2020 : l’année Erdoğan ?4 min de lecture

Il y a de cela trois semaines, le magazine américain TIME consacrait l’année 2020 « pire année de l’histoire ». Pourtant, 2020 ne fut pas que synonyme de pandémie mondiale et de coronavirus. Ce fut aussi une opportunité pour certains pays de tirer profit du chaos international. Un d’entre eux, la Turquie, a su accélérer son calendrier et obtenir des avancées majeures dans sa quête de puissance. Et si 2020 était l’année Erdoğan ?

Un interventionnisme à tout va

A la faveur de la pandémie du covid-19 et de l’élection présidentielle américaine, Recep Tayyip Erdoğan a bénéficié d’un alignement de planète inespéré en 2020. L’année avait déjà débuté tambour battant, puisque dès le mois de janvier, le président turc annonçait une intervention militaire de grande ampleur en Libye. Toujours en cours, cette opération visait à « sauver » le gouvernement libyen de Fayez El-Sarraj, reconnu par les Nations Unies malgré sa proximité avec l’organisation des Frères musulmans, contre les troupes rebelles du maréchal Haftar, soutenues par la France et souveraines sur la majorité du pays. En l’espace de quelques mois, l’armée turque a complètement rebattu les cartes : le gouvernement officiel de Tripoli a désormais repris le contrôle sur le nord-ouest du pays, alors que les forces du maréchal Haftar -qui détiennent toujours les puits de pétrole- s’affaiblissent.
C’est surtout en été 2020, en plein chaos international, que la Turquie défraye la chronique. En juin, Ankara dépêche un navire de recherche sismique, l’Oruç Reis, accompagné de frégates militaires, en Méditerranée Orientale. Le convoi pénètres les eaux territoriales de la Grèce et de Chypre et procède à des opérations de prospection. L’objectif ? Exploiter les fantastiques ressources naturelles de cette mer, en dépit du droit international. Dénonçant la violation des frontières européennes, la France envoie plusieurs avions rafales en Grèce afin de prévenir toute action militaire turque contre son allié. Un mois plus tard, le 24 juillet 2020, Erdoğan annonce la réislamisation de Sainte-Sophie. La reconversion de cette ancienne basilique byzantine, joyau du patrimoine mondial, provoque un tollé planétaire. Présent à l’inauguration, le président turc promet que la prochaine étape sera la « libération de la mosquée Al-Aqsa » à Jérusalem.

Enfin, en octobre dernier, l’Azerbaïdjan turcophone entame la reconquête des terres perdues du Haut-Karabakh dans le Caucase, « occupées » par les Arméniens. L’opération est parrainée par le gouvernement d’Ankara, dont le soutien militaire s’avère décisif. L’utilisation conjuguée des drones de précision et des milices mercenaires syriennes, coordonnée par des officiers turcs, est terriblement efficace. Le 9 novembre, Poutine arbitre la fin du conflit via un cessez-le-feu : l’Azerbaïdjan redevient souveraine sur le Haut-Karabakh. Les populations arméniennes sont sommées de partir. Erdoğan triomphe : il vient de gagner un corridor stratégique entre l’est de son pays et les Etats turcophones d’Asie centrale.

L’affirmation de la puissance turque

2020 est véritablement un tournant. En un an, la Turquie a affirmé son statut de puissance régionale et fait preuve de sa crédibilité militaire. Toutefois, il faut souligner le caractère très opportuniste de cette démonstration de force. D’une part, la pandémie du covid-19 a paralysé les grandes puissances mondiales, en même temps que les organisations internationales, tandis que la Turquie avait la chance d’être relativement épargnée. D’autre part, la tenue de l’élection présidentielle américaine en octobre laissait à Erdoğan le champ libre pour agir : en pleine campagne, l’administration Trump ne pouvait prendre le risque de menacer l’intégrité de l’OTAN, dont la Turquie est membre.
A cela, il faut ajouter la faiblesse de l’Union Européenne, incapable de parler d’une seule voix en terme de politique étrangère, ainsi que la relative complaisance russe. L’attitude de retrait de Poutine est assez surprenante, notamment en ce qui concerne le conflit au Haut-Karabakh. Pour la première fois, Erdoğan s’est invité dans une zone où la Russie est directement hégémonique ; le Caucase. Adepte de la stratégie du poker, autrement dit du « ça passe » ou « ça casse », le président turc a réussi son pari. Il s’est ouvert, dans le Caucase, un nouveau théâtre d’ingérence, sans rencontrer aucune opposition de la part de la Russie ou des Etats-Unis. Voilà qu’il dispose à présent d’un corridor de la plus haute importante entre l’est de son pays et les républiques turques d’Asie Centrale, le laissant libre de travailler à son rêve panturquiste.

En 2020, le gouvernement d’Ankara aura fait un pas de géant dans la concrétisation de ses objectifs. En Libye et en Méditerranée Orientale, les interventions turques ont fait prendre conscience aux européens de l’urgence à renégocier le partage des eaux méditerranéennes, hérité de la Première Guerre mondiale et du traité de Lausanne. La réislamisation de Sainte-Sophie a conforté Erdoğan dans son rôle de chef de file de l’Islam sunnite dans le monde. Enfin, l’ouverture simultanée de plusieurs théâtres d’opérations extérieures, opérations souvent couronnées de succès, a redoré le blason d’une armée turque que l’on disait affaiblie au lendemain des grandes purges de 2016.
Entre activisme et opportunisme, 2020 est bien l’année Erdoğan. Le maitre chanteur d’Ankara est devenu un des principaux facteurs de tensions sur la planète, en même temps qu’augmente la puissance de son pays. L’incertitude pèse sur l’année 2021. Des voix ont commencé à s’élever au sein de l’OTAN, de l’Union Européenne, et même au sein de la future administration Biden, afin de rappeler Tayyip Erdoğan à l’ordre. Des voix qui ne semblent pas atteindre Ankara, à laquelle on prête l’intention d’intervenir militairement en Irak dans les prochains mois. Jusqu’à provoquer la guerre de trop ?

Article écrit par Elouan Picault

L'article vous a plu ? Partagez-le ! L'Étudiant Libre vit de vos partages.

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur telegram
Telegram
Partager sur reddit
Reddit

Dans la même catégorie:

Du même auteur:

Rejoignez-nous!

Restez informés de notre actualité.

Lassé des newsletter? Optez pour nos notifications!

Partager sur twitter
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Twitter?

Partager sur facebook
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Facebook?

Entrez votre mail

et recevez le dernier numéro de l’Etudiant Libre par email !

L'Étudiant Libre

Bienvenue sur L'Étudiant libre cher lecteur, c'est votre première visite ici? Lisez notre présentation!

Pourquoi?

Pour partager aux jeunes Français un message incitant à l’engagement et au Bien Commun.

Par qui?

Par des étudiants. Tout le monde peut travailler avec l’Étudiant Libre, il suffit de nous contacter. Vous voulez distribuer ? Vous voulez rédiger des articles ? Écrivez-nous.

Pour qui?

Pour la jeunesse qui ne demande qu’une étincelle pour s’embraser, s’exprimer et s’assumer.

Abonnez-vous

Retrouvez au creux de votre main l’information indépendante! Abonnez-vous pour seulement 3 euros par mois et accédez à toutes nos publications.