Tribune : Quelques considérations politiquement incorrectes sur le dispositif « Bienvenue en France »7 min de lecture

– Par Massimo Nespolo, professeur à l’Université de Lorraine

Les droits de scolarité annuels dans l’enseignement supérieur public sont de 170 € pour les études conduisant au grade de licence et de 243 € études conduisant au grade de master (données 2018-2019 [1]). Ces droits ne couvrent qu’une proportion minime du coût annuel d’un étudiant, estimé à 13 873 € (donnée 2016 [2]).

Jusqu’en 2018 les étudiants étrangers extra-européens s’acquittaient des mêmes frais d’inscription que les étudiants européens et français. À compter de la rentrée 2019, ils doivent payer 2 770 € pour la Licence et 3 770 € pour une formation en Master [3]. Les frais d’inscription ont été multipliés par 15, sous l’étiquette fort ironique de dispositif « Bienvenue en France » ! [4]

L’augmentation des droits de scolarité annuels pour les étudiants extra-européens aurait, selon le gouvernement, l’objectif d’augmenter les moyens pour les Universités. En réalité, il se traduira en une baisse significative du nombre d’étudiants, avec l’effet contraire par rapport à celui souhaité. En effet, les étudiants extra-européens qui peuplent nos filières proviennent dans leur grande majorité de Pays en voie de développement : concrètement, l’Afrique francophone. La raison est simple : les Universités françaises n’offrant quasiment que des cours en français, le bassin potentiel de recrutement est limité. Or, une telle augmentation des droits de scolarité annuels signifie forcément une très forte baisse dans le recrutement de ces étudiants, parce qu’ils ne vont tout simplement plus avoir les moyens de se payer leurs études. À présent, nombre d’Universités on fait recours à la possibilité d’exempter des droits de scolarité les étudiants extra-européens nouveaux arrivants (cette exemption est une possibilité prévue dans la limite de 10 % des effectifs), afin d’éviter de voir leurs effectifs s’effondrer. Mais ce n’est qu’une solution provisoire qui ne saurait pas perdurer.

On pourrait en conclure que c’est une évolution à laquelle nous devons faire face et que l’anomalie consiste plutôt dans le fait d’avoir jusqu’à présent leur permis de faire des études presque gratuitement. La réalité est un peu plus complexe.

Tout d’abord, il faut prendre en compte le fait que des formations, voire de filières entières, sont aujourd’hui largement dépendantes de la présence d’étudiants étrangers. En fait, afin d’ouvrir une UE (« Unité d’Enseignement ») il faut un nombre minimal d’étudiants inscrits, qui varie selon l’institution et la filière. La raison est budgétaire : les UEs qui n’atteignent pas le seuil fatidique ne reçoivent pas les crédits pédagogiques, sans lesquels il est difficile de fonctionner (frais de matériel, paiement des heures supplémentaires, etc.). Les UEs optionnelles qui sont choisies par un nombre insuffisant d’étudiants n’ouvrent simplement pas. À premier égard, cela peut sembler dans l’ordre naturel des choses, parce que, après tout, il s’agit d’options. Seulement, plus les étudiants avancent dans leur formation, plus ils sont censés se spécialiser : typiquement, à partir de la troisième année de Licence les enseignements de tronc commun sont accompagnés par des enseignements de différenciation et cela est encore plus important au niveau Master. La non-ouverture des UEs optionnelles signifie l’impossibilité de fournir aux étudiants la formation spécifique qu’ils ont choisie lors de leur inscription.

Le problème est loin de concerner seulement les options. Les filières à faibles effectifs sont menacées dans leur existence, parce que même les enseignements de tronc commun peuvent se retrouver en dessous du seuil d’ouverture. En effet, en parallèle à des filières « sous tension » (biologie, médecine, droit, sport…) il existe des filières plus spécifiques, qui permettent de former des jeunes dans des domaines pointus qui, même s’ils ne peuvent pas embaucher des centaines de diplômés par an, sont indispensables à l’avancement scientifique et technologique. Or, sous la contrainte du seuil sur les effectifs, certaines de ces filières risquent tout simplement de fermer si elles ne sont plus alimentées par un flux d’étudiants étrangers.

