L'Étudiant Libre

Le politiquement correct du point de vue de la psychanalyse

Article basé sur l’ouvrage « Society Against Itself : Political Correctness and Organizational Self-Destruction » d’Howard Schwartz
Crédits : Pixabay

Psychologie œdipienne

Le fantasme de la fusion avec la mère anime tous nos désirs et en constitue la source la plus profonde. C’est ce que Freud appelait « l’idéal du moi » : avoir cet idéal et croire qu’il est possible de l’atteindre sous-tend la notion d’espoir, cruciale à tout homme pour être heureux ; sans cet espoir, le bonheur est impossible.

Partant, la résolution du complexe d’Œdipe est en réalité ce qui forme la base de notre civilisation. Initialement, l’enfant développe une rage meurtrière envers la figure du père qui représente la cruelle réalité extérieure venant mettre fin à la fusion entre l’enfant et sa mère. Mais cette rage, initialement dirigée à l’encontre du père, finit par se retourner contre l’enfant lui-même. D’une part, ce père contre qui il nourrit une rage reste néanmoins son père. En ce
sens, la tension entre la rage meurtrière que nourrit l’enfant et l’amour qu’il a pour son géniteur crée une sensation de culpabilité. D’autre part, la conscience de l’étendue de la puissance paternelle génère une peur de ses éventuelles représailles. À la suite de ce double effet, l’enfant entreprend de résoudre son complexe d’Œdipe, et c’est précisément dans cette résolution que se forme la base de notre civilisation. En introjectant le père et en internalisant son point de vue, l’enfant construit son surmoi. La conséquence est qu’il se punira désormais lui-même pour ce que le père aurait puni. Via cette internalisation, l’enfant se prépare à interagir avec le monde extérieur qui, contrairement à sa mère, ne l’aimera pas pour ce qu’il est mais seulement pour ce qu’il accomplit. Dit autrement, la résolution du complexe d’Œdipe rend l’enfant sociable et conditionne son acceptation de la méritocratie, si imparfaite qu’elle soit. Plutôt que de concentrer la responsabilité sur le monde extérieur qui devrait, du point de vue pré-résolution, se conformer à lui et l’aimer inconditionnellement pour ce qu’il est (à l’image de la mère), il cherchera à s’améliorer pour arracher de l’amour à la froideur et l’objectivité du monde extérieur.

Quelques précisions sur le processus d’internalisation du père et de socialisation

En symbolisant le monde en termes de représentations maternelles (amour inconditionnel) et de représentations paternelles (indifférence du monde extérieur) les enfants ne se réfèrent pas simplement à deux personnes importantes de leur vie, ils expriment en réalité une tension développementale. Partant de l’extrême intensité du désir de fusion préœdipien, l’omnipotence de la figure maternelle conditionne tout le reste du développement et finit par être au centre du désir de l’adulte. L’enfant chemine dans cette tension en s’identifiant avec, en idéalisant et en internalisant le père. Pour le garçon, cela signifie maitriser le monde extérieur pour retrouver un accès à l’amour maternel, pour la fille, cela signifie s’unir avec quelqu’un ressemblant au père, pour avoir accès, à travers lui, aux ressources du monde extérieur.

La fille peut s’identifier à la mère et s’approprier son pouvoir psychologique. Comprenant que la mère et elle sont mêmes, la dépendance de la fille en est grandement atténuée lorsqu’elle comprend qu’elle deviendra elle-même la mère. À ce titre, la fille peut se contenter d’être elle-même et accepter purement et simplement toutes ses émotions.

Pour le garçon et l’homme, la mère restera toujours une personne spécifique à part entière, donc capable de le rejeter. Partant, son désir de fusion est le miroir d’une fatale impuissance vis-à vis du pouvoir maternel. Il ne peut accepter purement et simplement ses émotions car celles-ci le conduisent à une situation de faiblesse et de dépendance. La fusion complète qu’il désire implique une perte d’individualité (contrairement à la fille puisqu’elle et la mère sont mêmes)
et, conséquemment, la perte de toute aptitude à se défendre contre les représentations de la mère. Dès lors, c’est en réussissant dans le monde extérieur qu’il s’armera d’un contre-pouvoir : cela lui permettra de se rapprocher d’elle sans être impuissant face à la menace/peur de son abandon.

