Nous ne vivons pas dans un monde sécularisé4 min de lecture

Une idée répandue veut que nous vivions dans un monde sécularisé. Est-ce vraiment le cas ? Peter L. Berger est un sociologue et théologien américain qui s’est penché sur le sujet. Cet intellectuel libéral, un temps acquis à l’idée d’une modernité sécularisée, prend aujourd’hui le contre-pied de cette thèse. Ses travaux, peu répandus en France malgré leur popularité dans le monde anglo-saxon, laissent à penser l’affirmation suivante : notre monde est à peu près aussi religieux qu’avant, peut-être encore davantage.

La sécularisation est un mythe

Les travaux de Peter L. Berger reposent sur la réfutation d’une théorie, celle de la sécularisation. Selon cette idée, la modernité irait avec l’effacement du religieux dans la sphère publique et privée. Or, ce concept est empiriquement indéfendable. Un simple regard sur la réalité de notre monde nous permet d’affirmer, sans trop se mouiller, que l’humanité est encore largement religieuse. La Chine, pays le plus peuplé de notre planète, est empreinte d’une multitude de religions que font vivre des minorités très croyantes (les Ouïghours musulmans par exemple) en plus d’être imprégnée de confucianisme et de taoïsme. Depuis les années 1980, la Chine connait -bien malgré elle- une fièvre religieuse spectaculaire, qui a accompagné l’ouverture du régime. Aux Etats-Unis, la religion n’a jamais disparue : chez cette nation dont l’apparition est étroitement liée au religieux, presque les ¾ de la population se dit chrétienne. 

Du côté des puissances émergentes, le constat est plus spectaculaire encore : le Brésil catholique, l’Iran chiite, la Turquie sunnite, l’Inde bouddhiste ou la Russie orthodoxe se sont construit sur une orthodoxie religieuse qui accompagne leur développement. Enfin, les sociétés moins inclues dans la mondialisation sont aussi généralement les plus traditionnelles et les plus religieuses : une partie non-négligeable de l’Afrique est encore empreinte d’animisme, l’Amérique du Sud reste largement chrétienne, et quelques îles du Pacifique, comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ont une population qui se dit religieuse à 100% !

La seule exception à une humanité largement croyante, celle qui confirme la règle, est l’Europe. Toutefois, l’apparence séculaire du continent n’est qu’une façade qui cache des réalités diverses. Peter Berger explique que les Européens ne sont pas moins religieux, ils sont différemment religieux. Les enquêtes sociologiques montrent ainsi une demande forte de religion, mais « hors institution ». Cette conclusion est des plus logiques : dans une société liquide où les appareils de structuration sociale ont été détruit, le religieux ne s’exprime plus qu’au niveau des seuls individus. C’est pourquoi il est si difficile de rendre compte de l’état religieux de l’Europe : Peter Berger souligne que les données quantitatives disponibles ne sont pas suffisantes pour être satisfaisantes. Comment mesurer un besoin d’absolu, peut-être fort au niveau des individus, mais qui ne trouve pas de traduction physique dans l’espace public ? Par ailleurs, l’Europe compte de nombreuses minorités religieuses très actives et croyantes, dont il ne faut pas ignorer le poids et la sphère d’influence. La communauté musulmane européenne, qui comptait un peu moins de 26 millions de ressortissants en 2016, n’est pas une quantité négligeable et corrobore l’idée d’une Europe plus religieuse qu’on peut le penser. 

Le paradoxe d’une modernité fondamentaliste

La modernité est une entreprise que l’on dit profondément anti-religieuse. Pourtant, Pierre Berger souligne que cette hypothèse ne résiste pas à un examen rigoureux des faits. L’idée de sécularisation est bien une idée contemporaine, mais cela ne signifie pas qu’elle s’impose à la réalité. Bien au contraire : il semblerait que, paradoxalement, la modernité favorise l’orthodoxie religieuse, dans ce qu’elle peut avoir de plus dure.

