Tribune : Ars gratia Artis4 min de lecture

L’art ne doit servir que l’art. Le chemin que cette formule a parcouru depuis la fin du dix-neuvième siècle semble s’être douloureusement achevé vendredi 28 février lorsque, ayant découvert que Romàn Polanski était récipiendaire du César du meilleur réalisateur, l’actrice Adèle Haenel quitta théâtralement la Salle Pleyel. Au-delà de la désinvolture un peu adolescente de cette récente icône du féminisme en France, le geste posé révèle un phénomène assez préoccupant pour l’avenir du cinéma, et plus largement de l’Art en France.

Bien qu’il faille reconnaître que des actes de ce genre sont légion depuis la nuit des temps dans le monde de l’Art et qu’ils ont par moments façonné son Histoire –qui ne se souvient pas de la houleuse Bataille d’Hernani ? – l’épisode qui s’est déroulé pendant la cérémonie des quarante-cinquièmes Césars a une teinte toute particulière. Une chose émerge de cette soirée insoutenable : l’art n’est plus considéré que sous un angle politique. C’est une nouvelle qui n’est pas imprévisible, tant les mœurs et les normes régissant notre société ont changé ces quinze dernières années. C’est une nouvelle dont on ne semble même plus s’étonner puisque le tribunal des idées censure déjà notre quotidien depuis le début de l’ère du féminisme moderne. C’est pourtant une nouvelle dont il faut s’alarmer, puisque, étant demeurée jusque-là dans la rue ou du moins s’étant cantonnée à un simple rôle contestataire, la bien-pensance s’est physiquement matérialisée contre la récompense juste de l’œuvre d’art et du talent d’un homme.

Loin de nous de défendre les abjects comportements d’un homme rongé par le relativisme –que par ailleurs ces féministes adulent— ou de minimiser les agressions sexuelles dont Mlle Haenel semble avoir été la victime, mais il est primordial de réaffirmer factuellement et avant toute chose que M. Polanski fut récompensé pour un film et donc une œuvre d’art. Cela pose une question centrale : l’art doit-il être séparé de l’artiste ou l’art se résume-t-il à son auteur ? Autrement dit, une œuvre est-elle valable parce qu’elle est politiquement acceptable, ou tout simplement parce qu’elle est de l’art ? Cette question légitime est liée à toute l’histoire de l’art, qui se pose inlassablement ce problème depuis que l’homme crée. C’est un débat qui a notamment été mené en France par Théophile Gautier, lorsque, dans la préface de Mademoiselle de Maupin (1834), il élabore son credo de l’art pour l’art. Cela signifie que l’art ne doit avoir d’objet que d’être de l’art. Cela implique que l’artiste ne doive avoir pour but que la simple expression de la beauté, qui, si elle est vraiment pure, peut être accessible à tous –mais pas nécessairement appréciée par tous. Oscar Wilde, en Angleterre, défendra les mêmes thèses sur l’art en adoptant les principes du courant de l’Esthétisme, qui essaimera partout en Europe et en Amérique à la fin du dix-neuvième siècle. Outre-manche, l’art pour l’art se libérera de toute contrainte moralisatrice pour ne servir aucune des manies de l’époque victorienne et, sans chercher à être stérilement subversif, saura garder cette entreprise de la beauté.  Ni éducatif, ni politique, ni religieux, ni pratique, l’art devra simplement être beau. Wilde le paiera chèrement lorsque, rattrapé par les dévots de son temps, il sera emprisonné pour ses mœurs charnelles.

Le film pour lequel M. Polanski fut récompensé ne prétend pas suivre la même philosophie de l’art pour l’art. Cependant, doit-on accepter que le talent de ce monsieur, qui a réalisé dans J’accuse une œuvre remarquable, soit nié par les inquisiteurs de notre temps ? Il nous semble qu’il serait plus opportun et plus honnête de considérer son film, et donc cette récompense, pour ce qu’il est : une œuvre d’art réussie. Ce n’est pourtant pas l’avis de bon nombre de jeunes acteurs, qui refusent de considérer l’œuvre d’art de M. Polanski avant le personnage qu’il est –ou a été. En se levant, Mlle Haenel crache sur l’idée que l’art n’existe ou ne devrait exister que pour l’art en lui-même, c’est-à-dire qu’il ne doive s’encombrer d’aucun moralisme de société. Cela ne veut aucunement dire que l’art doit être immoral, mais bien que l’art ne doive pas être soumis à la censure moralisatrice du temps. Ainsi, même si son acte se dirige contre le réalisateur et non en opposition au thème du film –par ailleurs très fortuit— elle montre que l’art n’est valable que s’il est politiquement acceptable puisqu’elle fait l’amalgame entre l’artiste et son œuvre. La première aspiration de l’art ne doit plus être la beauté, mais bien la propreté utilitaire du moralisme qu’elle professe. Son acte sonne le glas de l’indépendance de l’art face à la pression sociale au nom d’une idéologie qui semble plus obscure que moderne. Cinquante ans en arrière, elle se serait levée contre un film d’Alfred Hitchcock, réputé sexuellement actif sur ses tournages. Elle aurait joué l’éternelle comédie des faux-dévots en se levant à la moindre suspicion contre un long-métrage de Truffaut ou de Godard, faisant fi de leur talent en rejetant tout ce qu’ils sont et font.

Quel avenir ainsi pour le cinéma et pour l’art en général ? Bien que quelques voix timides se soient levées contre les caprices de Mlle Haenel, il semble inéluctable que ce genre d’événement se reproduise. Cependant, gardons à l’esprit que ce refus de l’art par la bien-pensance est dangereux. L’art ne doit aucunement être soumis au temps. L’art ne doit servir que l’art.

George O’Hara

Article écrit par Auteur Ponctuel

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