Droits de l’Homme ? Droits du bourgeois !9 min de lecture

L’idéologie moderne se caractérise par la subordination de la réalité sociale à l’individu, considéré comme un être absolument indépendant et autonome. Cette idéologie distingue la société occidentale des autres qui, au contraire, subordonnent l’individu à la totalité sociale. Cette révolution anthropologique, dont les racines se tirent chez bien des auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles (Locke, Burke, Hobbes, Smith, Constant…) a trouvé sa pleine consécration avec la révolution française, celle que Marx qualifiera plus tard de « révolution bourgeoise ». Pour mieux le comprendre, il faut considérer l’individualisme (portée anthropologique du libéralisme) comme « la forme la plus cohérente du projet moderne, mais non la forme exclusive »1. Comprendre la place de l’individualisme et sa consécration par la révolution française passe donc d’abord par la compréhension du basculement anthropologique apporté par la modernité. « On a souvent considéré la modernité comme le moment où l’on est passé d’une société où les comportements des individus étaient normés par le surmoi des croyances et des traditions, à une société où l’homme est considéré comme une puissance libre de se créer à partir d’elle-même », explique Alain de Benoist.

Dans une société individualiste, on ne considère plus l’homme comme faisant partie du tout social, mais comme un tout à part entière, que la société doit absolument respecter. Cette vision des choses et des personnes a trouvé sa consécration dans la déclaration des droits de l’homme de 1789. Bien sûr, l’idée de certains droits attachés à chacun par sa condition d’être humain ne date certes pas de la révolution, et Louis Dumont ajoute que « si l’idée de l’individu est aussi idiosyncrasique qu’elle est fondamentale, il faut se tenir d’accord sur ses origines »2, avant de trouver ces sources dans un processus de sécularisation de la pensée chrétienne : « quelque chose de l’individualisme moderne est présent chez les premiers chrétiens et dans le monde qui les entoure, mais ce n’est pas exactement l’individualisme qui nous est familier ». Comme il le précisera par la suite, l’individualisme chrétien concernait « l’individu-hors-le-monde », dans son rapport à Dieu, tandis que l’individualisme moderne concerne « l’individu-dans-le-monde » (d’où la sécularisation proposée de la pensée chrétienne). Cette conséquence est fondamentale, parce qu’elle vise à faire de l’homme un individu détaché des autres non dans son rapport spirituel à Dieu, mais dans son rapport temporel aux autres. Ainsi, le détachement des individus entre eux n’a plus lieu que pour les choses célestes, mais aussi pour les choses terrestres.

A une telle révolution des mœurs et des idées, une consécration était donc nécessaire. Une consécration qui ne s’adresse pas à la société comme à un corps dont chacun serait un membre, mais qui s’adresse à chacun comme personne à part entière, « membre d’une société démembrée », si je puis dire. Telle a été le rôle de la déclaration de 1789. En réalité, la déclaration des droits de l’homme doit plutôt se comprendre comme la déclaration des droits de l’individu. Il s’agit de droits et libertés individuels, comme les juristes le rappelleront bien par la suite. Ces libertés, pourtant, semblent bien théoriques, et Hayek va jusqu’à dire que « la liberté est étouffée là où l’on plaide pour « les libertés » »3. Ce que Maurras avait d’ailleurs très bien compris, lorsqu’il répliquera : « La liberté est de droit sous la république, mais elle y est seulement de droit. Sous la royauté nationale, les libertés seront des faits, certains, réels et tangibles »4.

Les droits de l’homme, donc, ne sont en réalité que les droits d’une nouvelle société fondée sur le chacun pour soi –officiellement, tant que cela ne nuit pas à autrui. Cependant, ces droits profitent-ils également à tous ? La marge n’est pas grande entre une société guidée par le « chacun pour soi » et celle commandée par « la loi du plus fort ». La première semble d’ailleurs même condamnée à glisser doucement mais inéluctablement vers la deuxième. En ce sens, les droits de l’Individu, loin d’assurer une quelconque égalité ou de répondre à des injustices, loin d’être des droits égaux en faits pour tous les hommes, semblent n’être condamnés qu’à rester égaux en théorie. Marx comme Proudhon voyaient dans la révolution française une révolution purement bourgeoise, et dans les droits de l’homme, des droits du bourgeois dont le prolétaire ne saurait profiter également. Il est vrai que, si la nouvelle « société ouverte » se caractérise par la poursuite par chacun de ses propres intérêts, il apparaît probable qu’une révolution faite par une bourgeoisie individualiste se soit faite au profit de ceux qui la prônaient, ce qui revient à faire des droits de l’Individu prônés par les bourgeois des droits pour les bourgeois, ceux-ci en devenant les premiers bénéficiaires.

