État et Marché, les deux grands gagnants de la PMA et de la GPA7 min de lecture

Le 19 janvier dernier a vu le sol parisien une nouvelle fois foulé par des centaines de milliers de manifestants venus de toute la France montrer leur opposition aux lois dites « bioéthiques », concernant la légalisation de la PMA sans père et de la GPA. Une population habituée maintenant à ce genre de manifestations, venue une fois encore défendre « la famille traditionnelle », « l’intérêt supérieur de l’enfant », « le droit pour chacun d’avoir un père et une mère », et s’opposer aux dérives eugénistes pouvant naturellement découler de telles procédures de laboratoire. Pourtant, il faut bien avouer que, sur des questions aussi morales et philosophiques que religieuses et éthiques, un immense fossé divise plus que jamais la population française. Et si les arguments cités plus haut sont évidemment respectables, et ne découlent que d’une logique et d’un ordre naturel pour ceux qui les défendent, il faut en revanche bien comprendre que ces arguments ne sont pas ceux susceptibles de rallier à la cause de manifestants tout un pan d’une population de tradition politique de gauche. Et pour cause : combien de manifestants de Marchons Enfants se sont-ils rendus aux manifestations contre les retraites ? Combien y sont allés encore aujourd’hui ? Pourtant, cette réforme, tout comme celle des lois bioéthiques, pénalisera au final tant la gauche que la droite : c’est le peuple entier qui sera perdant. Et si les manifestations actuelles n’attirent que peu d’électeurs « de droite », c’est parce que la gauche en a pris l’initiative, sans prendre la peine d’élargir son dialogue en le rendant compréhensible et tentant pour un peuple plus conservateur. Pour ne pas tomber dans le même piège, si les opposants à la PMA et la GPA veulent ratisser plus large, et faire comprendre à l’ensemble des Français qu’ils seront autant perdants que nous dans ces réformes, sans doute faut-il mieux centrer le dialogue sur ce double constat : le grand gagnant de la PMA sera l’État ; le grand gagnant de la GPA sera le Marché. Alors peut-être, à ces mots, ceux qui ferment les yeux sur les seuls arguments éthiques accepteront un instant d’au moins tendre l’oreille. Explications.

1. La PMA : du « Moi tout-puissant » à « l’État tout-puissant »

La PMA sans père, inutile de le rappeler, consiste en l’insémination de sperme issu d’un don anonyme dans l’utérus d’une femme qui pourra, de fait, avoir un enfant sans acte sexuel, qu’il s’agisse de femme seule ou de couple lesbien. Prenons ici l’exemple de Pierre, né d’un don de sperme anonyme. Eh bien ! Quoi de plus angoissant pour Pierre que de ne pas avoir de père, de ne pas savoir comment il est arrivé sur terre ? Quoi de plus oppressant que cette sensation malsaine d’avoir été le fruit non d’un don d’amour libre, mais d’une satisfaction personnelle et égoïste de la mère ? D’avoir été commandé comme on commande un sachet de bonbon, parce que l’on désirait un enfant comme on désire un bonbon ? De ne pas être le fruit d’un don gratuit, mais d’un calcul égoïste ? De n’être, finalement, rattaché à rien, puisque fabriqué dans une éprouvette ?

Mais poussons l’analyse plus loin, puisque chacun, évidemment, peut adhérer à ces conclusions, suffisamment mises en avant d’ailleurs par La Manif Pour Tous et ses 25 associations partenaires. En effet, à ce stade, la question qui se pose nécessairement est : Ces arguments étant entendus, comment justifier cette volonté farouche de l’État de légaliser la PMA sans père ? Car enfin cette obstination ne peut être motivée que par deux raisons différentes : soit l’État aura quelque chose à y gagner, soit le temps des sociétés arrive à sa fin pour tomber dans un monde absolument individualiste. Et la réalité, c’est que ces deux conclusions se regroupent autour d’un élément-clé : le gagnant de la PMA n’est autre que l’État, et ce pour trois raisons :

1° La PMA est l’apothéose de l’individualisme → MOI tout-puissant

2° La PMA est la destruction du dernier cercle de défense de l’individu → ETAT tout-puissant

3° La PMA finira nécessairement par s’ouvrir au marché → ARGENT tout-puissant

Laissons de côté la 3e proposition pour s’attarder sur les deux plus importantes.

