À l’origine du salafisme, le rêve brisé de la Renaissance arabo-musulmane au XIXe4 min de lecture

Alors qu’en ce début du XIXe siècle l’Europe et sa modernité dominent le globe, le monde arabe prend conscience de son important retard technique. En effet, les vestiges de l’ancien Empire arabo-musulman (Perse, Arabie, côtes de l’Afrique) sont sous domination ottomane depuis le XVIe siècle, mais l’expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte (1798-1882) permet au peuple égyptien de goûter aux nouvelles techniques européennes et à sa puissance militaire. La modernité européenne représente à cette époque la puissance de la technique sur la matière (le développement du chemin de fer), sur les hommes (les nouvelles théories scientifiques), et sur l’État (la modernisation de l’armée ou le parlementarisme).

Les élites intellectuelles et commerçantes arabes développent alors les idées d’un mouvement de progrès, la Nahda, fondé sur l’importation des techniques européennes qualifiées  » d’éléments neutres de progrès « . En somme, ce projet civilisationnel défend que le monde arabo-musulman doit emprunter à l’Occident ses techniques pour rivaliser avec lui. C’est en Égypte que la Nahda va trouver un terrain propice à son expansion avec la prise du pouvoir par Méhémet Ali en 1805. Né dans les Balkans en Europe, il est donc favorable à ces idées réformistes qu’il concrétise dès 1814. Pour moderniser l’Égypte, il fait venir des ingénieurs européens tels que Louis-Alexis Jumel (spécialisé dans le coton) ou des saint-simoniens afin de développer l’agriculture. Par ailleurs, il crée une imprimerie, une armée moderne dirigée par des officiers français, envoie les jeunes élites étudier en France afin qu’ils s’imprègnent de la culture européenne, etc. Ses successeurs suivent la voix de la modernité en transformant Le Caire sur le modèle haussmannien, en installant l’éclairage au gaz en ville, en creusant le canal de Suez, en construisant un grand Opéra au Caire, … : l’Égypte peut à nouveau montrer sa grandeur au monde. Pour financer ces grands travaux, les vice-rois (titre depuis 1847) et notamment Ismaïl pacha (1863-1879) empruntent aux banques franco-anglaises des sommes titanesques. Mais la fin de la guerre de Sécession en 1865 est fatale à l’économie égyptienne : le prix du coton chute d’un coup privant ainsi le pays de très importantes rentrées de trésorerie, et la banqueroute est prononcée en 1876. Dès lors, l’Égypte est aux mains des Français et des Anglais car elle doit rembourser leurs banques. Les Européens vont alors administrer le pays et se comporter en conquérants. En septembre 1882, l’Angleterre met la main entière sur le Territoire avec l’accord de la France.

En voulant élever l’Égypte au rang de Puissance grâce aux modèles européens, ses dirigeants l’ont en réalité plongée dans le jeu impérialiste franco-anglais. En voulant rivaliser avec eux, ils en ont fait les maîtres. L’Égypte était alors parvenue à re-tourner les regards sur elle, grâce aux idées de la Nahda, et le monde arabo-musulman semblait renaître, promis à de nouvelles heures de puissance. C’était le but idéologique de la Nahda. Mais l’échec financier dû à la trop forte dépendance à l’égard des Européens a replongé les espérances dans les ténèbres de la soumission. Les trois constats majeurs de cet échec tirés par les contemporains arabes sont les suivants :

​Premièrement, l’importation trop forte des idées européennes a conduit à une perte  « d’identité arabe » ;

De plus, la grande modernisation a poussé la dépendance financière qui a précipité la banqueroute ;

​Enfin, la trop importante coopération administrative a permis la soumission gouvernementale de l’Égypte par des Puissances européennes qui n’attendaient que cela.

​Ainsi, une méfiance profonde et une haine croissante envers l’Europe a commencé à naître. Toujours conscient de la nécessité de se moderniser, une idée émerge à la fin du XIXe dans ce monde musulman : c’est la Salafiya.

Face à l’échec de la Nahda et à la main-mise des deux principales Puissances européennes sur l’Égypte, la Salafiya ou salafisme se développe dans tout le monde arabo-musulman. Le terme vient du mot « salaf » ou  « ancêtre » en arabe. Défendue par les élites, cette nouvelle idée préconise toujours la modernisation mais avec une gestion prudente de l’État, sans tutelle étrangère, et fondée sur la culture arabo-musulmane, pour faire face à l’Europe qui désire toujours plus asservir l’ancien Empire arabe. Pour bien en comprendre le fondement de cette idée, il faut rencontrer ses deux « pères » que sont Jamal al-Din al-Afghani et Mohamed Abduh.

Jamal al-Din al-Afghani (1838-1897), né en Perse, est un intellectuel formé dans les madrasas (écoles coraniques) qui devient conseiller des souverains afghans dans les années 1860 alors que les Anglais et les Russes se disputent le Pays. Scandalisé par l’attitude et les folles ambitions des Européens, il est expulsé pour agitation politique. Il devient ensuite conseiller du s Il devient ensuite conseiller du sultan en Turquie, mais il est également expulsé pour les mêmes raisons, car l’Angleterre tente de mettre à genoux financièrement l’Empire ottoman. Enfin, il est reçu en 1871 en Égypte, et comprenant la ruine annoncée, y développe ses idées anti-européennes. En premier lieu, il dénonce les régimes arabo-musulmans qui pactisent avec l’Europe et qui perdent ainsi, dit-il, leur identité. Il appelle en outre au retour de la solidarité musulmane soit à l’esprit de  » l’umma  » (ou communauté des croyants) et au panislamisme, en rappelant le glorieux passé arabe auquel il faudrait revenir (l’Empire abbasside 750-1258). Le père a un disciple, Mohammed Abduh (1849-1905), qui épouse le nationalisme dès 1872 et propage les idées d’Afghani pour expulser les Européens. Fils de fellah égyptien (paysan), Abduh professe que l’Égypte peut retrouver sa grandeur à condition qu’elle revienne à l’islam originel. Pour lui, l’instruction doit être développée afin de rééduquer les musulmans ainsi que tous les arabes, et se dit être en faveur d’un Régime parlementaire pour représenter l’umma, donc seulement dans l’esprit de l’islam.

La Salafiya, ou le salafisme, repose ainsi sur une réaction politique et identitaire à un échec, l’échec de la modernité sans l’islam, l’échec de la renaissance précipité par l’Europe. Deux aspects principaux sont à comprendre dans cette idée : la revanche anti-Europe par la modernité et l’esprit de l’umma. La revanche sur l’Europe doit se faire par la modernité qui va permettre le renouveau tant espéré de l’ancien Empire arabe. Mais cette modernité ne peut se faire sans l’islam qui garantit l’identité arabo-musulmane, la solidarité des peuples arabes et la construction sociale : c’est l’esprit de l’umma.

​C’est donc une approche toute différente de la Nahda, qui voulait par une saine rivalité et des relations amicales avec l’Europe, retrouver l’âge d’or effacé. Mais l’effondrement des rêves a donné naissance à la Salafiya, née d’une volonté revancharde sur l’Europe, et qui implique alors nécessairement des relations belliqueuses pour effacer l’humiliation. Et tandis que la Nahda était simplement étatique, la Salafiya est quant à elle islamique.

​Il ne s’agit plus seulement qu’un Pays redevienne une Puissance, mais bien de prouver au monde que le vieil Empire arabo-musulman doit briller à nouveau, car il tient sa lumière de la Révélation d’Allah.

Article écrit par Guy-Alexandre Le Roux

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