On pourrait épiloguer longtemps sur la définition du terme « bourgeois », et bien des auteurs de l’Etudiant libre ont déjà répondu fort justement à la question. Rappelons simplement ici la définition qu’en donnaient conjuguément Karl Marx et Fredrich Hengels, puisqu’ils sont à la source de la violente critique antibourgeoise prônée par l’idée de luttes des classes. Ceux-ci écrivaient : « Par bourgeoisie, nous entendons la classe des capitalistes modernes, propriétaires de moyens de production et exploitant le travail salarié »5. Initialement, le bourgeois contre qui s’insurgent les communistes et autres anarchistes ne sont donc pas les simples habitants des villes, certes plus riches et mieux dotés que les prolétaires, mais bien les capitalistes pouvant amasser de l’argent sans travailler. Il est vrai que ces bourgeois furent évidemment assimilés aux habitants des villes, et l’histoire nous la rappelle bien : le prévôt des parisiens, jusqu’à la révolution, ne portait-il pas le nom de prévôt des marchands ? Dans tous les cas, les droits de l’Individu issus d’une révolution parisienne, et donc bourgeoise, peuvent effectivement, donnons raison à Marx et ses amis, être assimilés à des droits de la bourgeoisie. Voyons pourquoi.

L’article 2 de la DDHC dispose que « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Le ton est donné d’office. Or, il s’agit de passer ces droits à la loupe pour voir de quelle manière ces droits présentés comme inhérents à la personne humaine, profitent inégalement à chacun.

1) La liberté. Mot fameux, dont nous avons déjà vu la réelle valeur ! Pure théorie, pure chimère ! Benjamin Constant a bien dressé la différence entre la liberté des Anciens et la liberté des Modernes. Celles des Anciens, dit-il, revient à avoir la possibilité de participer à la vie politique de la cité, à se sentir membre à part entière d’une communauté. La liberté des Modernes, à l’opposé, revient à pouvoir s’émanciper de n’importe quelle communauté, quand notre intérêt ne s’y trouve plus. Comme le dit l’article 4 de la même DDHC, « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Très bien, dirions-nous, mais il suffit d’un peu de bon sens pour constater qu’une telle définition de la liberté ne permet pas aux individus de faire ce qu’ils veulent tant que cela ne nuit pas à autrui : encore faut-il que leurs conditions de vie, leur environnement, leur permette de faire ce qu’ils voudraient. Oui, tout le monde a la liberté d’aller au ski. Mais les plus pauvres ne le pourront pas. Privilège bourgeois ! Oui, tout le monde a le droit de circuler librement en Europe, les frontières ont été baissées pour cela. Mais les plus pauvres ne profiteront jamais de cela, ils n’en ont pas les moyens. C’est ce que note très justement Christophe Guilluy : « La mobilité n’est pas un droit pour tous », affirme-t-il, avant de continuer : « En 2014, le Credoc estimait que 43 % de Français n’étaient pas partis en vacances (60 % des ouvriers et seulement 30 % des cadres). Par ailleurs, si la mobilité est le plus souvent « choisie » pour les catégories supérieures, elle est le plus souvent contrainte pou les catégories populaires »6. Et de conclure : « Plébiscitée par les élites, l’hypermobilité est le fait des classes supérieures, une mobilité financée pour partie par… les catégories modestes. Le coût des infrastructures ferroviaires, routières et aériennes sont en effet pour partie assumés par des financements publics ; des budgets pharaoniques auxquels contribue donc la majorité, surtout pour le confort, in fine, d’une minorité ». Une fois de plus, les riches en profiteront plus que les pauvres. Privilège bourgeois ! La liberté démocratique est celle de voter aux élections, celle du droit de vote ? Très bien. Mais une fois que chacun a usé de son droit, qui l’emporte ? La loi du plus fort fait son office : le droit de vote des minoritaires ne sera d’aucune utilité, on n’écoutera seulement la voix du plus fort. Une partie des citoyens aura exprimé sa liberté sans conséquence. Loi du plus fort, privilège bourgeois !

