L'Étudiant Libre

21 janvier 1793 – L’exécution de Louis XVI ou la fin définitive d’un millénaire royal

En sacrifiant ainsi Louis XVI, la République immole le sacré dont le corps du roi était encore investi. Le supplice va pouvoir avoir lieu.
Crédits : Wikipédia

La matinée du 21 janvier 1793 apparaît comme le sacrifice rituel et sanglant qui a fondé la  République française.  

Cet épisode funeste marquant l’avènement d’une ère nouvelle et l’achèvement d’un temps  d’une longévité extraordinaire se résume en un acte : celui d’un couperet tombant sur la  nuque d’un homme. Il aura fallut quelques minutes pour qu’une histoire de près de 1300  ans de royauté Française s’éteigne, pour faire place à une refondation complète des  standards du pays. Depuis la chute du roi et de la Monarchie le 10 août 1792, à l’occasion  de la prise des Tuileries, ce que l’on appelle la Convention nationale s’efforce à  déconstruire tous les grands piliers de la société Française d’ancien régime. C’est une  société fondée par le roi, l’Eglise, la paysannerie, l’artisanat qui s’éteint. Ces députés de la  Convention souhaitant assumer la charge d’atteindre le salut d’une soi-disant nouvelle  nation, débarrassée des anciennes entraves, a pris plusieurs mesures de transition brutale  durant les jours suivants la proclamation de la République. C’est le cas de l’adoption du  calendrier révolutionnaire pour faire oublier l’héritage chrétien de la France. Ils savaient ce  qu’ils voulaient détruire, pas encore ce qu’il fallait construire. L’exécution du roi devenait  inévitable. Elle devait faire office d’une cérémonie solennelle instituant véritablement la  République. Un rite fondateur baignant dans le sang, qui fit naître officiellement le  nouveau régime, la nouvelle France, car le fait est que le roi incarnait son peuple, incarnait  tout un pays.  

Le procès de Louis XVI commence le 11 décembre 1792 devant la Convention. Il est alors  emprisonné avec sa famille à la prison du Temple à Paris. Il est assis, sur une humble  chaise en bois grinçant, devant 700 députés. C’est ainsi que commence ce rite de la  naissance par la démolition. Il est nécessaire pour la Convention de commencer par cette  phase d’humiliation, répondant au principe monarchique de l’inviolabilité sacrée du corps  du roi. Le parti des montagnards prônent l’exécution immédiate du roi, insistant sur le fait  que la République ne peut ni exister ni s’accomplir tant que le roi vit. Il existe selon une  grande partie des élus une incompatibilité entre le roi et le peuple. Il est un « corps hors la  nation », une exception au principe d’égalité des citoyens devant la loi. Robespierre  lancera durant les débats devant Louis XVI :  

« Louis fut roi, et la république est fondée . […] La victoire et le peuple ont décidé  que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà condamné, ou la  république n’est point absoute. Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive. »  

Ce procès est une réelle mascarade juridique. Un homme, désigné comme exception  nationale parmi les citoyens, est jugé par une assemblée de représentants nationaux sans  aucune impartialité. Une révolution venue officiellement instaurer une séparation stricte  des pouvoirs issue des lumières, tombe dans l’hypocrisie et le parjure quant il s’agit du  roi. Le pouvoir judiciaire, qui sera complètement dévoyé par la suite avec le tribunal  révolutionnaire sanglant de la terreur, est mis de côté durant ce procès pour lui préférer  les élus républicains qui n’ont aucune objectivité et n’ont qu’une seule idée en tête :  « consommer la République dans le sang du roi ». Ajouté à cette substitution du juge par  les députés, le mode de scrutin est également à critiquer. Chaque député, un par un, doit  venir à la tribune proclamer son vote s’agissant des questions posées, notamment la  troisième, celle de la peine prononcée à l’encontre de Louis XVI. 

C’est là qu’il s’agit bien d’une parodie de procès. La grande salle de la Convention étant  également ouverte au public, des hordes de sans culottes ont investi les tribunes hautes  de l’hémicycle. Ils mettent la pression aux députés les plus modérés pour voter la mort du  roi en les menaçant souvent du même sort. Cette ambiance de tumulte est pesante lors  du vote pour la majorité girondine de l’Assemblée. Elle l’est aussi pour le roi, assis sur sa  chaise juste en dessous de la tribune où défilent les députés qui annoncent au fur et à  mesure sa fin. Les témoins relatent l’extraordinaire dignité dont il fait preuve. Il connaît  parfaitement l’issue du jugement, mais reste impassible. A la troisième question, 366  députés sur les 721 présents répondent « La mort sans condition », soit 5 voix de plus  que la majorité absolue. Un second vote nominal porte à 361 le nombre de votants pour  la mort, soit seulement une voix de plus que la majorité absolue. On apprit plus tard que  des députés ont été contraint par le public, ce qui pourrait remettre en cause le jugement.  

