L'Étudiant Libre

Le mythe de Prométhée rappelle que nous vivons grâce à la transmission, mais l’Héritage a été brisé par ce qu’on a appelé modernité. Ce terme est pourtant utile car il rappelle que nous devons avancer, il faudrait le comprendre autrement. Baudelaire en a donné une définition d’avenir : c’est l’éternel dans le transitoire.
c : @conservateur_punk

Article paru dans le numéro papier de janvier-février 2022.

 

Lorsque les dieux décidèrent de créer les espèces mortelles, ils confièrent à Prométhée et Epiméthée le soin d’attribuer des qualités appropriées à chacune. Epiméthée obtint de réaliser seul le partage. Il le fit très justement, donnant aux uns la vitesse sans force, aux autres la force sans vitesse, mais dépensa si bien toutes les qualités qu’il oublia l’espèce humaine. Prométhée constata le manquement et décida de transmettre à l’homme l’art de manier feu d’Héphaïstos et l’intelligence d’Athéna en les dérobant dans l’atelier commun. Il fut terriblement châtié par Zeus. L’homme était désormais pourvu de deux qualités divines, mais il lui manquait la science politique pour s’entendre et s’organiser en société. Zeus craignit pour l’espèce qui le priait fidèlement et envoya Hermès leur transmettre, à tous, la pudeur et la justice « pour servir de règles aux cités et unir les hommes par le lien de l’amitié ».

De l’ordre naturel à l’anarchie sans nature

Platon montre par ce mythe que l’homme est un héritier, il vit parce qu’il a reçu d’un autre. Fonctionnant avec les sens, il a besoin de la transmission pour vivre. La philosophie des Anciens montre que la nature répond à un ordre. Descartes au XVIIe siècle est venu invalider cet héritage pour révolutionner la philosophie. Remettant en cause le témoignage des sens, pour lui, la raison passe avant tout. La nature répond à un mécanisme de figures et mouvements que l’homme doit arriver à comprendre. Aucune chose n’est cachée. La connaissance du mécanisme fait de l’homme un « maître et possesseur de la nature ». La seule limite étant l’ignorance, plus l’esprit va loin dans la connaissance du mécanisme, plus il a de pouvoir pour le changer. Le risque d’une telle philosophie est de perdre l’essence des choses et s’enfermer dans la raison seule. Descartes a prévenu de cet écueil mais les Lumières ont repris la méthode pour universaliser à l’excès, notamment la relation entre l’homme et l’objet. La French Theory née des Althusser, Derrida, Foucauld, Beauvoir, dans un autre sens, a voulu atomiser, éparpiller cette relation, toujours avec le principe de mécanisme. Dans un but de déconstruction, parce qu’ils voulaient briser la relation de domination entre l’Occident et le monde dans l’ère décoloniale, leur pensée est allée détruire la transmission. À l’ordre naturel pensé par les Anciens, ils ont opposé le relativisme déjà dénoncé par Platon dans Protagoras, et ouvert les portes des Universités à l’anarchie des idées. Mais Descartes, malgré lui, et les Lumières avaient préparé le terrain. 

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L’esprit de la transmission, devoir du maître, est d’élever son disciple par la connaissance ordonnée. Dans une anarchie des idées, où la légitimité du maître n’est pas reconnue parce qu’il n’y a plus de vérité ni de nature, chacun a sa vérité. L’esprit ne rationalise plus à l’extrême, il sentimentalise à l’excès. Mais de toute anarchie naît la domination par la force et la peur. Dans un tel système, la persuasion passe avant la transmission, celui qui détient la meilleure communication emporte la masse et terrorise les récalcitrants. Le wokisme-intersectionnalité-islamogauchisme, c’est le même problème, communique par l’agit prop, développe des concepts, persuade en devenant une mode. Mais il ne peut qu’asservir car il rejette l’ordre naturel. En prônant une telle explosion de l’homme, il ne peut finalement que se détruire lui-même. 

