Supprimer l’ENA ne changera rien9 min de lecture

L’ENA fut créée le 9 octobre 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française présidé par le Général de Gaulle. Sa mission était de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires d’État et d’améliorer la qualité de leur formation. L’objectif de cette institution était de former un corps de hauts fonctionnaires fidèles à l’Etat et garantissant une certaine continuité des politiques publiques malgré d’éventuels changements de régimes ou alternances politiques. Un peu plus de soixante-quinze ans plus tard le 8 avril 2021, le président de la République Emmanuel Macron – lui-même diplômé de cette dernière – annonçait sa suppression imminente. L’ENA étant en effet devenue depuis une quarantaine d’années le symbole de tous les maux de notre pays. Celui d’une « oligarchie d’incapables » pour reprendre les mots de Sophie Coignard qui conduirait la France à sa perte, celui d’une classe dirigeante sclérosée enfermée dans un parisianisme « bon chic bon genre » tout à fait déconnecté du quotidien des Français. Le symbole, enfin, d’un Etat gangréné car croulant sous les normes et devenu ainsi quasi incapable de remplir ses missions au quotidien. Les chefs d’accusation contre l’ENA sont nombreux et cohérents pour la grande majorité d’entre eux. Il existe un problème véritable avec la haute fonction publique en France mais la décision radicale prise par Emmanuel Macron ne changera rien voire ne fera qu’accentuer les problématiques auxquelles notre pays fait déjà face.

Dans son rapport rendu en février 2020 Frédéric Thiriez, énarque et avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, pointait le manque de diversité sociale à l’ENA où l’on trouve 70% d’enfants de cadres. On peut légitimement déplorer ce constat qui va à l’encontre de l’idéal défendu par Jean Zay qui voulait que la nation permette, par une formation d’excellence, à un enfant d’ouvrier méritant de devenir ambassadeur. Oui, les élèves de l’ENA sont issus pour les deux tiers des catégories cadres et professions intellectuelles supérieures mais c’est également le cas de 92 % des étudiants de HEC. Sa suppression est-elle aussi à l’ordre du jour ? Si la diversité sociale est absente à l’ENA, on ne peut en attribuer la responsabilité à l’école. Le concours d’entrée est très difficile certes mais il est impensable d’en diminuer le niveau. Cela ne ferait que nuire à la formation de nos élites administratives et, conséquemment, à la grandeur de notre pays qui, lors des cinquante dernières années, s’est significativement étiolée. Depuis les années quatre-vingt au moins, les politiques éducatives menées sous prétexte d’égalitarisme entrainent un nivellement du niveau par le bas. Cette politique empêche certains jeunes issus de milieux plus modestes de s’élever intellectuellement pour pouvoir, un jour peut être, accéder à l’ENA. Cet abêtissement général de notre jeunesse n’épargne pas les énarques d’aujourd’hui. Cette notion est difficile à mesurer mais il semble évident qu’un énarque diplômé de la promotion France-Combattante (1946 – 1947) et un de la promotion Louise Weiss (2016 – 2017) disposent tous deux d’un même niveau de diplôme, mais n’ont pas le même niveau de compétences. Pour sauver notre haute fonction publique et favoriser la diversité sociale en son sein, mieux vaudrait mettre en place une véritable politique méritocratique – authentiquement réactionnaire – favorisant une véritable élévation par le savoir au sein de notre école publique, inspirée de ce qui s’est fait à la fin du XIXème siècle lors de l’enracinement de la République. Une méritocratie républicaine qui fonctionne ne devrait pas avoir besoin de mettre en place des mesures de discrimination positive.

Des énarques qui ont trahi l’idéal originel de l’ENA :