En sacrifiant ainsi Louis XVI, la République immole le sacré dont le corps du roi était  encore investi. Le supplice va pouvoir avoir lieu. Ce sera le 21 janvier 1793, devant les  citoyens, que va être orchestrée la rencontre entre le roi et la guillotine, cette machine  mécanique de « l’égalité républicaine ». La mise en scène se doit d’être parfaite car le  monde regarde la France en ces heures. En effet, cet acte constitue le sacrifice fondateur  du nouveau régime. La guillotine est déplacée exprès pour l’occasion sur la place de la  révolution à l’entrée des Champs-Elysées pour marquer la solennité du moment.  

« Louis fut roi, et la république est fondée . [...] La victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute. Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive. »

Le 20 janvier, une délégation du conseil exécutif de la commune de Paris vient lire à Louis  XVI la sentence, qu’il connaît déjà. Ils lui font un exposé complet des « dispositions  cérémonielles » dont il sera l’acteur principal. Le roi étonne encore par sa tranquillité  imposante. Il se permet trois demandes : un délai de trois jours pour pouvoir se préparer  à paraître en présence de Dieu ; la liberté pour sa famille ; puis la possibilité de se  confesser en toute confiance et liberté auprès du prêtre de son choix, seul à seul. Les  deux premières demandes lui sont refusées.  

C’est l’abbé de Firmont, prêtre non assermenté, qui est choisi par Louis XVI et qui restera  avec lui jusqu’à son exécution. Ils composent ensemble une messe traditionnelle dans la  cellule royale, une sorte de contre rituel concurrençant la cérémonie républicaine qui se  prépare en cet instant. Louis XVI fait ensuite ses adieux à sa famille à 20h ce 20 janvier.  Une dernière réunion familiale de deux heures. Le roi y met fin en promettant un adieu  définitif le lendemain matin à l’aube. Seulement, cette promesse est une ruse destinée à  alléger les déchirements familiaux. Le chemin de croix du roi martyr peut alors  commencer véritablement. La royauté va en effet proposer une lecture inverse de la  version républicaine, tout en conservant le même lexique. Il s’agit du sacrifice d’un  innocent très chrétien montant à l’échafaud, autant un bon père de famille, qu’un roi de  France, « un saint » que la République met à mort. 

Pendant que tout le dispositif se met en place aux premières lueurs du jour, que les  soldats se disposent, que les canons se positionnent, que la cavalerie fait la police de  rue, que des partisans présumés du roi sont arrêtés pour éviter toutes sortes de troubles  ou de coups de force pouvant troubler le rite sacré républicain, Louis XVI prie. Il effectue  sa dernière confession de 6h à 7h. Enfin, vers 8 heures, arrive la délégation municipale  conduite par Santerre, commandant de la garde nationale de Paris, accompagné de dix  soldats placés au garde-à-vous. Louis XVI prend un dernier instant pour s’agenouiller  dans sa cellule, aux pieds de l’abbé de Firmont, qui lui donne la bénédiction.  

C’est dans le carrosse du maire de Paris que le roi va au supplice. Il est accompagné de  l’abbé de Firmont avec qui il récite la prière des agonisants. Sur le trajet, la foule se tait. Il 

est 10h quand le carrosse arrive devant la guillotine. La foule est muette, comme si elle  était impressionnée par l’homme qui fait son entrée. Elle n’ose pas crier ou insulter le roi.  Celui-ci descend de la voiture et refuse qu’on le touche, seulement il doit s’y résoudre, on  lui lie les mains. Son confesseur lui rappelle que le sacrifice royal doit être complet. il  gravit les marches raides menant à l’échafaud. Une fois dessus, il saisit le moment pour  proclamer à la foule :  

« Peuple, je meurs innocent des crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs  de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais  sur la France… »  

Les roulements des tambours couvrent alors sa voix, il lève les yeux au ciel avant qu’on  ne le couche sous le glaive qui a tranché ses jours. Il est 10 h 22. Le peuple était resté  morne pendant tout ce temps. Au moment où le ciseau fatal tomba, l’on crie alors des  «Vive la liberté ! Vive la nation !». Les soldats des premiers rangs trempent même leur  sabre ou leur baïonnette dans le sang répandu. Dès lors que la guillotine a rencontré le  corps du roi, le cadavre appartient à la République. Le vicaire Damoureau chargé de  l’office funéraire du roi à la suite de l’exécution à l’église de la Madeleine témoigne alors :  

« Le corps, mis à découvert dans la bière, fut, d’après les ordres du pouvoir exécutif,  jeté au fond de la fosse, sur un lit de chaux vive. La tête fut placée à ses pieds. Le  tout fut ensuite couvert d’un lit de chaux vive, puis d’un lit de terre, le tout fortement  battu, et à plusieurs reprises. »  

Il s’agit de faire disparaître rapidement ce corps, afin de cacher les restes à toute  vénération et à toute tentative d’enlèvement. 

« Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé  significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale  d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public  d’un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il  reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à  la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de  cette histoire et la désincarnation du Dieu Chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à  l’histoire par les Rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. Il  n’y a donc plus qu’une apparence de Dieu relégué dans le ciel des principes. » Albert Camus 

L’Homme révolté, éditions Gallimard, coll. Blanche, 1951

Martin Ferrand

Martin Ferrand

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