Pierre Berger fait un constat très simple. D’un côté, les religions qui ont tenté de se compromettre avec la modernité, c’est-à-dire d’adapter leurs usages aux codes actuels, ont échouées dans l’idée de susciter un sursaut religieux. A ce titre, il est pertinent de considérer que l’Eglise catholique est tombée dans ce piège. D’un autre côté, les religions qui ont conservé leur orthodoxie, voire celles qui ont retrouvé leur fondamentalisme originel, sont aussi celles qui ont conservé toute leur vitalité. Toujours selon Berger, c’est particulièrement vrai pour le protestantisme évangélique et pour l’Islam

Comment expliquer des trajectoires aussi différentes ? D’abord en commençant par définir correctement la modernité ; c’est-à-dire une vaste entreprise de désacralisation, de délégitimation de tout rapport à la transcendance, qu’elle soit de nature divine ou non. La pratique religieuse est antinomique de monde moderne. Fondamentalement, la religion produit des symboles, c’est-à-dire du sens. Elle comble le besoin d’absolu que chaque individu ressent, à plus ou moins forte intensité. Or, la modernité en est la contraction : elle ne produit pas de symboles, mais des images. Elle procure bien moins de sens à l’âme humaine, elle n’explique ni la mort ni la vie. L’Eglise catholique s’est donc fourvoyée en proposant une synthèse entre sa pratique traditionnelle et les us et codes modernes (Concile de Vatican II). Son déclin est inévitable : en désacralisant la pratique, on ôte à la religion son plus grand intérêt. A l’inverse, une religion qui conserve son orthodoxie a toutes les chances de réussir. Dans un monde moderne nihiliste, où l’individu est en quête de réponses, le fondamentalisme religieux rencontre un écho certain. Cette théorie se vérifie dans le temps et l’espace : la formidable vitalité de l’Islam, le succès du protestantisme évangélique aux Etats-Unis, ou le renouveau d’un bouddhisme conservateur en Asie sont autant de signes qui ne trompent pas. 

Pour Pierre Berger, la seule chose qui soit profondément séculaire de nos jours, c’est une petite élite mondialisée et initiée à la pensée occidentale. Les classes dominantes -qui vivent dans un entre-soi permanent- ont le sentiment d’habiter un monde sécularisé, mais sont incapables de prendre la mesure du décalage entre leur « monde » et celui des populations dont elles sont issues. Cette thèse corrobore à merveille celle d’un autre sociologue américain, Christopher Lasch, celle de La sécession des élites. Prisonnières de leur environnement, nos élites ont du mal à s’apercevoir que notre monde n’est pas sécularisé. Bien au contraire, il est tout aussi religieux qu’avant. Rien de nouveau sous le soleil.

Source image : http://www.tv83.info/2019/05/01/a-quoi-servent-les-religions/

Article écrit par Elouan Picault

L'article vous a plu ? Partagez-le ! L'Étudiant Libre vit de vos partages.

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur telegram
Telegram
Partager sur reddit
Reddit

Dans la même catégorie:

Du même auteur:

Rejoignez-nous!

Restez informés de notre actualité.

Lassé des newsletter? Optez pour nos notifications!

Partager sur twitter
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Twitter?

Partager sur facebook
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Facebook?

Entrez votre mail

et recevez le dernier numéro de l’Etudiant Libre par email !

L'Étudiant Libre

Bienvenue sur L'Étudiant libre cher lecteur, c'est votre première visite ici? Lisez notre présentation!

Pourquoi?

Pour partager aux jeunes Français un message incitant à l’engagement et au Bien Commun.

Par qui?

Par des étudiants. Tout le monde peut travailler avec l’Étudiant Libre, il suffit de nous contacter. Vous voulez distribuer ? Vous voulez rédiger des articles ? Écrivez-nous.

Pour qui?

Pour la jeunesse qui ne demande qu’une étincelle pour s’embraser, s’exprimer et s’assumer.

Abonnez-vous

Retrouvez au creux de votre main l’information indépendante! Abonnez-vous pour seulement 3 euros par mois et accédez à toutes nos publications.