1° La PMA est l’apothéose de l’individualisme pour une raison très simple : le seul argument venant justifier, en tout temps et à toute heure, la légalisation de la PMA sans père est le « désir d’enfant » et le « droit à ». C’est en réalité le désir personnel et individuel de l’adulte. C’est d’ailleurs même au nom de ce désir que l’on va tenter de minimiser dans les discours l’effet des PMA sur les futurs concernés. On oppose donc un argument individuel à un argument de société. Seul le désir personnel doit être pris en compte.

Les deux piliers de l’individualisme sont la liberté individuelle et l’autonomie morale. La liberté individuelle vise à privilégier les droits et intérêts de l’individu sur ceux de la société. C’est ici un point – curieuse coïncidence – sur lequel se rejoignent anarchistes et libéraux. Pour les premiers, la satisfaction de la société passe par la satisfaction de l’individu, ce qui fait de l’égoïsme le prélude au bien commun. C’est pour cela que l’État, la religion et la morale doivent être abolis, puisqu’apportant une dimension collective contraire à la nécessité de l’individualisme. Pour les seconds, la marque individualiste est marquée dès la reconnaissance des Droits de l’Homme et de Citoyen, qui apportera un nouveau fondement à la propriété, passant du bien commun au travail : j’ai travaillé, je peux donc être propriétaire au détriment du bien commun. De même, j’ai des droits, et je dois les faire prévaloir sur le bien commun. Avec ce raisonnement, l’égalité oblige à satisfaire les couples lesbiens en leur donnant les mêmes droits que les couples hétérosexuels. Parce que, quand bien même cela serait mauvais pour la société, les droits de l’homme – c’est à dire les droits de l’individu – obligent à cette égalité.

Dans ces deux conceptions, notamment dans la conception libérale dans laquelle nous baignons, l’individu est placé au-dessus du groupe. Cela revient à considérer que l’individu est plus important que le groupe. Or, dans une société, si les individus forment le groupe, c’est le groupe qui forme les individus. Les hommes ont naturellement tendance à se regrouper parce que c’est ainsi qu’ils s’épanouissent et s’accomplissent. Or, pour vivre en communauté, il faut évidemment faire des sacrifices sur certaines libertés que l’on se permettrait vivant seul. Le maintien dans une société ne vient que de la certitude qu’elle nous apporte plus que nous n’abandonnons. J’accepte de ne pas porter d’arme tant que j’ai la certitude que la société me défendra. Or, plus l’individualisme monte, plus les désirs personnels sont augmentés, plus les égoïsmes naissent, plus la société, le groupe, s’affaiblissent. Le grand avantage du groupe, que les anarchistes comprennent sans toutefois se soucier de leur incohérence, est qu’il dégage une force collective immense. Lorsque Proudhon écrit que « Le rassemblement des travailleurs dégage une force collective supérieure à la somme des forces de ces mêmes travailleurs s’ils agissaient isolément »1, il saisit bien la force commune supplémentaire créée par la société, et dont chaque individu profite. C’est donc mettre, ici, le groupe au-dessus de l’individu. Un positiviste comme Auguste Comte et un royaliste comme Charles Maurras faisaient le même constat : « Divisés quant aux choses du ciel, les catholiques et les positivistes s’accordent souvent sur la terre. […] Les catholiques et les positivistes tendent à fortifier la famille »2, c’est à dire le principe de société. Parce que celle-ci a un autre rôle : il offre une défense à l’individu devant les dangers qui peuvent le menacer. Le groupe permet aussi de se donner des représentants, pouvant défendre n’importe quel membre du groupe. Or, par l’individualisme, l’individu se retrouve seul, sans défense. La révolution lui a déjà pris ses corps de métiers, ses libertés provinciales, ses privilèges locaux, ses particularismes traditionnels. Elle lui avait pris aussi la liberté d’association, que 1901 a fini par lui rendre. Maintenant, dans une France plus centralisée que jamais, que reste-t-il comme cercle de défense de l’individu face à l’État ? La famille. Tout le reste a disparu, et je renverrai là au précédent article prouvant que les élus eux-mêmes ne sont pas représentants du peuple. Demain, c’est l’État qui nous éduquera, c’est l’État qui calculera et baissera à son gré nos retraites, c’est l’État qui nous dira quoi penser et comment penser. L’État, l’État, l’État. Et face à lui, le dernier pilier derrière lequel l’individu peut se défendre aura disparu : plus de père, donc plus de frères et sœurs naturels non plus. Seulement une mère, que l’on peut d’ailleurs perdre bien vite. Livré à lui-même, l’individu se retrouvera mis à nu devant l’ogre bureaucratique « État ».

