Tribune : Après Fratelli Tutti, peut-on toujours être de droite ?7 min de lecture

Le 3 Octobre 2020, veille de la fête de Saint François d’Assise, le pape François publiait l’encyclique Fratelli tutti (tous frères), longue de plus de 80 pages dans sa traduction française officielle.

Saluée par Jean-Luc Mélenchon, cette encyclique couche en un document la pensée politique du pape François, et l’étudiant moyen de droite peut être amené à se questionner sérieusement sur la compatibilité entre ses opinions politiques et le catholicisme dans la forme exprimée par le Saint Père. Pour vous, nous avons lu cette encyclique. Décryptage :

Des références politiques inhabituelles dans un texte catholique :

Avant d’examiner le fond des propos du successeur de Pierre, il est utile d’examiner les sources qui ont nourri la réflexion couchée sur le papier, et pour cela, il suffit de le demander à l’auteur lui-même : « Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. [Mais aussi par le] bienheureux Charles de Foucauld » (Fratelli tutti, § 286) Nous ne ferons par l’injure à nos lecteurs de leur rappeler qui sont Saint François d’Assise et Saint Charles de Foucauld, mais un memo s’impose en ce qui concerne les autres personnages : Martin Luther King (1929-1968), figure de la lutte non-violente contre la ségrégation raciale aux USA, et auteur du célèbre discours « I have a dream », que ses penchants libidineux bien connus et son protestantisme rendent incomparable à Saint François ; Desmond Tutu (né en 1931, toujours vivant) évêque anglican, figure du combat contre l’Apartheid en Afrique du Sud, dont le combat en faveur du mariage homosexuel est beaucoup moins médiatisé, et dont on attend toujours les déclarations sur les massacres des fermiers blancs perpétrés actuellement ; et enfin le Mahatma Gandhi, dont le rôle dans la décolonisation de l’Inde par les britanniques n’est plus à présenter, contrairement à ses convictions politiques anarchistes et à sa foi en un monde utopique non violent, dont il tenta de convaincre Hitler, restant « son ami sincère ».

Ces bases idéologiques étant posées, on comprend un peu mieux pourquoi sur 285 références utilisées dans le texte, 172 citations sont du pape François, faisant de cette encyclique un « magistère autoréférencé » pour reprendre une expression déjà employée. On notera les 3 « citations » du film de Wim Wenders produit en 2018 à la gloire de François « le pape François, un homme de parole ».

Eu égard à ces références politiques et aux précédentes saillies papales en ce qui concerne les questions politiques et sociétales contemporaines, de l’encyclique Laudato si (elle aussi largement citée en référence de Fratelli tutti) à la déclaration sur la « Fraternité humaine » cosignée par le Cheikh Ahmed Al-Tayeb, nommément cité maintes fois dans le texte, l’on pouvait s’effrayer par avance de ce que contiendrait la dernière œuvre de l’ancien cardinal archevêque de Buenos-Aires. Et, qu’on se le dise, on n’est pas déçu.

Ce long texte est un concentré d’utopie politique, de bons sentiments et de naïveté. En effet, plusieurs grands thèmes classiques de la pensée du pape Bergoglio sont abordés au cours de ces pages.

Après les murs, plus de frontières ?

Ayant signé son document sur la tombe du saint d’Assise, c’est avec lui que le souverain pontife débute son propos, relatant l’épisode de la visite de Saint François au Sultan Malik El-Kamil (1219) sur plusieurs paragraphes, dans lesquels le terme « évangélisation » brille par son absence, François (le pape) faisant de François (le saint) une illustration du rejet d’une pratique que le pape a condamné plusieurs fois depuis son élection : le prosélytisme : « Il ne faisait pas de guerre dialectique en imposant des doctrines, mais il communiquait l’amour de Dieu » (FT §4).

Puis le Pontife poursuit et débute l’examen d’une suite de thèmes variés en commençant par la volonté d’un « monde ouvert », condition sine qua non de l’établissement de la « Fraternité Universelle ». C’est donc de façon peu surprenante que le §10 fait l’éloge de l’Union Européenne et de son intégration « Souvenons-nous de « la ferme conviction des Pères fondateurs de l’Union Européenne, qui ont souhaité un avenir fondé sur la capacité de travailler ensemble afin de dépasser les divisions, et favoriser la paix et la communion entre tous les peuples du continent ». », et que le suivant soit acerbe envers des « nationalismes étriqués ». Le rejet de l’autre, la xénophobie, les frontières sont trois chevaux de bataille parmi les principaux de ce texte. L’accueil de l’étranger, la charité sans frontière leur sont données en réponse par le pape sud-américain. Usant une fois de plus de la parabole du bon Samaritain, François met un fort accent sur la différence d’identité des deux protagonistes, et en tire un enseignement qu’il nous livre : « Ce qui est proposé, c’est d’être présent aux côtés de celui qui a besoin d’aide, sans se soucier de savoir s’il fait partie ou non du même cercle d’appartenance » (FT § 81).