En somme, c’est pour un jour retrouver l’amour maternel que nous travaillons (à maitriser le monde extérieur pour les hommes, à trouver et garder un homme capable d’être un conjoint et un père digne de ce nom pour les femmes) et c’est grâce à cet espoir que nous trouvons du sens dans la souffrance. Néanmoins, la prémisse de tout ce système est extrêmement importante : le père a mérité l’amour de la mère, enlevez cette prémisse, le système de représentation tout entier se déchire et ses implications perdent tout leur sens.

Psychologie anti-œdipienne

Supposons que la séparation de la mère primordiale n’est pas acceptée et que l’attente narcissique d’un monde qui tournerait autour de nous demeure notre supposition fondamentale sur la vie (=complexe d’Œdipe non résolu). Faute d’intériorisation du père, la rage meurtrière de l’enfant dirigée à son encontre continue dans la vie adulte, et c’est bien là le problème.

Dans cette optique, l’idée qu’il est possible de reconquérir l’amour maternel en internalisant le père semble dénuée de sens. La base de la formation du sens devient pour l’individu qu’il peut revendiquer et récupérer l’amour de la mère en se débarrassant du père, qui la lui aurait volée (la figure paternelle incarne désormais l’injuste indifférence du monde extérieur). Dès lors, expulser le père amène le moi-idéal, le parricide devient la pierre angulaire du sens de la vie.

Pour résumer la psychologie anti-œdipienne : « Le sens est structuré autour du rejet de l’accomplissement développemental même qui forme la base de la socialisation dans le modèle œdipien. » Le monde extérieur n’a pas à être froid et indifférent : il ne l’est que par la faute du père. Parler d’une réalité objective au sein de laquelle seul l’effort permettra de retrouver l’amour maternel est désormais perçu comme une ruse paternelle ayant pour but d’accaparer l’amour de la mère. Ainsi, tout individu affirmant avoir gagné quelque chose par son mérite est suspect ; dans la vision anti-œdipienne, une telle assertion équivaut à avoir fourvoyé les autres – les « oppressés » à qui le père aurait volé l’amour inconditionnel de la mère.

Réflexions de l’auteur sur l’émergence du modèle anti-œdipien

Howard Schwartz pointe brièvement les phénomènes ayant causé le déclin de la fonction paternelle et, symétriquement, l’ascension du modèle anti-œdipien comme créateur de sens. Traditionnellement, la fonction paternelle est construite sur l’engagement avec la réalité, de telle sorte qu’en découle la capacité de la tenir à distance du foyer pour que l’amour de la mère puisse opérer sans risque en son sein. Avec l’immense progrès technique, technologique et organisationnel de la modernité, la fonction paternelle a eu tellement de succès au niveau sociétal que le père a fini par être perçu comme inutile : « la nécessité de confronter directement la réalité indifférente [du monde extérieur] a été substantiellement atténuée ». L’idée qu’il existe une réalité qu’il est nécessaire de confronter a perdu beaucoup de son sens. Le père n’est plus un modèle mais un intrus : un obstacle au maintien dans l’état préœdipien.

Sur la base de cette définition, l’obsession des tenants du politiquement correct pour « l’homme blanc hétérosexuel » révèle ce qu’il incarne pour eux : la figure paternelle à abattre.

Hippolyte Noyon

Le politiquement correct

Initialement, il faut savoir que le terme s’entendait littéralement : il signifiait simplement une erreur dans l’argumentation, une mauvaise application d’une théorie. À ce titre, il était dirigé à la pensée, pas à la personne elle-même. Le terme a été pour la première fois défini dans son sens actuel en 1991, dans un article du New York Times écrit par Richard Bernstein :

« Au centre du politiquement correct, qui a ses racines dans le radicalisme des années 1960, est la vision que la société occidentale a été dominée pendant des siècles par ce qui est souvent appelé « la structure de pouvoir de l’homme blanc » ou « l’hégémonie patriarcale ». La croyance liée à la précédente étant que tous, sauf les hommes blancs hétérosexuels, ont souffert d’une certaine forme de répression et se sont vus privés de leur expression culturelle ».