Développer vers le Bien

On a donc bien conscience qu’il nous faut opérer un retour à la philosophie antique qui reconnaît la nature ordonnée. À plus large échelle, ce qui a été produit par les pensées des derniers temps détruit le monde de l’homme. Face à cette vague malnommée « modernité », certains prisent un retour au passé, fourrant dans un grand sac commun, bonheur de vivre, coutumes anciennes, Histoire, philosophie, sur slogans de « c’était mieux avant ». « Mieux », je ne sais pas, plus simple en tout cas. Mais la question n’est pas là, on ne construit rien sur l’idéal à rebours.

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Les conservateurs n’ont pas plus d’avenir que les wokes. Ces Harpagon du temps jadis tombent trop facilement dans le piège tendu par eux-mêmes, un certain conformisme. Descartes est apparu, puis les Lumières et plus tard la French Theory parce qu’une certaine paresse intellectuelle s’était installée. Ils ont voulu révolutionner la philosophie parce que les hommes se reposaient sur des acquis. Les conséquences sont funestes. Mais les conservateurs ont surtout la grande force, l’immense mérite de veiller sur le feu. La génération à laquelle nous appartenons ne peut qu’admirer ces gardiens de civilisation que sont nos parents. 

Notre nouvelle génération est capable d’autre chose. Elle a compris les codes et les embuscades du monde contemporain. Le mouvement perpétuel dans lequel il entraîne les âmes, un mouvement vers toujours plus de négation de l’être, nous est bien connu. 

Cette idée de mouvement mérite qu’on s’y attarde un moment. L’idéologie du progrès est de faire toujours différemment, plus technologique, vers un but non défini. Le mouvement est continu, infini, parce qu’il n’y pas d’objectif. En chrétienté, le progrès est entièrement tourné vers Dieu, l’amélioration technique doit aider l’homme à atteindre le Bien. Dans le progressisme, que cherche-t-on ? À être plus heureux par la matière ? C’est ce que René Girard appelle la « promesse moderne », qui ne peut mener qu’à la petitesse et à la dépression de ceux qui réussissent, ou au désespoir des malchanceux. Les gilets jaunes incarnent ceux que le veau d’or n’a pas béni. Dans ce mouvement-là, peu importe si la route est fausse, peu importe d’adopter des idées criminelles, il faut avancer toujours. Le totalitarisme ne survit que grâce au mouvement. La Révolution bolchévique ne s’accomplit jamais, il fallut toujours, et infiniment, une surveillance des foules et des purges internes pour garantir le succès de la Révolution. Lénine et Staline avaient compris l’importance du mouvement car il permettait tout. 

Mais l’homme doit avancer car il est destiné à développer vers le Bien. Il se détruit en stagnant. L’homme a besoin de créer, imaginer, améliorer, progresser. Nous sommes conscients qu’il faut avancer. Mais comment ? Comment ne pas tomber dans le mouvement infini où l’âme se perd, où la nature est détruite ? Comment, à l’inverse, ne pas chuter dans la jalouse conservation des cendres ?

Nous sommes ainsi faits qu’il nous faut du neuf. L’idéologie du progrès nous détruit de vouloir prendre le nouveau même s’il nous est nuisible. D’un point de vue contemporain, la jeunesse des années 70 a cru en les idées existentialistes, déconstructivistes et autres qui rongent petit à petit toute nature, toute transmission, tout savoir. Comment avancer en ne s’égarant pas ? 

Gustav Mahler nous a transmis une phrase très inspirante depuis le haut de son génie « La tradition, c’est nourrir les flammes, pas vénérer les cendres ». Celui qui savait avec un immense talent comment interpréter un compositeur a ressenti comment l’homme transmettait et recevait. Il fait de nous des héritiers qui avancent. On ne parle pas des petites flammes entre deux bouts de bois dont certains peuvent se contenter, il s’agit des flammes tenues par les sportifs à la lampadédromie qui viennent embraser les courses à grandes foulées pour honorer les dieux, ces mêmes flammes transmises à d’autres coureurs chaque année. Héritier, l’homme doit progresser et transmettre. C’est ce qu’on peut appeler modernité, avancer en regardant le rétroviseur. 