Le seul argument justifiant la PMA est pure conséquence d’une logique libérale à laquelle il convient de mettre un terme. Et si elle prouve quelque chose, c’est à quel point la société française éclate, volant à l’individu le dernier cercle de défense qu’il lui restait.

2. La GPA : du «Moi tout-puissant » au « Marché tout-puissant »

La GPA n’échappe pas à la règle. SI la PMA sans père permet aux femmes seules et aux couples de femmes d’avoir quand même un enfant, il faut bien permettre la même chose aux hommes seuls et couples d’hommes. La GPA est là pour répondre à cette demande. Suscitée par le même « désir d’enfant » individuel de l’adulte, celui-ci conduit inéluctablement à la marchandisation du corps humain et au règne de l’argent. Déjà, en 2015, un salon de la promotion de la GPA s’étant tenu à Bruxelles, faisait état du coût d’une GPA : entre 60 et 150.000 euros par bébé3. De même, un article de Libération de 2016 relatif aux mères porteuses indiennes faisait état de bébés à vendre après gestation : pas plus de 40.000 euros en Inde, tandis qu’une GPA aux Etats-Unis coûte environ 100.000 euros4. Eh oui ! La GPA, ce sont des femmes pauvres qui porteront des enfants à vendre à des couples riches. Ce n’est rien d’autre que de l’exploitation humaine. Comment ne pas imaginer, par la suite, que la concurrence ne s’établira pas sur le marché de l’enfant comme elle l’est sur tous les marchés ! On voudra le prix le plus bas, on exploitera les femmes, on les forcera à avoir le meilleur rendement. « On veut la PMA, mais pas la GPA ». Mais la GPA n’est qu’un moyen équivalent pour un couple d’hommes à ce que la PMA est pour un couple de femmes : l’un des deux donnera, une femme portera. Quant à la PMA, comment ne pas imaginer que, demain, les dons de sperme seront toujours gratuits ? Les femmes seront payées pour leur portée, on devrait aussi payer les hommes pour leur sperme. Encore un marché à ouvrir.

Conclusion : sortir du libéralisme et rebâtir une société

Les seuls arguments éthiques et moraux des manifestants de Marchons Enfants, malgré toute leur véracité, ne permettront jamais à une moitié de la population de rallier l’autre sur ces sujets. A nous de proposer d’autres angles d’attaque, et de faire comprendre que le désir de l’adulte, le droit à l’enfant, bref, les seuls et éternels arguments mis par les libéraux sur la route de ceux qui veulent encore faire société, ne sont que les conséquences d’une société à la dérive, et les prémices d’un monde éclaté. Par la satisfaction des moindres désirs de chacun, portés au sommet de l’État par des lobbies riches et influents se souciant de leur propre intérêt plutôt que celui de la société, la société se déconstruit et l’individu, sous le voile d’une plus grande liberté, se retrouvera bientôt à nu sans personne pour le défendre. Sous l’étendard du droit et de la liberté se cachent en réalité deux ogres affamés, Etat et Marché, dont le plus splendide coup aura été d’obtenir de ses victimes cette ultime supplication: « s’il vous plaît, dévorez-nous » !

1Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, Le livre de poche, Paris, 2009, p. 32

2Charles Maurras, Enquête sur la Monarchie, Forgotten Books, Londres, 2018, p. 481

Article écrit par Matthieu Quadrelli

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