L'Étudiant Libre

Un pont un peu trop loin

Quelle fut la stupeur de la Russie lorsqu’elle apprit que le plus fort symbole de l’annexion de la Crimée avait fait l’objet d’un attentat au camion piégé ! En effet, le 8 octobre dernier le Pont de Kertch, reliant la péninsule de Taman, à l’Est de la Russie, à la péninsule de Kertch en Crimée, explosait, confondant le président Russe dans son intenable guerre ...

La construction du pont qui commence en mai 2015, ne laisse pas la communauté internationale indifférente. Puisque la zone du détroit de Kertch était partagée entre l’Ukraine et la Russie, le gouvernement ukrainien, légitimement opposé à l’existence de ce pont, avait déjà déposé une plainte pour violation de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Inébranlable, Poutine inaugura lui-même le pont le 15 mai 2018. Réponse occidental en décembre : l’Assemblée générale des Nations Unies condamne la mise en service du pont de Crimée. 

Un pont lourd de sens

La construction de ce pont était motivée par de nombreux facteurs. Après l’annexion, non reconnue à l’international, de la Crimée en mars 2014 par la Russie, il était inimaginable qu’il n’y ait aucun moyen de communication entre les deux régions d’autant plus qu’il existe une jonction naturelle entre la Crimée et l’Ukraine grâce à l’isthme de Perekop (une bande de terre large de cinq à sept kilomètres au nord de la Crimée). Ce pont est donc primordial pour marquer le lien entre la Crimée et son nouveau gouvernement, ainsi que de permettre le désenclavement de cette dernière, notamment sur le plan économique. Le projet s’inscrit dans le programme fédéral de Développement social et économique de la République de Crimée et (de) la ville de Sébastopol. Exploit technique, le pont de Kertch est le plus long d’Europe avec ses 18 kilomètres et les quelques 596 piliers enfoncés dans la vase jusqu’à 46 mètres de profondeur. Il traverse une zone soumise à un fort risque sismique ainsi qu’à des conditions météorologiques complexes. Tout cela aura coûté plus de 211 milliards de roubles, soit 3 milliards d’euros à Stroygazmontazh (entreprise russe) et au Kremlin. Avec la présence de l’énorme port militaire de Sébastopol, la Russie se devait donc de celer définitivement le lien entre la péninsule de Crimée et le territoire russe continental, afin d’assurer sa puissance dans la zone.  A ceux qui doutaient de la faisabilité de ce projet, Poutine répondait que c’était comme les Jeux Olympiques de Sotchi : trop grand pour échouer. 

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Considéré, pour reprendre le terme du géopolitologue Pascal Le Pautremat, comme le “cordon ombilical” de la Crimée vers la Russie, le pont de Kertch est le témoin du renouement des russes avec leurs provinces historiques, puisque la Crimée avait été conquise par Catherine II en 1783. Lors de son discours à Touzla, en mars 2016, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine déclarait que cet ouvrage était “un symbole de [leur] unité”. Dès le début des travaux le pont a été au centre d’une grande campagne médiatique : il possède un compte Instagram, un compte Facebook ainsi qu’un compte Vkontatke. Tous trois mettent en valeur les prouesses techniques de construction et proposent les portraits des différents ouvriers en soulignants bien sur le fait qu’ils sont venus de toute la Russie pour participer à cet ouvrage dans un élan patriotique. Le pont de Kertch fait aussi partie du dispositif militaire russe de prise de contrôle de la mer d’Azov. En effet, puisque elle  détient les deux rives du détroit de Kertch, la Russie est en mesure de restreindre le trafic maritime marchand et militaire vers les ports ukrainiens de Marioupol et de Berdyansk. C’est ainsi qu’entre mai et août 2018 près de 150 navires ont été interceptés par la marine russe. De ce fait la Russie considère de plus en plus la mer d’Azov comme un lac intérieur où elle est libre d’exercer son pouvoir.

Une remise en question symbolique 

L’explosion du Pont de Crimée n’est donc pas un acte de guerre anodin : il frappe le cœur de la politique nationaliste russe. D’autant plus que ce pont était devenu essentiel au ravitaillement en vivres, munitions, carburant et armes des troupes russes situées au Sud de l’Ukraine dans les régions de Kherson et de Zaporijia. Coupés de la Russie, les soldats risquent de subir des répercussions sur le plan matériel (surtout à l’approche de l’hiver), sur le plan tactique, avec les retards de ravitaillement, mais aussi sur le plan psychologique : les hommes russes se voyant isolés de chez eux par la perte d’un symbole très puissant de leur unité. 

Bien que le gouvernement ukrainien n’ait pas revendiqué cette attaque et qu’elle estime qu’il faudrait orienter les recherches vers une piste russe, le FSB déclare avoir arrêté huit suspects, soit cinq Russes et « trois citoyens ukrainiens et arméniens ». Comme le prédisait le dirigeant de la Crimée, SergueÏ Aksionov, par sa déclaration post-explosion « bien sûr il y a de l’émotion et un désir sain de prendre sa revanche », la riposte russe ne se fait pas attendre. Lundi 10 et mardi 11 octobre l’armée russe bombarde massivement des villes ukrainiennes, comme Kiev, ainsi que des infrastructures énergétiques civiles. La destruction, certes partielle, du pont de Crimée est un tournant majeur de cette guerre car elle est le témoin d’une guerre hybride, faite de combats classiques, où s’affrontent des forces terrestres, maritimes et navales ainsi que d’actions commandos, plus ciblées, avec des conséquences politiques, culturels et parfois même économiques très fortes – cela n’est pas sans rappeler les explosions des gazoducs North Stream I et II fin septembre 2022. Il est ainsi normal de considérer que la manière de faire la guerre dans le conflit russo-ukrainien se radicalise …

Jacinthe d'Arjac

Jacinthe d'Arjac

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