La modernité : l’éternel dans le transitoire

La modernité est à opposer au progressisme. Face au mouvement qui égare et détruit, il nous faut incarner l’avancée éclairée par l’héritage. Il s’agit d’adapter ce qu’il s’est fait de meilleur, connaître l’Histoire pour comprendre les erreurs et faire mieux. Nous avons malusité ce mot, modernité, car il est un terme d’avenir qu’on a dévalué. Personne n’a envie de suivre celui qui freine des quatre fers. Ceux qu’on appelle les « antimodernes », et qui ont eu les idées justes, s’opposaient à l’emprise du dangereux mouvement sur leur temps, autoproclamé avec erreur « modernité ». Mais celui qui porte un projet n’est pas « contre », il mène un combat « pour ». Celui qui gagne est celui qui crée, la position de défense n’est pas tenable sur le temps long. L’absence de mouvement n’est pas une opposition viable au mouvement infini. L’avancée vers un objectif défini, le Bien, est en revanche salutaire. Pensons la modernité autrement.

Baudelaire est lumineux dans sa poésie, et brillant dans ses critiques d’Art. Une de ses critiques, Le peintre de la vie moderne, est absolument marquante car elle aborde la perception de son temps. Baudelaire y écrit que la modernité est ce qu’il y a « d’éternel dans le transitoire ». Il parlait d’art et de philosophie, ce génie avait tout compris. Pourquoi représenter en peinture une dame du XIXe en romaine ? L’écrivain y voit le signe « d’une grande paresse ». La modernité saisit donc ce qu’il y a d’éternel pour l’adapter au transitoire. Le transitoire est le temps présent, celui que le progressisme vénère par matérialisme et détruit à la fois. Le transitoire est aussi l’homme mortel, nous sommes tous transitoires. Les ingénieurs du mouvement infini nous font haïr le présent, alors qu’il est précieux. Le présent est notre instant de progression au Bien. S’il est seulement transitoire, le présent ne vaut rien, il se perd dans le mouvement. L’homme est grand s’il transmet ce qu’il a d’éternel, l’art, plutôt que la technique seule, qui évolue. Si le présent est bâti de principes éternels et qu’il les transmet, alors il retrouve sa beauté. La modernité est ainsi la progression de l’homme présent, transitoire, vers le Bien grâce aux principes éternels

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Pour ne pas stagner, pour avancer sans se perdre dans le mouvement, nous devons être modernes. Modernes à la façon de Baudelaire, progresser dans notre temps en nourrissant les flammes héritées, que nous transmettrons un jour. Il y a dans cette idée de la modernité un avenir pour la jeunesse qui veut façonner le monde sans se perdre, redresser la barre du navire avant le naufrage humain. Pétrie du passé, de l’éternel, notre génération doit saisir les occasions dans le monde présent sans dédain pour les avancées techniques, mais n’oubliant jamais la philosophie des Anciens. Les NFT par l’ère numérique permettent aujourd’hui à d’excellents jeunes artistes de vivre leur art et promouvoir le Beau. Mais l’ordre naturel ne peut accepter la théorie du genre et les transformations biologiques, ni les dérives totalitaires permises par le mouvement infini qui en fait, sont antimodernes. Le wokisme-intersectionnalité-islamogauchisme est profondément antimoderne car rejette l’éternel et se noie dans le transitoire et le mouvement. Ces idées-là, nées des années 70, ne peuvent que briser la recherche de progression de l’homme, son élévation au Bien, elles sont dépassées. Il faut changer de disque. Le disque d’avenir, c’est la modernité, l’éternel dans le transitoire. 

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Porte la flamme éternelle, sois moderne
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