L'Étudiant Libre

Idéal de pauvreté et mystique de l’humilité chez Charles Péguy

Pour les 150 ans de la naissance de Charles Péguy, le site de l'Etudiant libre vous propose en avant-première un article de son prochain numéro papier. Dans cet article, l’auteur mêle les sujets les plus divers et se dresse contre toutes les manifestations de l’ordre établi. Il fait cheminer vers un même idéal de vertu le hussard noir et le prêtre ; l’un et l’autre issus de l’ancienne France. En outre il révèle les errances d’un monde conduit par l’argent ; monstre froid qui strangule et qui jette la pauvreté dans la misère sans que le socialisme de Jaurès ne la retienne par une manche du haillon.

L’argent comme corrupteur des valeurs transcendantes

L’ancienne France fut précipitée dans les abysses en l’espace de dix années, rien d’elle ne subsiste encore et les volontés sincères n’y peuvent rien. Les disciples de Maurras auxquelles on reconnaîtra les approximations les plus grandes aussi volontiers que la sincérité la plus absolue, sont eux-mêmes les citoyens d’un monde bien lointain. Dans l’ancien temps, y compris celui des premières années de la IIIème République (car pour Péguy la décennie 1880 est celle du grand bouleversement des âges) l’homme chantait ; sa pauvreté n’eût affecté en rien les élans généreux de sa nature qui présidait à l’ensemble de ses relations. Si la vie traditionnelle supporte si mal les définitions, on peut néanmoins en apercevoir certains traits ; le travail vécu comme prière perpétuelle, c’est bien cela qui distingue l’ancienne France de la nouvelle. Et dans ce monde arraché à la pesanteur de la transcendance, l’argent se substitue à la dignité du geste qui du même coup s’avilit. 

Les chaises qui jusqu’alors étaient rempaillées du même cœur et de la même main que nos anciennes cathédrales sont désormais le produit d’un intérêt marchand, c’est à dire d’un intérêt bourgeois. Péguy nous révèle tout au long du livre la double nature de la bourgeoisie : elle n’est pas seulement capitaliste et économique mais également socialiste et morale. Les premiers ont introduit leur esprit spéculatif dans le monde du travail et c’est ainsi qu’ils perpétrèrent le premier crime. En considérant le travail comme une simple valeur boursière, les ouvriers ont par mimétisme conçus leur propre labeur comme un bien soumis aux fluctuations du marché. A cet égard le coup porté au monde traditionnel fut double ; d’une part la relativisation de la valeur du travail par la bourgeoisie capitaliste et par ce monde ouvrier devenu bourgeois, engendra la dépréciation essentielle du travail. En abolissant la notion infiniment chrétienne de juste prix dont le montant était déterminé par la valeur intrinsèque de l’objet, la modernité priva tout labeur de sa valeur propre. Or si le travail était naguère une prière, une prière continuelle et laborieuse, il devint une réclamation tapageuse et égoïste à la faveur de laquelle les uns et les autres purent nourrir leurs intérêts immédiats et mercantiles. 

Mais ce vaste travail de sape n’aurait pu être mené à son terme sans la participation des élites socialiste, syndicalistes et autres enfiévrés qui ont infesté l’esprit du peuple de ces idées bourgeoises et capitalistes. Ces élites proto-gramsciennes ont alors bouleversé les références cardinales du peuple en substituant à cet idéal du travail bien mené les aspirations pécuniaires des gros spéculateurs et autres capitaines d’industries. 

La pauvreté, enceinte sacrée des plus humbles et ermitage béni des dieux  

Il va sans dire que l’économie ne fut pas une invention du XIXème siècle. Mais si l’on en croit l’auteur, elle ne tyrannisait pas les milieux paysans et ouvriers comme elle le fit après. En outre, avant que les intellectuels de gauche n’amorcent ce grand bouleversement psychologique, la morale commune était celle de la pauvreté. Les Hommes y consentaient sans mot dire et il n’y avait de plus grand bonheur à vivre conformément à ce qu’exige l’humilité. La pauvreté est une condition positive si l’on peut dire, car l’homme pouvait encore choisir d’y mener sa vie comme il l’entendait, où le nécessaire lui était garanti comme par une promesse de la providence. La pauvreté était une richesse raisonnable, humble, où les Hommes disposaient en surplus de tout ce dont ils avaient besoin. Comme on peut encore le lire dans l’Évangile de Matthieu, à chaque jour suffisait sa peine, et Dieu dans sa grande miséricorde, pourvoyait largement aux demandes des plus petits. 

Nulle créature divine ne put attenter à cet asile, car on y trouvait cette union sacrée liant l’homme à son enceinte existentielle. Et Dieu lui-même avait ce devoir de protection, et si sa miséricorde pouvait s’y déployer généreusement, le sort ne pouvait s’y libérer sans limite ; nul n’était alors plus confiant en l’avenir que l’homme pauvre. En somme celui qui ne tentait pas de s’arracher à la pauvreté n’encourait aucun risque de chute. Seul celui qui prenait le risque de quitter sa condition s’exposait à être remisé dans la misère. C’est précisément ce contrat tacite entre l’homme pauvre et la providence que vint rompre la modernité. Désormais, elle allait vivre sous la menace permanente de la misère, la tirant sans cesse vers le bas, in inferno. L’esprit capitaliste déprécia sans cesse la valeur du travail quand, au même instant, le socialisme bourgeois fît naître dans l’esprit des hommes le dégoût impie de leur humble condition. 

L’Argent est en somme un essai total, et plus que tout cela, une confidence, un récit substantiel, en ce qu’il touche à l’essence des choses au-delà des phénomènes accidentels que sont les opinions. Les hussards de la république et les prêtres étaient du même temps, c’est-à-dire essentiellement semblable (au sens de Platon si l’on veut). L’identité de Péguy englobe tout, et l’idée d’une communauté charnelle trouve son pendant dans les sphères plus élevées, celle des idées et des principes communs.  

Philippe Espinguet

Philippe Espinguet

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