L'Étudiant Libre

Communards et Versaillais se réconcilièrent dans la Résistance

« Versaillais et Communards se sont réconciliés dans la Résistance » disait un témoin de l’époque. Pourtant, le mythe subsiste que la Résistance était de gauche, et la Collaboration de droite.
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Si ces idées ont la peau dure, c’est en partie parce qu’elles ont une origine réelle. Nombre de résistants furent sensibles aux opinions politiques de gauche, nombre de collaborateurs avaient leur carte dans les partis de droite. On peut ainsi citer le socialiste Jean Moulin, ou le couple Aubrac communiste, et de l’autre côté Joseph Darnand ou Philippe Henriot, deux collaborateurs d’extrême droite. Cependant s’arrêter ici reviendrait à occulter une réalité plus profonde et plus complexe, puisque dès lors que l’on s’attarde la question on perçoit vite que les lignes politiques qui séparèrent jadis les collaborateurs et les résistants n’étaient pas en réalité si catégoriques.

On peut ainsi estimer que nombre des plus illustres collaborateurs furent de gauche. C’est le cas de Pierre Laval, dont beaucoup connaissent le nom mais que peu connaissent vraiment. Avant la guerre, il était « l’avocat des pauvres », proche de la CGT et défendant les ouvriers et les enfants exploités. Il adhère au Comité Révolutionnaire Central en 1903 qui rejoint le SFIO (Parti socialiste) en 1905. Il est élu plusieurs fois en tant que socialiste à la mairie d’Aubervilliers, est plusieurs fois ministres dans des gouvernements de gauche, et sera à l’origine d’une loi sur les assurances maladies (l’ancêtre de notre Sécurité sociale). Après avoir voté l’octroi des pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940, il devient vice-président de Vichy, fonction dont il sera renvoyé en décembre 1940 puisque jugé trop proche de l’Allemagne par le chef de l’État. Durant cette période, il va vivre dans la zone occupée sous protection nazie, avant que les Allemands ne durcissent leur mainmise et forcent Pétain à reprendre Laval en 1942. Après la Libération, il fuit en Espagne. Il récolte cependant ce qu’il a semé puisque Franco le livrera à la France et que Pierre Laval sera condamné à mort malgré les demandes de grâce de personnalités de gauche telles Léon Blum (SFIO) ou François Mauriac.

On peut aussi prendre l’exemple de Jacques Doriot, un pacifiste convaincu, ex-secrétaire général des Jeunesses communistes puis membre du Parti communiste après la Grande Guerre. Il est député en 1924 et maire de Saint-Denis en 1931. En 1934, il propose une alliance entre socialistes et communistes afin de lutter contre les Ligues de droite qui manifestent dans la rue, mais ne sera pas écouté. Pourtant, son idée donnera le Front Populaire deux ans plus tard en 1936, l’année où il sera aussi exclu du Parti communiste pour sa proximité avec les socialistes. Cette même année, il fonde le Parti populaire français avant de s’engager directement dans la collaboration suite à l’invasion allemande. Pas peu fier de sa nouvelle allégeance, il rajoute bien vite l’antisémitisme à l’idéologie de son parti. En 1941, il contribue à la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) et combat personnellement sous l’uniforme allemand sur le front de l’Est, avec le grade de lieutenant de la Waffen-SS. À la fin de la guerre, il meurt mitraillé par un avion. La théorie la plus plausible est que ce soit la Gestapo qui soit responsable de cet acte dans le but de l’empêcher de divulguer des informations.

Enfin, parmi les collaborateurs de gauche on peut aussi citer Marcel Déat, ancien socialiste et pacifiste qui a créé l’autre grand parti collaborationniste qu’est le Rassemblement National Populaire ; François Darlan, proche du Front Populaire qui était le prédécesseur de Laval et commandant en chef des forces de Vichy ; ou encore René Bouquet, proche du Parti Radical et du Front Populaire, qui a eu un rôle majeur dans la traque des juifs (le Vel d’Hiv) et des résistants. Quant au Parti communiste en lui-même, il s’est abstenu de résister (pacte germano-soviétique) jusqu’en 1941 mais n’a pas collaboré pour autant. Le parti rentre officiellement en résistance en 1941 après l’opération Barbarossa et la création du Front National de Résistance. « Il existait déjà un sentiment patriotique très fort, et certains comme Gabriel Péri sont entrés très tôt dans la Résistance» comme le souligne l’historien Claude Pennetier.

[ Cet article ] entend rappeler certaines réalités sur la nature de l'orientation politique des résistants et des collaborateurs : variée et et d'avantage déterminée par des choix personnels que par des horizons politiques indépassables.

Raphaël B-L

Tournons-nous maintenant vers la Résistance. À la défaite de 1940, certains hommes de droite comme Gilbert Renault (monarchiste) ou Maurice Duclos (la Cagoule) rejoignent de Gaulle à Londres. D’autres au contraire font confiance à Pétain, mais cette confiance s’éteint pour beaucoup lorsqu’il serre la main d’Hitler. Au fil du temps, d’autres personnalités marquées à droite comme l’ancien Croix-de-Feu Alfred Tourny, Pierre de Bénouville ou Henri d’Astier de La Vigerie, prendront part aux combats de la Résistance. Lorsque la zone Sud est envahie (en 1942), les maquis voient arriver un certain nombre de cadres nationalistes.

