sa main nous soutenir devant les assauts quotidiens du Démon. Témoigne de cette omniprésence du divin chez Bernanos la dernière phrase du curé d’Ambricourt – héros du Journal d’un curé de campagne et surtout figure sublime de la sainteté chez Bernanos – : « Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce. ». C’est parce qu’il était ce catholique brûlant que Bernanos pouvait aimer plus que nous tous la France, fille ainée de l’Église, le Roi, lieutenant du Christ et la chevalerie, « gendarmerie du Seigneur Jésus » (Journal d’un curé de campagne). C’est dans sa foi ardente que tout prend sens, c’est elle qui lui donne l’espérance nécessaire au combat.

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Être un Don Quichotte ou un curé d’Ambricourt peut ne pas paraitre bien attrayant, le risque d’être incompris est grand, certes. Bernanos écrivait – il me semble dans sa correspondance – que « Rien n’importe en ce monde si ce n’est les Héros et les Saints. », ce sont eux qui sauveront la douce France. Peut-être seront ils incompris, mais on n’est pas saint ou héros parce qu’une foule d’imbéciles en a décidé ainsi. Vous trouvez le terme dur ? Voyez-plutôt. Notre époque me parait être comme remplie des mêmes ouvriers que ceux de la parabole mais qui auraient tous enfoui leurs talents. On leur avait donné Racine et Pascal, on avait bâti pour eux la Sainte Chapelle et Chartres, on avait triomphé pour eux à Orléans et Jérusalem, mais ils ont préféré la République, leur remplacement et la soumission aux machines et aux infidèles. Clovis, Bayard et Louis XIV les ont précédés et malgré cela ils ont choisi Marianne. Le terme d’« imbéciles » s’impose donc comme un euphémisme. Pourtant, il en faudra bien qui n’en soient pas, des imbéciles. Il en faudra bien qui, sur le dos chancelant de leur petit âne, prennent avec eux notre foi, nos traditions et choisissent la liberté plutôt que la servitude. Persécutés à l’image du Christ, humiliés comme Don Quichotte, croulant sous le poids de leurs imperfections, tant bien que mal ils auront « maintenu », comme le juraient les chevaliers français. Ils pourront se présenter devant le divin Maitre de la Vigne la tête haute, déposant à Ses pieds les talents légués à nos aïeux. À Son tour, Il pourra leur dire : « Entrez ici, français, ! Entrez ici, chrétiens ! Entrez ici, hommes libres ! ».

Pour finir, je vous mets ici quelques lignes écrites par le révérend père Thomas pour sa dernière homélie lors du requiem à l’intention de notre Roi martyre : « Le Roi pour le repos de l’âme duquel nous prions ce soir a peut-être reçu de l’Archange dans ses ultimes songes l’assurance que son sang ne serait pas versé en vain et que la braise rougeoyante ne s’éteindrait pas, aussi longtemps que des hommes pieux, bons, justes et fermes seraient enracinés dans son royaume. À chacun d’entre nous, mes chers Frères, d’être un de ceux-là. ».

Entrer dans l’aventure bernanosienne, c’est être l’un de ces hommes…

Dans son récit, Al-Qaïda rejetait le monde moderne et tout ce qu’il représentait. Plus récemment, l’État islamique a offert de nouvelles occasions de ressortir l’affrontement binaire entre civilisation et barbarie, les commentateurs pointant du doigt la violence et la gouvernance oppressive du groupe pour montrer que les djihadistes viseraient à restaurer l’époque médiévale. La réalité, cependant, est bien plus troublante. Comme je le soutiens dans un livre publié récemment sur l’État islamique, le djihad contemporain est un phénomène hypermoderne imprégné de la même logique néolibérale célébrée par leur ennemi occidental putatif1. Qu’il s’agisse de la fétichisation de l’individualisme, de l’adoption des médias numériques pour forger de nouveaux types de communauté mondiale, de l’adoption de la gouvernance comme mode de gestion ou de l’utilisation nihiliste de la violence spectaculaire, le jihad contemporain révèle une grande partie de ce qui est latent dans les formes politiques et sociales occidentales. Sous cet angle, le djihad et le néolibéralisme apparaissent moins comme des projets politiques opposés que comme les deux faces d’une même pièce.

Aurélien Charvet

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