Cette situation n’est pas sans conséquences pour les laboratoires de recherches. En effet, le statut d’enseignant-chercheur fait que, lors du recrutement, les candidats doivent satisfaire des critères précis sur deux profiles : un profil recherche et un profil enseignement. Or, la fermeture d’UEs, voire carrément de filières, signifie que les besoins en enseignement sont revus à la baisse et le nombre de postes mis au concours baisse également. Ainsi, la partie recherche finit par être elle aussi victime de cette baisse des effectifs. La recherche à l’Université dépend du service d’enseignement : l’une sans l’autre ne peut pas exister, dans le système français actuel.

Deuxièmement, la France joue un rôle fondamental dans la formation des étudiants des Pays en voie de développement, en particulier de l’Afrique francophone. Arrêter l’immigration est aujourd’hui une nécessité, mais cet objectif ne peut être véritablement atteint qu’à travers un plan de développement pour l’Afrique, bien plus important et efficace que des subventions dont l’issue est souvent nébuleuse. Or, nos Universités fournissent aux jeunes Africains les compétences et les connaissances (scientifiques, techniques, médicales, gestionnaires, etc.) indispensables au développement de leur Pays d’origine. Par ailleurs, le moyen le plus efficace et le plus sûr pour lutter contre le fanatisme religieux, qui prend racine sur l’ignorance et se nourrit de celle-ci, est de fournir à la jeunesse la culture et les repères de notre civilisation et les mettre en condition d’agir comme une digue contre la marée d’ignorance et de barbarie qui risque d’emporter notre civilisation à cause de l’aveuglement et de l’angélisme de nos dirigeants, lesquels soit vivent dans le monde de Bisounours, soit sont esclaves du politiquement correct. L’investissement que nous faisons en éduquant les jeunes Africains est parmi les plus rentables pour essayer d’endiguer le processus d’invasion auquel nous risquons de succomber. Après tout, le continent africain régurgite de ressources mais manque souvent des compétences pour en tirer profits. Avec la hausse spectaculaire des droits de scolarité annuels nous renonçons à cet investissement, au moment où la Chine élargit son emprise sur le continent.

Certains pourront objecter que bien des étudiants, y compris Africains, partent étudier dans des Pays anglophones où les frais universitaires sont encore plus élevés. C’est vrai. Mais il faut reconnaître en toute honnêteté que nous ne jouons pas dans la même cour. Payer (très) cher, même en s’endettant, pour obtenir un diplôme de Harvard, de Stanford, du MIT, de Oxford, de Cambridge etc. est un investissement qui garantit un emploi bien rémunéré, avec lequel on peut rembourser la dette (c’est le principe du prêt étudiant aux États-Unis). Payer cher pour obtenir un diplôme français est un pari risqué : s’endetter pour s’endetter, autant viser plus haut et changer d’échelle. C’est ce que bien d’étudiants pensent aujourd’hui et les raisons sont simples à comprendre.

L’Éducation Supérieure en France est un système à deux vitesses. D’une côte les « Grandes Écoles », avec sélection à l’entrée, frais universitaires élevées, un budget significatif, qui forment des ingénieurs, des cadres dirigeants, etc.. De l’autre côté les Universités, censées donner une formation plus académique, sans possibilité de sélection des étudiants, avec des droits de scolarité annuels quasiment inexistantes, un budget qui est très largement en dessous de celui des « Grandes Écoles ». Les diplômes délivrés par les Universités n’ont désormais quasiment plus de réputation : seulement ceux qui s’enferment dans un déni de réalité peuvent encore affirmer le contraire. Cet échec a plusieurs causes.