2) La propriété. Il n’est pas bien compliqué de s’apercevoir que plus l’on possède, plus la protection de ses possessions est précieuse. Le droit à la propriété, s’il est théoriquement aussi important pour celui qui possède 1 que pour celui qui possède 10, parce qu’il permet de prévoir et d’apporter une assurance à celui qui possède, est en pratique bien plus demandé, bien plus chéri, bien plus important pour celui qui possède plus et qui peut, de fait, perdre plus. Celui qui fait de l’escalade à 1m de haut a moins besoin de harnais de protection que celui qui monte à 10m. Et seuls les riches montent à 10m. De fait, la pratique reconnaît nécessairement que le droit fondamental et imprescriptible qu’est celui de la propriété profite davantage à celui qui a plus, et donc au bourgeois.

3) La sûreté. Elle doit se comprendre de manière globale comme une protection contre les peines arbitraires et une protection pour nous et nos biens. Or, ces dernières années ont montré combien les peines arbitraires ont été, notamment à l’égard des gilets jaunes, on ne peut plus arbitraire. On a vu des passants se faire verbaliser 130 euros pour avoir porté des gilets jaunes dans leurs sacs. On a vu des membres du gouvernement sortir indemnes d’affaires judiciaires (Benalla) tandis qu’un pauvre fermier se retrouve en prison pour avoir défendu ses biens face à des attaques incessantes de voleurs. Sans l’égalité réelle devant la loi, la sûreté n’est qu’une affabulation. L’aspect sécuritaire de la sûreté profite, de même, de manière bien plus large aux bourgeois qu’aux Français de périphérie. Pensez bien que les centre-ville, les quartiers riches, les lieux de pouvoirs et les lieux touristiques sont prémunis contre toute sorte de malfaisance, même si cela ne les empêche évidemment pas toutes. Mais en éloignant les problèmes et en les concentrant dans certains espaces géographiques définis, en les éloignant des lieux « importants », riches et bourgeois, on crée de fait une inégalité absolument scandaleuse dans l’égalité des citoyens au droit à la sécurité. Il n’est pas compliqué de voir comment le centralisation et l’urbanisation excessive a pour conséquence directe de repousser tous les problèmes sociaux et sécuritaires en banlieue et en périphérie, là où les populations autochtones subissent les contrecoups de la mondialisation, comme l’observe une fois encore Christophe Guilluy. Le devoir de sécurité, dès lors, n’est pas vu avec le même intérêt par les pouvoirs publics entre une ville comme Paris et un territoire comme la Seine-Saint-Denis. Sécurité : privilège bourgeois !

Nous pourrions encore nous attarder sur la devise républicaine, et voir comment la soit-disant fraternité s’annule par la société ouverte permettant aux ménages les plus aisés de s’abstenir de toute solidarité envers les plus démunis. La société ouverte n’est rien d’autre qu’un échappatoire pour les ménages riches, que nous ne pouvons d’ailleurs pas trop taxer, que nous ne pouvons pas trop contraindre à la solidarité – puisque la seule solidarité persistant en société libérale est la solidarité économique – puisque le risque existe qu’elles s’en aillent dans un autre pays…

De tout ceci ressort l’impression générale que les droits de l’individu profitent individuellement à tous, mais à des degrés bien différents. Après tout, Marx ne dit pas autre chose. Il n’a pas dit que seuls les bourgeois profitaient de ces droits, mais qu’ils étaient les premiers à en profiter, qu’ils en étaient les premiers intéressés, qu’ils ont donc été faits par eux et pour eux. Même si un peuple affamé peut se satisfaire de miettes, qui seront vues comme mieux que rien, et donc dans son intérêt, ce sont bien les bourgeois qui se gavent des gros pains.

La conclusion qui s’impose ici revient à se poser la question suivante : que faire de ces droits ? Karl Marx écrivait en 1844 : « Constatons avant tout le fait que les droits de l’homme, distincts des droits du citoyen, ne sont rien d’autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est à dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté »7. En considérant les droits de l’homme comme des droits bourgeois, Marx a vu à juste titre que ces droits n’étaient que des droits individuels. Or, seuls les bourgeois, seuls les plus aisés, peuvent se permettre de vivre de manière individuelle, c’est à dire sans le soutien des autres, sans aucune espèce de solidarité. C’est aussi ce qui fait de l’individualisme la loi du plus fort, et qui contraint les pauvres à être toujours plus pauvres, et les riches toujours plus riches. