L'Étudiant Libre

"Le Bourgeois Gentilhomme", "Les femmes savantes", "Le malade imaginaire"… ces noms évoqueront, pour les uns des souvenirs passionnés ou pénibles de cours de français, pour d’autres une soirée au théâtre, ou un bon moment passé, le livre entre les mains.
Nicolas Mignard (1606-1668). Molière (1622-1673) dans le rôle de César de la "Mort de Pompée", tragédie de Corneille. Paris, musée Carnavalet. C : domaine public

Le Bourgeois Gentilhomme, Les femmes savantes, Le malade imaginaire… ces noms évoqueront, pour les uns des souvenirs passionnés ou pénibles de cours de français, pour d’autres une soirée au théâtre, ou un bon moment passé, le livre entre les mains. Une chose est sûre, ces titres parlent à tous. En ce 15 janvier, nous fêtons le quatrième centenaire de la naissance de celui dont La Fontaine disait que « le bel art réjouissait la France ». Une occasion de revenir sur le parcours peu conventionnel de ce Jean-Baptiste Poquelin que rien ne destinait à devenir Molière.

Du tapissier au comédien

Issu d’une lignée de Tapissiers du Roi, le jeune homme grandit dans un milieu de riches artisans parisiens. Excellent élève et passionné de littérature et de philosophie, il quitte Paris pour Orléans où il étudie le droit. A 20 ans, le futur Molière, revient à la cour et accompagne Louis XIII dans le Midi, tenant son rôle officiel de Tapissier du Roi. Chargé de préparer le lit royal, il touche du doigts les servitudes de cour et le système courtisan qui se développe alors, et qu’il présentera plus tard dans ses pièces. De retour à Paris, il change d’univers et devient « bonimenteur » : il monte pour la première fois « sur les planches » … pour faire la réclame d’élixirs, et d’objets en tout genre, au coin des rues.

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C’est alors qu’il rencontre la famille Béjart et que s’opère un tournant décisif dans sa vie. Cette famille de comédiens lui fait découvrir le monde du théâtre et, à 21 ans, le jeune homme est engagé dans la troupe de l’Illustre Théâtre. Jean-Baptise Poquelin devient Molière, prenant ce pseudonyme dont on ignore encore l’origine précise. À la suite de déboires financiers, la troupe fait faillite et plusieurs de ses membres quittent Paris. Molière sillonne alors la province pendant 13 ans. En 1658, Le Menteur, de Corneille, est donné à Rouen. Monsieur, frère du Roi, assiste à la représentation et, conquis, décide de prendre la troupe sous sa protection et la présente à Louis XIV en personne. Ce dernier s’enthousiasme pour le jeune comédien et ses collègues. Il leur accorde la jouissance du Théâtre du Palais-Royal. Pour faire face à la concurrence des troupes de théâtres alors établies à Paris, la troupe du Théâtre du Palais Royal se doit de proposer de nombreuses œuvres. En 15 ans, 93 pièces sont créées, dont 30 signées de la plume de Molière.

A la fois metteur en scène, acteur, auteur, directeur de troupe, Molière devient un phénomène culturel et tout Paris vient voir ses pièces. Il remet la comédie au goût du jour et crée un nouveau style, la comédie-ballet, proposant un théâtre plus léger et accessible que nombre de ses contemporains. Il devient comédien du Roi, écrit et joue à la cour. Mais ce succès s’accompagne très vite d’accusations et de critiques acerbes. On comprend que Molière, sous couvert de farces, mène un réel combat par la plume. Avec L’Ecole des Femmes, Tartuffe et Don Juan, il est déclaré auteur subversif par la bonne société et ses détracteurs se multiplient. Louis XIV lui-même, après de nombreuses années d’inconditionnel soutien au comédien, s’en désintéresse peu à peu. Molière mourra dans la disgrâce du roi, en 1673, à 51 ans.

« Monsieur Jourdain : Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit par la ville »

Postérité

L’œuvre de Molière compte 33 pièces. Elle est, à ce jour, la plus jouée en France. Pourtant, Molière est mort hors des faveurs des grands et du « beau monde » parisien. Ses pièces seront vite considérées, au XVIIIème siècle, comme de simples bouffonneries. Mais le XIXème et ses changements de mentalités vont faire évoluer l’image véhiculée par Molière. Du comédien royal ou du bouffon, il devient l’auteur libre-penseur, le frondeur du cléricalisme, et est remis à l’honneur. Tout au long du XXIe siècle ses œuvres s’imposent dans tous les théâtres, faisant peu à peu de Molière la légende de l’art dramatique français.

Encore aujourd’hui un véritable lien de paternité le lie aux comédiens de l’hexagone. Traditionnellement, un hommage lui est rendu à la Comédie Française chaque 15 janvier. Cette année particulièrement, à l’occasion de son quatrième centenaire, Molière fait l’objet de célébrations et de rendez-vous culturels variés. Un site web (moliere2022.org) a même été créé pour recenser l’ensemble des événements célébrant l’auteur.

Une œuvre intemporelle

Fluctuant entre honneurs et déboires, la carrière de Molière n’a laissé personne indifférent car son œuvre parle à tous. Elle vexe ou bien fascine, mais elle touche chacun car elle croque, d’un trait de plume, la nature humaine dans ses travers et la société dans ses excès. Parlant de l’Homme et nom d’une époque en particulier, le théâtre de Molière est universel, sans cesse réinventé, adapté, joué, redécouvert. Jean-Baptiste Poquelin, tapissier du Roi aurait-il cru un jour que le plus grand souverain européen de son temps accepterait de devenir parrain de son premier enfant ? Molière aurait-il songé un instant, en mourant désavoué et critiqué, que, plusieurs siècles après, la Comédie Française lui rendrait hommage comme à un père et un modèle ?… Nul n’aurait pu l’imaginer mais le génie littéraire et l’intemporalité du discours ont eu raison de ses disgrâces. Il est désormais un mythe et le restera longtemps, quoiqu’en disent les lycéens qui ne voient en lui qu’un sujet de Bac !

Jacques Copeau conclura mieux que quiconque en résumant parfaitement cet héritage littéraire impérissable : « La plus belle éternité, c’est celle d’une voix qui, trois cents ans passés, ne cesse pas de s’adresser directement aux hommes ».

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Pauline de Vençay

Pauline de Vençay

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Molière, entre disgrâces et mythe
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