  1. Le manque de sélection à l’entrée. Si le filtre à la sortie du baccalauréat en était encore un, on n’aurait pas autant d’échec en première année (supérieur à 50% dans certaines filières) et on n’aurait pas besoin de sélection : mais aujourd’hui il faut vraiment faire des efforts surhumains pour ne pas obtenir le baccalauréat. Est-ce vraiment rendre service à des jeunes qui sont passés à travers un maillage trop lâche de les accepter dans des filières pour lesquelles ils n’ont pas les pré-requis et dans lesquelles ils risquent de ne pas avancer? Est-ce vraiment leur rendre service de continuer de baisser le niveau des formations afin d’atteindre un taux de réussite qui satisfait nos gouvernants mais qui aux yeux des employeurs est synonyme de diplôme dépourvu de valeur ?
  2. L’aberration des compensations. En France on n’a pas besoin de valider toutes les UEs pour obtenir un diplôme : il suffit d’avoir la moyenne sur l’année, peu importe si on a raté la moitié des enseignements. Or, si une note peut se compenser, une compétence certainement pas. Qui monterait sur un avion en sachant que le pilote a obtenu son brevet avec 18/20 en décollage mais 2/20 en atterrissage ? Pourtant, il a la moyenne… Nous faisons face quotidiennement à ce type de situation : nous voyons passer des jeunes qui compensent (des notes) alors qu’ils auraient pu obtenir (des compétences) si les attendus étaient acquis ; qui sortent avec un diplôme qui ne va pas servir à grand-chose, parce que l’employer n’est pas dupe et va sélectionner (ô, le mot tabou !) les candidats : ceux qui ont passé des années à compenser et à filtrer à travers le maillage trop lâche risquent de se trouver face à un mur insurmontable.
  3. L’objectif du taux de réussite. Si une UE a un taux de réussite trop faible par rapport à l’objectif fixé (qui en ultime instance dépend des objectifs imposés par le Ministère), soit on « remonte » tout le monde, soit on finit par voir « son » UE supprimée : de toute façon c’est inutile d’enseigner quelque chose qui « ne passe pas ». Peu importe si pour la formation que l’on est censés donner à nos étudiants cette UE est fondamentale, on s’adapte à leur niveau. On va de plus en plus dangereusement vers des formations « à la carte », qui permettent aux « clients » (pardon, aux étudiants !) d’obtenir les meilleures notes avec le moindre effort.

Bien évidemment, les étudiants qui obtiennent leur diplôme avec mention très bien, en validant l’intégralité de leur formation, ont un très bon niveau et n’ont pas à rougir face à des diplômes d’institutions bien plus prestigieuses. Mais ils finissent par être défavorisés par la mauvaise réputation qui désormais affecte nos formations. Avouons-le, nos diplômes universitaires aujourd’hui ne peuvent pas concurrencer ceux des institutions universitaires les plus prestigieuses. Pourquoi alors s’endetter pour en obtenir un ?

Investir dans la formation de jeunes qui seront demain responsables du développement des Pays qui aujourd’hui produisent des migrants plutôt que des ressources n’est pas un gâchis mais une politique du long terme dont le retour sur investissement ne pourrait pas être sous-estimé. Plutôt qu’entraver ce flux, nous aurions besoin de redonner du blason à nos formations, avec une sélection sur le mérite et l’abolition des « compensations », qui visent simplement à augmenter artificiellement le « taux de réussite ». Une révision du système de financement à travers les droits de scolarité annuels sur la base du mérite pourrait éventuellement être envisagée une fois atteinte l’« excellence » dont tout le monde se gargarise mais qui souvent n’est qu’un mot creux.

[1] https://www.legifrance.gouv.fr/eli/arrete/2018/8/21/ESRS1820223A/jo/texte 

[2] https://www.lemonde.fr/campus/article/2016/02/24/un-etudiant-coute-13-873-euros-par-an_4870631_4401467.html 

[3] https://pastel.diplomatie.gouv.fr/etudesenfrance/dyn/public/authentification/login.html

[4] https://www.campusfrance.org/fr/bienvenue-en-france 

Article écrit par Paul Guerry

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