Le premier réseau de résistance, qui deviendra l’un des plus importants et actifs, s’appelle la Confrérie Notre-Dame (CND). Ce réseau a été fondé en juin 1940 en Dordogne par Louis de la Bardonnie et des amis à lui comme l’abbé de Dartein (ancien précepteur du comte de Paris), Paul Dungler ou le journaliste Paul Armbruster, tous royalistes. Comme beaucoup de Français, ils n’avaient pas entendu l’appel du 18 juin et se sont rebellés de leur propre gré. Le réseau envoie à trois reprises des informations aux Anglais. Sans réponse. Après la guerre, ils apprirent que les alliés s’étaient méfiés d’informations qui semblaient trop belles pour être vraies. En effet, les informations s’avéraient être exactes, même trop exactes : numéros des unités, totems, matricules des submersibles : tout y était. C’est grâce à l’abbé de Dartein envoyé en Angleterre pour donner des informations pour la quatrième fois, que de Gaulle et Londres vont comprendre que des groupes de résistance sont déjà formés et sont actifs sur le territoire français. À la fin du mois de novembre 1940, le colonel royaliste Gilbert Renault dit Rémy (proche de Charles Maurras et royaliste) recrute de la Bardonnie afin de développer et organiser ce qui va devenir le réseau CND-Castille, mais découvre un réseau déjà en plein essor et très organisé : 32 personnes bien placées géographiquement et dans les instances du pouvoir, des antennes dans plusieurs villes (dont Vichy), des points de passage à la ligne de démarcation, des boîtes aux lettres sures,… Le colonel Rémy avait été chargé par le BCRA de créer des réseaux de renseignements, il développe le réseau CND et crée aussi en 1940 le réseau Centurie : ce sont autant de réseaux de résistance et de renseignements qui seront décisifs dans les événements à venir. La CND aura permis entre autres choses de porter de rudes coups à la Marine allemande, comme l’interception et la destruction du cuirassé Bismarck en mai 1941 ou l’organisation du passage à Londres de Christian Pineau, premier chef d’un mouvement de résistance (Libération-Nord) à rencontrer le général de Gaulle. Le premier poste émetteur de la France Libre est mis en service au château de La Roque – le château de de la Bardonnie – en février 1941 et la première liaison radio avec Londres a lieu le 17 mars 1941. En trois ans et demi, 1 544 agents ont signé leur engagement au réseau CND,  524 ont été arrêtés dont 234 ont été déportés, 37 ont été fusillés et 151 sont morts en déportation.

Paul Dungler, alias le commandant Martial, était un camelot du roi, dirigeant de l’Action Française d’Alsace et ancien membre de la Cagoule. Un membre de la droite la plus extrême donc. Il participe à la création de la Confrérie Notre-Dame et fonde avec Marcel Kibler et l’abbé Pierre Bockel la Septième Colonne d’Alsace, enregistrée à Londres sous le nom de réseau Martial. Recherché par la Gestapo, il est forcé de fuer en France Libre. Les activités du réseau étaient multiples : renseignements, passage de la ligne de démarcation pour les prisonniers évadés et les familles juives,… – toujours en lien avec les services de Vichy, en particulier avec le colonel Revers, adjoint du général Frère (tous deux membres de l’Organisation de Résistance de l’Armée). D’ailleurs, Paul Dungler est un initiateur de l’ORA et des Groupes mobiles d’Alsace (GMA). L’évasion du général Giraud en avril 1942 compte parmi les grandes réalisations du Réseau Dungler. Apprenant en juillet 1943 que Dungler devait se rendre à Alger pour y négocier la livraison d’équipements et d’armes pour ses GMA, le maréchal Pétain lui facilita le passage en Afrique du Nord. Paul Dungler est arrêté à Nice en février 1944, au cours d’une mission périlleuse qu’il remplissait, avec l’accord du Maréchal, auprès d’officiers de l’Abwehr qui complotaient un coup d’État contre Hitler. Son successeur à la direction du Réseau Martial fit allégeance au CNR (le Conseil National de la Résistance fondé par de Gaulle) pour obtenir des armes. Ce mouvement a participé à la libération de l’Alsace en lien avec la 1ère Armée du général de Lattre.

En mouvements de résistance de droite, on peut aussi citer le mouvement Alliance, l’un des plus gros mouvements de résistance. Il ne faut pas de plus oublier que Charles de Gaulle, le Général Leclerc et le général de Lattre de Tassigny étaient de droite, les deux premiers proches de l’Action Française.

Il faut donc bien comprendre que cet article n’a pas pour but, ni de dénigrer la gauche, ni de glorifier la droite. En revanche, il entend rappeler certaines réalités sur la nature de l’orientation politique des résistants et des collaborateurs : variée et et d’avantage déterminée par des choix personnels que par des horizons politiques indépassables. Ne retenons que cela : la réalité est complexe, hommes (ou femmes) de droite ou de gauche, les personnalités qui s’engagèrent aux côtés de la Résistance furent les héros de leur temps, ceux-là mêmes qui furent prêts à donner leur vie pour la France qu’ils aimaient.

Raphaël B-L

Raphaël B-L

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