L’omniprésence des énarques dans la classe politique française est un problème. Sous la Vème République quatre présidents et neufs Premiers ministres sont passés par l’ENA. Les membres de cabinets et les directeurs d’administrations centrales en poste sont presque tous passés par cette institution. Cette absence d’hétérogénéité dans la formation de ceux qui exercent les fonctions de commandement au sein de notre pays est mortifère. Elle conduit à la diffusion d’une « pensée unique » au sein de notre Etat ainsi qu’à la constitution de ce que Marx aurait appelé une classe pour soi – qui se bat non plus pour la France mais pour sa survie, en privilégiant ses intérêts. Il n’aurait pas fallu supprimer l’ENA, mais plutôt faire les « réformes » nécessaires pour lui donner une influence moindre sur la vie politique française. L’ENA n’avait pas vocation à être une fabrique « d’hommes de pouvoirs » mais une fabrique de grands serviteurs de l’Etat, de « moines-soldats » comme le dit Charles Gave. Ceux-là devaient servir la France et le peuple français de toutes leurs forces en participant à la grandeur de notre pays, quelque soit le pouvoir politique en place. Ce sont les énarques qui ont renoncé d’eux-mêmes à cette destinée, en cherchant à s’engager en politique ou en privilégiant une carrière plus rémunératrice, par exemple en s’appuyant sur leur formation à l’ENA pour être recrutés à grands frais par le secteur privé. On peut dater cette dérive au tournant des années 80, celles que l’on appelait les « années fric » ; sous la présidence de François Mitterrand, l’argent était célébré comme une valeur en soi et le personnage de Bernard Tapie était présenté par le pouvoir comme un idéal à atteindre pour chaque Français. Cela a eu un impact durable sur l’esprit des Français, comme le montrent les propos d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, le 7 janvier 2015 : « Il faut que des jeunes Français aient envie de devenir milliardaires ». Manuel Munz, étudiant brillant qui intègre la promotion Louise Michel en 1982 après être passé par Polytechnique, déclare : « Je ne suis pas entré à l’ENA pour être fonctionnaire, je suis entré à l’ENA pour continuer mes études en étant payé tout en me préservant toutes les possibilités […] A cette époque il y en avait plein qui ne s’imaginaient pas être fonctionnaires toute leur vie ». Le 3 avril 1984, vingt-cinq futurs diplômés de cette promotion, dont Munz, publient dans Le Monde l’annonce suivante : « Offrez-vous un énarque », appelant ainsi le secteur privé à les débaucher. Un mois plus tard, lorsque la Louise Michel fut diplômée, seuls deux élèves « pantouflèrent » effectivement en rejoignant le privé. Cette annonce fut néanmoins révélatrice de l’esprit de l’époque, qui n’est déjà plus celui d’un sacerdoce pour l’Etat et la patrie envers et contre tout.

L’ascension trop rapide des énarques et leur omniprésence dans les cabinets

Aujourd’hui, on déplore que les hauts-fonctionnaires sortant de l’ENA, n’occupent plus au cours de leur carrière des fonctions opérationnelles dans la France périphérique. Pourtant, commencer leur carrière dans ces territoires enclavés leur permettrait de se confronter à la réalité de la vie des Français en dehors de la région parisienne et des grandes agglomérations et ainsi découvrir les complexités sociales, économiques et géographiques auxquelles ils font face. Il est toujours aisé de refaire l’Histoire une fois que celle-ci s’est déroulée sous nos yeux mais l’ampleur et la violence du Mouvement des Gilets Jaunes aurait peut-être été plus limitées, si les énarques avaient été par leur formation et le déroulé de leur carrière plus proche des Français.

Certains hauts-fonctionnaires inexpérimentés peuvent, grâce à leur classement dans les premiers à la sortie de l’école, accéder dès leur sortie d’école à l’un des trois grands corps (Cour des comptes, Inspection des finances, Conseil d’Etat), assumant des fonctions régaliennes, de production, de réglementation et de contrôle des affaires publiques. D’autres entrent même dans un cabinet ministériel. Nous sommes dans un Etat où les fonctionnaires édictent des règles d’importance majeures sans avoir pu mesurer par eux-mêmes la complexité du réel. C’est un véritable problème. Ces jeunes énarques devenus si puissants se comportent pour certains en insupportables donneurs de leçons. S’ils ne pouvaient pas accéder à ces fonctions avant plusieurs années, cela leur permettrait de se confronter quelque peu à la réalité quotidienne des Français.

Entre le tout public ou les apports du secteur privé, il faut choisir

Les Français doivent savoir quelle haute fonction publique ils veulent. Une fonction publique formée dans un Institut spécial (qu’est l’ENA aujourd’hui) où on inculque aux élèves une culture de serviteur de l’Etat et de la nation. Sans cela, on risque que ces énarques se constituent en une véritable classe en soi d’inamovibles qui ne se soucie plus de l’intérêt supérieur de la patrie mais plus que de ses intérêts particuliers. Au contraire, les postes les plus prestigieux et les plus stratégiques au sein de notre Etat peuvent être également détenus par des individus venant du secteur privé pouvant, au bout d’un certain temps, une fois leurs missions achevées, retourner dans le privé. Faisant ainsi profiter à leurs connaissances et à leurs carnets d’adresses de leur expérience publique. On serait dans ce cadre beaucoup plus proche d’un spoil system comme aux Etats-Unis, où chaque nouveau président nomme intégralement son administration – plaçant le plus souvent des gens qui sont favorables à sa personne et sa politique.

