L'Étudiant Libre

La guerre en Ukraine et le retour du tragique

« L’Histoire est tragique » disait Raymond Aron. Vouloir une armée puissante, un pays souverain, maître de ses frontières passait pour quelque chose de démodé, de réactionnaire. « Vous êtes pessimistes, vous voulez la guerre ! » disait cette génération qui ne l’avait pas connue, pensant que les conflits en Europe étaient d’un autre temps. Ils ne comprennent pas que les lanceurs d’alerte ne sont pas les va t’en guerre, que les traités de paix ne se concluent qu’entre Puissances, d’où la nécessité de peser dans les relations. De là vient le précepte si vis pacem, para bellum !

À Paris, des milliers de manifestants se réunissent pour soutenir l’Ukraine et dire « non à la guerre en Europe », place de la République. Mais où nous mène la RDEM (République Démocratique d’Emmanuel Macron) ? 10 000 manifestants, donc 10 000 spécialistes de la géopolitique ukraino-russe, évidemment. « Ben voyons ». Il y a à peine un mois, la moitié d’entre eux ne savait pas où était l’Ukraine et n’avait jamais entendu parler du Donbass. Il n’est même pas certain qu’ils le sachent beaucoup mieux aujourd’hui. Maintenant, des experts ultra-diplômés, aussi crédibles que les spécialistes en virologie des plateaux de BFMTV pendant le Covid-19, viennent expliquer la situation. Des philosophes qui savent mieux que Vladimir Poutine ce qu’il y a dans la tête de Vladimir Poutine. Ils arborent des drapeaux bleu et jaune dans leur chambre, dans leur bio Instagram ou leur profil Facebook. Les mêmes qui affichaient des poings noirs levés en soutien à Black Lives Matter et des carrés bleus pour les Ouïghours, bien que là non plus ils ne sachent pas franchement ce qu’est le peuple ouïghour. Non qu’il faille être insensible aux souffrances d’autrui, cette pensée de masse, l’opinion des réseaux sociaux, la Bonne Cause, être dans le Camp des Gentils par peur d’être ostracisé, nous enjoint plus que jamais à être réfléchis et à prendre du recul. En somme, à penser par nous-mêmes.

Contexte historique et politique

L’Ukraine et la Russie sont des peuples slaves avec lesquels nous avons des bases communes. L’Europe (comme continent et civilisation) et le christianisme. En Ukraine, on distingue la partie Ouest plus occidentale, et l’est russophone et séparatiste. Catherine II de Russie récupéra l’Ukraine, la Crimée et y créa le port de Sébastopol. En 1917, la révolution Bolchévique renversa le Tsar Nicolas II, puis le territoire ukrainien fut annexé par l’URSS en 1922. Khrouchtchev y rattacha la Crimée, sachant que tout ne formait qu’un seul bloc. À la chute de l’Union soviétique en 1991, l’Ukraine devint un État indépendant. Ses bases fragiles la poussèrent vers un rapprochement avec l’Occident et la volonté d’intégrer l’UE et l’OTAN. À la fin de la Guerre Froide, promesse fut faite par les États-Unis de ne pas s’étendre à l’Est. C’est là le prix de la paix et d’une situation d’apaisement relatif qui succède à plus d’un demi-siècle de tensions diplomatiques permanentes. En effet, la politique d’un pays dépend de sa géographie, or on constate une entrée progressive des pays d’Europe de l’Est dans l’Organisation.

On évoque à tout va la souveraineté des peuples, pourtant le référendum de la Crimée pour le rattachement à la Russie n’est toujours pas reconnu. Les accords de Minsk (capitale biélorusse) pour apaiser la situation du Donbass, en guerre civile depuis 2014, et garantir une autonomie à la région n’ont visiblement pas été respectés. Zelensky, président depuis 2019, récupère un pays en mauvaise santé, où des milices antirusses sévissent telles que le bataillon néo-nazi – désormais tristement connu -Azov. L’expansion de l’OTAN, et donc de l’hégémonie américaine, porte une atteinte au glacis protecteur de la Russie et l’installation de troupes en Ukraine serait vue comme une agression. On peut faire un juste parallèle avec les missiles de l’URSS qui furent installés à Cuba, braqués sur les États-Unis.

Les États n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts.

Pauline Barat

Une guerre de communication

La propagande ukrainienne n’est pas traitée par les médias français. On ne parle jamais du régiment Azov, créé en 2014 pour pallier les défections de l’armée. Nostalgique du nazisme, Azov est accusé de crimes de guerre, ayant commis de nombreuses exactions dans le Donbass contre ses habitants russophones. Ce faisant, l’Ukraine a violé les accords de Minsk. Dans les rangs ukrainiens, nous pouvons également retrouver des djihadistes tchétchènes qui veulent se venger des Russes et de Poutine. De son côté, la Russie peut compter sur les combattants de la milice Wagner, s’étant également rendue coupable de crimes de guerre. Son fondateur, Dimitri Outkine, est lui aussi nostalgique d’une certaine période de l’histoire. Cependant, les combattants Wagner se sont rendus utiles dans la lutte contre les terroristes en Syrie. Les hommes de Kadyrov, dirigeant tchétchène chargé d’appuyer la Russie, sont des islamistes. Autant dire que les deux camps ne comptent pas que des enfants de chœur.

