Peaky Blinders et le mal du siècle3 min de lecture

Trois semaines après le début du confinement, occuper intelligemment ses journées est devenu, pour ceux qui ne travaillent pas, un véritable défi. Suprême occupation, la lecture est bien sûr vivement recommandée : l’heure est venue de s’attaquer aux œuvres majeures de la littérature, en se jetant à corps perdu dans des pavés interminables. Jamais plus, sans doute, nous n’aurons à nouveau l’occasion de triompher de Proust, Druon, Dumas ou Rebatet.

Ça, c’est en tout cas la théorie. Sinon, la flemme étant un fardeau universel, on peut aussi se replonger dans une série, qui saura tout aussi bien faire défiler les heures. Le choix est large, même si tout ne se vaut pas – loin s’en faut. On pourrait par exemple s’intéresser à Peaky Blinders, série britannique unanimement saluée depuis la sortie de sa première saison, en 2013. Créée par Steven Knight, on y suit l’ascension d’une famille de truands, dans les quartiers populaires d’une Angleterre traumatisée par la Première Guerre mondiale.

Tout a déjà été dit sur Peaky Blinders. Scénario, bande originale, casting, la série est surtout réputée pour son atmosphère si particulière, servie par une réalisation et une photographie splendides. Bien plus qu’à l’aura magnétique de son personnage principal, Thomas Shelby (incarné par l’excellent Cillian Murphy), c’est en effet à son esthétique soignée que Peaky Blinders doit son immense popularité. Notamment auprès d’un certain public bien connu des lecteurs du présent média, que nous appellerons ici, très simplement, la «jeunesse de droite».

Cette jeunesse, notre jeunesse, s’est en effet montrée particulièrement sensible à l’esthétique Peaky Blinders, et au lifestyle incarné par Thomas et ses frères. Au point de voir fleurir, sur les réseaux sociaux, les photos de profil et les soirées à thèmes estampillées Shelby Company Limited®. Il faut dire que le cocktail proposé par les créateurs de la série est efficace. Violence, alcool, tabac, tenues soignées et tension politique en arrière-plan, tout est réuni pour séduire une jeunesse en manque d’aventures. Plus encore, l’attrait qu’exerce sur nous* Peaky Blinders est symptomatique d’un certain mal de vivre. À travers la série, nous fantasmons tout ce qui nous apparaît désormais inaccessible. L’après-guerre n’est autre que le champ de tous les possibles politiques, la violence et les ambitions des Shelby l’expression pure et parfaite d’une volonté de puissance désormais autocensurée. La série, centrée sur les trois frères Shelby, fait d’ailleurs la liste presque exhaustive des caractères forgés par le monde moderne : le cynisme glacial de Thomas, la fragilité autodestructrice d’Arthur, l’enthousiasme adolescent de John.

Ceci étant, toutes ces considérations ne suffisent pas à expliquer notre passion pour les Peaky Blinders. Il faut encore aborder l’essentiel : l’esprit de clan. Les Shelby ne sont pas des truands sans foi ni loi. Au contraire, dans le monde post-apocalyptique de l’après-guerre, ils vivent à la manière des anciens. Enracinés, ils sont les dignes héritiers de leurs ancêtres gitans, dont ils ont adapté le mode de vie sans renier l’esprit. Ils sont catholiques aussi, même si la foi des trois frères n’a pas survécu à la guerre. Surtout, ils font front commun. Toutes les décisions de l’empire criminel Peaky sont prises en famille. L’autorité exercée par Thomas sur son entourage n’est ainsi pas sans rappeler le modèle patriarcal tel qu’il existait dans la Rome antique : autour du pater familias s’organise une famille élargie au delà des liens du sang, comprenant les serviteurs, les clientèles, etc. C’est ce mode de vie clanique, traditionnel, associé aux ambitions démesurées d’un Tony Montana bien habillé (« The World Is Yours ») qui fait de la famille Shelby une exception dans le paysage audiovisuel contemporain.

Toute proportion gardée, on peut rapprocher la mélancolie rêveuse suscitée en nous par l’univers de Peaky au mal du siècle qu’évoquait en son temps Alfred de Musset dans ses Confessions d’un enfant du siècle. Pilier du romantisme au XIXème, le mal du siècle exprime alors le malaise d’une jeunesse inadaptée au matérialisme bourgeois dans lequel elle a été éduquée. La jeunesse de Musset rêve alors à l’épopée napoléonienne et aux grandes heures de la Révolution, maudissant une deuxième partie de dix-neuvième siècle aseptisée. Après l’ivresse des heures historiques et sanglantes, place à la redescente, morne et ennuyeuse.

Chateaubriand avait déjà tout dit à ce sujet dans René : «On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout». Les Shelby mènent une existence particulièrement intense dans un monde en proie à l’agitation la plus totale. En quelque sorte, ils exercent par procuration, la liberté à laquelle nous aspirons de toute notre âme. Voilà de quoi justifier, aux heures apathiques du confinement, le visionnage en urgence d’un ou deux épisodes de Peaky Blinders.

En revanche, et comme en toute chose, on n’hésitera pas à raison garder. La fiction, quand elle est aussi merveilleusement réalisée, est une machine à fabriquer les rêves, mais peut devenir un trompe-l’œil malsain. L’esthétique de Peaky Blinders séduit bien légitimement nos jeunes âmes en quête de beauté. Mais elle ne doit pas être refuge, encore moins servir de faire-valoir à un état d’esprit «pêchu». Pour dire les choses simplement, on passe à côté de l’essentiel en pastichant le mode de vie Shelby sans questionner l’intérêt que nous lui portons. L’esthétique n’est pas la beauté. Elle n’en est que la surface : jolie, certes, mais fatalement creuse.

* Se rêvant initialement l’inquisiteur zélé des fans excessifs de Peaky Blinders, l’auteur de ces lignes a finalement bien dû admettre sa pleine et entière appartenance à cette «jeunesse de droite» frustrée, mélancolique, mais terriblement attachante.

Etienne de Solages, avec Robin Nitot

Article écrit par Étienne de Solages

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