C’est cependant une charité désordonnée que prône ici François, omettant en effet d’établir une hiérarchie dans les destinataires des œuvres des catholiques. Ecoutons plutôt Saint Augustin : « On doit un égal amour à tous les hommes ; mais comme il nous est impossible de faire du bien à tous, il faut consacrer de préférence nos services à ceux qu’en raison des temps, des lieux, ou de toute autre circonstance, le sort nous a en quelque sorte plus étroitement unis. » (Doctrine chrétienne, livre 1 chapitre 28). Léon XIII parle ainsi d’ « un amour de prédilection et de dévouement [pour] le pays où nous sommes nés et où nous avons été élevés en sorte que le bon citoyen ne craint pas d’affronter la mort pour sa patrie » (Encyclique Sapientiae christianae) ; mais cette affirmation d’une charité ordonnée est exprimée de façon encore plus claire par Pie XII dans son encyclique Summi Pontificatus (1939) : « il existe un ordre établi par Dieu, selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui on est uni par des liens spéciaux. ».

« Les nôtres avant les autres » est un slogan catholique.

Une vision socialiste de la pauvreté :

Mais la bataille de François contre la pauvreté ne s’arrête pas là puisque s’auto-citant, « tant que notre système économique et social produira encore une seule victime et tant qu’il y aura une seule personne mise à l’écart, la fête de la fraternité universelle ne pourra pas avoir lieu ». Tant que les pauvres existeront, le modèle économique serait donc mauvais. Et pourtant : « En conséquence, il est conforme à l’ordre établi par Dieu qu’il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres […], qui, tous unis par un lien d’amour, doivent s’aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral. » (Motu proprio Fin dalla prima, Saint Pie X, 1903). Qui de mieux que le pape des pauvres que fut Saint Pie X pour parler de ce sujet ? Utopie politique toujours.

Le peuple, la société et l’individu : une sociologie floue pour une anthropologie en rupture :

Au nombre des concepts mal définis dont François ponctue son encyclique, on peut aussi citer le mot peuple, à propos duquel le pape s’essaie à une réflexion visant à distinguer le populisme du gouvernement démocratique. Sa définition du vrai peuple laisse songeur : « Un peuple vivant, dynamique et ayant un avenir est ouvert de façon permanente à de nouvelles synthèses intégrant celui qui est différent. » (FT § 160) pris littéralement, on craint de comprendre qu’un vrai peuple soit un peuple qui ne voit pas d’inconvénient à un travestissement perpétuel de sa culture. Cela semble être battu en brèche un peu plus loin alors qu’il exalte l’importance de l’encrage et de l’enracinement dans son identité personnelle, l’amour de sa terre, et de ses traits culturels (FT § 143). Dès lors il ne reste plus qu’une explication à ces affirmations paradoxales : soit il n’est pas conscient, soit il refuse de voir que la culture européenne est en danger et que les politiques qu’il appelle « replis nationalistes » ne sont que des mouvements naturels de protection d’une culture et d’une civilisation en danger de mort.

On pourrait encore s’étendre sur ses appels à déclarer la guerre illégale, à faire disparaitre les armes nucléaires et tant d’autres demandes qui ne devraient sérieusement émaner que d’un enfant bercé par Blanche-Neige.

De même, la diatribe papale contre la peine de mort pose des questions sur sa vision de la société et de l’individu en son sein, sa position érigeant « la dignité humaine » en absolu lié à l’existence seule de l’être humain sans prendre en compte ses actes, seule preuve de son intégration dans la société, composante essentielle de sa condition d’humain, animal social selon la définition classique. Cette conception de la dignité humaine et des droits qui y sont attachés est détaillée au long du texte. L’espace nous manque pour s’y attarder, mais il n’est pas inutile de nous remémorer cette phrase de Léon XIII à propos des droits de l’Homme : « c’est de cette hérésie que naquirent au siècle dernier la fausse philosophie et ce que l’on appelle le droit moderne, la souveraineté du peuple, et cette licence sans frein en dehors de laquelle beaucoup ne savent plus voir de vraie liberté. » (Diuturnum Illud, 1881)

Il nous reste une interrogation que tout chrétien s’est sans doute posé à la lecture de Fratelli Tutti : et le règne du Christ dans tout ça ? Léon XIII affirmait au début de son encyclique Immortale dei que la pénétration de la religion catholique dans une société est source de bienfaits pour les membres de cette société et Pie XI érigeait le règne social du Christ en objectif de l’église il y a moins de 100 ans en 1925 dans la célèbre Quas Primas. On ne peut que constater la distance qui sépare François d’avec ses illustres prédécesseurs. Aux nombreux théologiens, pères de l’église et papes précédents sur lesquels ils s’appuient, François rétorque par Mahatma Gandhi, l’imam d’Al-Azhar et Desmond Tutu.

Au règne du Christ pour établir la paix dans le monde, François répond qu’ « une paix réelle et durable n’est possible « qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine » (FT § 127).

A la rédaction, nous cherchons toujours le sens de cette phrase, et ce qu’elle fait dans la bouche d’un pape.

Article écrit par Denis Jordan Badoual

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