Les GAFAM ont clairement pris parti, comme en témoigne le soutien affiché d’Elon Musk pour la cause ukrainienne. Facebook propose des drapeaux bleu et jaune en photo de profil, mais pas de drapeaux russes. Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’être solidaire des victimes pro-russes de la guerre civile du Donbass, puisque c’est l’Humanité qui compte ? Pourquoi n’a-t-on pas vu non plus de grande campagne médiatique #peaceforarmenia ? Les combats et les victimes sont choisies. Alors que la Russie peut se rabattre sur ses propres réseaux sociaux tels que VK, force est de constater que la France est devenue une colonie numérique. Une colonie de réseaux américains, véritables tribunaux à ciel ouvert où la cancel culture et le harcèlement se sont substitués aux exécutions place publique.

La place de la France

Nos dirigeants se voilent également la face sur l’illusion de la défense européenne. Cela revient à une Europe sous la protection des États-Unis, à la dissolution de la souveraineté française, alors que nous sommes le seul pays de l’UE depuis le Brexit à détenir l’arme nucléaire. Cependant, la situation révèle une certaine impuissance : l’Armée française tiendrait à peine trois ou quatre jours en cas d’invasion, a minima faute de munitions. Nous produisons de tout mais en faible quantité, et pour cause, le budget accordé à la Défense représente moins de 2% du PIB. Sans parler de la manufacture d’armes de Saint-Étienne, fleuron de l’industrie militaire, aujourd’hui fermée, d’où sortait notamment le FAMAS (arme d’usage courant de l’armée française), remplacé par l’arme allemande HK 416 de Heckler & Koch.

De plus, cette crise pourrait nous faire oublier les problèmes qui nous touchent sur notre sol. Nous parlons de faire la guerre à l’autre bout de l’Europe, alors que l’État est impuissant à rétablir l’ordre et la paix dans nos rues, sur nos territoires. Sans doute les gouvernements se sentent puissants en censurant la culture russe comme Dostoïevski ou Tchaïkovski. Bruno Le Maire a dernièrement annoncé, un peu trop sûr de lui, vouloir détruire l’économie russe, avant de se raviser. Est-ce cela qu’il appelle une politique d’apaisement ? N’oublions pas que les peuples sont les premières victimes des sanctions économiques et de la guerre. Macron va jouer sur la peur des Français pour sa réélection. Peur compréhensible, mais ses négociations n’ont mené à rien, la position actuelle de la France ne pèse pas assez et il n’est pas dans le programme du Président de lui redonner sa souveraineté. Un retrait du commandement militaire intégré de l’OTAN serait le bienvenu, comme le proposent Marine le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Éric Zemmour. Ce dernier propose également d’élever annuellement le budget Défense à 70 milliards d’euros d’ici 2030. À l’époque, le retrait imposé par le général de Gaulle en 1966 nous a permis de constituer notre industrie militaire.

Quel camp choisir ?

Il n’est pas question de prendre parti pour l’invasion russe, mais d’essayer de comprendre les causes de ce conflit complexe. Nous avons d’un côté les « pro ukrainiens » avec Zelensky le gentil de l’Histoire, le Camp du Bien, et de l’autre les « pro russes » qui pensent que Poutine est 100% dans son droit, qu’il n’y a pas d’exactions commises. Il faut sortir de cette vision manichéenne par laquelle tout est traité. Les États n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts. Les oligarques et personnes haut-placées qui prônent la guerre ne la connaissent pas et ne la feront pas. Non, ce n’est pas Elon Musk qui ira se battre en première ligne, mais la jeunesse d’Europe. Destructrice de forces vives de la nation et de patrimoine, la guerre est l’antithèse de la transmission et de la conservation.

Eh bien, quel camp choisir ? Sûrement pas le discours des bien-pensants qui font l’éloge du patriotisme lorsqu’il est ukrainien, mais qui le diabolisent quand il s’agit de la France. En vulgarisant, nous avons des combattants sunnites aux allures de salafistes en Russie orthodoxe, et des combattants nazis au service d’un président pourtant lui-même de confession juive. On n’a jamais vu plus grande impasse idéologique. La seule ligne à suivre est celle du patriotisme français, d’une France souveraine, puissante et en paix. N’être vassaux ni des États-Unis, ni de la Russie, ni d’aucun autre Puissance. Depuis les temps féodaux, on ne traite qu’entre seigneurs, et non de seigneur à vassal.

À lire également : Ukraine : l’aubaine slave d’Emmanuel Macron

Pauline Barat

Pauline Barat

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