Ce système fait qu’il peut y avoir un manque de continuité dans la conduite des politiques publiques car le « turn-over » à certains postes clefs serait trop important. Cela entrainerait un risque accru de conflits d’intérêts à cause d’allers-retours dans le privé plus importants. Il revient aux Français de choisir ce qu’ils veulent pour leur élite administrative, en toute connaissance de cause. A titre personnel, je pense qu’il faudrait que notre haute fonction publique soit composée à moitié d’individus sortant d’une formation spéciale et d’autres venant d’horizon plus divers pour amener une autre vision et ainsi permettre une saine émulation à la tête de l’Etat tout empêchant à une « pensée unique » anti nationale de s’installer. Une organisation qui manque de diversité en son sein est très fragile, elle finit par ne plus savoir s’adapter aux chocs externes que sont les crises. Une haute administration qui ne serait constituée que d’écrivains ou d’entrepreneurs présenterait les mêmes défauts que la nôtre aujourd’hui. Cette absence d’homogénéité dans les parcours a conduit progressivement à la constitution depuis le milieu des années soixante-dix « d’une classe politique administrative », comme l’explique Charles Gave. Par ce terme, on désigne l’irruption brutale et massive d’énarques dans les cabinets ministériels ainsi que dans la classe politique en elle-même suite à l’entrée de Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée en 1974. Cette « nouvelle » classe politique se caractérise par le fait qu’elle ne gouverne plus vraiment la France, elle ne donne plus au peuple de direction concernant son avenir à moyen/long terme : elle administre seulement le pays, le gérant tant bien que mal au quotidien avec beaucoup d’échecs (même si tout n’est pas à jeter) et en ne rendant pas toujours service au peuple français. La faute de cette omniprésence des énarques au sein de la classe politique française n’est pas imputable à l’ENA elle-même mais à ceux qui ont permis leur entrée et leur perpétuation en si grand nombre dans les cercles de pouvoirs.

Supprimer l’ENA ne servira à rien si les grands postes de la République restent occupés exclusivement par les membres d’une sélection prestigieuse similaire à celle de l’ENA. Il faut travailler au développement d’une véritable diversité à la tête de notre administration. Par diversité on entend diversité des parcours, des compétences et des manières d’appréhender les problématiques auxquelles peut faire face un Etat. Nos fonctionnaires formés à l’ENA ont une formation très juridique.

Emmanuel Macron aurait pu proposer une réforme de la scolarité poursuivant ainsi le travail effectué par l’actuel directeur Patrick Girard depuis 2017 pour essayer de donner aux élèves un meilleur ancrage territorial et une culture dévoué de serviteur de l’Etat et du peuple français. Il aurait été sans doute plus courageux politiquement et moins démagogique de s’attaquer véritablement aux défauts structurels de notre haute fonction publique en réformant le concours d’entrée de l’ENA qui ne semble plus être aujourd’hui qu’une grande épreuve de bachotage. On devrait au cours de ces épreuves d’admission donner une place majeure à la réflexion au sens et au but de l’engagement au service de l’Etat et de la France car c’est bien de cela dont il s’agit : en intégrant la haute-fonction publique on fait don de sa vie à la France. Ce n’est pas l’existence d’une école nationale d’administration permettant la constitution d’une élite administrative qui pose problème en soi. Les énarques ont en effet entre 1945 et 1975 participés de manière très active à la reconstruction, à la réintégration au sein du concert des nations et à la modernisation technologique de notre pays. L’ENA constitue une cible facile pour satisfaire ce qui serait une attente des Français. Mais n’oublions pas que seuls 10 % des énarques rejoignent les trois grands corps et que 90 % d’entre eux assurent leurs missions dignement et dans l’anonymat sans aucune autre ambition que de servir humblement l’intérêt général. Le problème de l’Ecole en ce début de siècle est que ses anciens élèves (pas tous évidemment) aujourd’hui aux responsabilités comme Alexis Kohler ou Agnès Pannier-Runacher semblent cruellement manquer de patriotisme et de vision positive pour l’avenir de notre pays, ce qui est assez problématique pour des premiers de cordée chargés de tirer la masse. Je ne suis pas énarque moi-même et ce qui va suivre n’est qu’une hypothèse émanant de mon esprit : pour qu’il y est un tel désamour de notre pays chez les énarques en témoigne les propos d’Emmanuel Macron lors d’une interview où il insistait sur le fait qu’il fallait « déconstruire notre histoire », c’est que la formation ne met pas la France et l’intérêt général du peuple français au centre de tout. Si quelque chose doit être changé à l’ENA c’est bien cela. On ne peut en effet pas servir avec dignité et de toutes ses forces la France si on ne l’aime pas.

Il ne fallait pas supprimer l’ENA mais y réformer les enseignements et donner moins de pouvoir à ses anciens élèves.

 

Guillaume Bocquet

Article écrit par Auteur Ponctuel

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