Sur la base de cette définition, l’obsession des tenants du politiquement correct pour « l’homme blanc hétérosexuel » révèle ce qu’il incarne pour eux : la figure paternelle à abattre. Ce concept englobe finalement tout ce et ceux qui peuvent contrarier la vision anti-œdipienne du monde. Nous l’avons constaté récemment dans l’actualité, un Tanguy David qui soutient Éric Zemmour ou une Christine Kelly qui anime une émission sur CNEWS deviennent, en quelque sorte, des hommes blancs hétérosexuels. Leur refus de souscrire aux idéologies victimaires est vécu comme un affront, et surtout, comme une participation et une collaboration aux exactions du père. La figure de la mère étant au centre de tous nos désirs, il n’est pas étonnant que ceux qui associent le parricide au retour du moi-idéal soient capable des pires violences (fussent-elles symboliques, psychiques ou physiques) pour arriver à leur fins. Inversement, ceux qui s’inscrivent dans une logique œdipienne associeront le retour du moi-idéal à leur mérite et seront d’abord et surtout capable de se faire violence. Ayant accepté la formation du surmoi, ils seront bien plus sensibles à celui-ci : s’ils doivent parfois se faire violence, cela est justifié car ils croient en la possibilité de retrouver le moi-idéal à travers l’effort. Le risque est que, étant habitués à appréhender l’autre et l’extérieur d’un point de vue rationnel, la force émotionnelle des accusations anti-œdipiennes se révèle extrêmement déstabilisatrice pour ces individus. Howard Schwartz pose le constat dont découlent ces implications comme suit :

« L’image de la fusion avec la mère primordiale est au cœur de nos désirs ; mais la fusion est aussi la dissolution des limites. Cela signifie que la capacité de ceux qu’on identifie à elle de nous aimer ou de nous haïr est le pouvoir le plus fort que le psyché puisse contenir. […] Le pouvoir de la mère peut être mobilisé et dirigé par ceux qui s’identifient à elle. Sur ce fondement, ils peuvent offrir la fusion et créer le désir ; mais lorsque cela arrive, leur dévaluation et leur mépris deviennent mortels. Le pouvoir issu de cela est suffisant pour causer une révision du récit de base avec lequel les gens organisent et donnent du sens à leurs vies. »

La dimension anti-œdipienne du politiquement correct est ce qui le rend dangereux. C’est pour cela qu’il ne faut rien lui concéder, car on met le pied dans une spirale sans fin. L’action totalement irrationnelle consistant à modifier une croyance uniquement dans le but de préserver la sensibilité d’untel est un piège. Elle miroite le désir de retrouver la fusion avec la mère primordiale, offerte par les tenants du politiquement correct. On fait des concessions par peur de subir la haine des représentations maternelles et par désir d’en recevoir de l’amour, mais plus on en donne, plus on doit en donner. Ce processus s’achève lorsque la fusion est parfaite et l’individualité entièrement reniée, c’est-à-dire jamais : on ne donne jamais assez à la mère toute puissante car, elle, nous a tout donné.

Dans son livre, Howard Schwartz explique comment l’insertion de logiques anti-œdipiennes au sein des organisations les mène à leur perte. Je le conseille vivement, il a été pour moi une sorte de pilule rouge lors de ma première année dans une prestigieuse université apôtre de ce qu’on appelle désormais le wokisme. Enfin, même si j’ai bien conscience des limites de la psychanalyse, force est de constater que les arguments du Dr Schwartz (qui se sert ici des principes de base psychanalytiques mais dont la formation est un doctorat en comportement organisationnel) ont une grande force explicative, et qu’il était bien en avance, sachant qu’il écrivait déjà sur « le politiquement correct et le nihilisme organisationnel » en 2002 dans une publication universitaire, et que le livre sur lequel je m’appuie dans cet article est sorti en 2010.

par Hippolyte Noyon
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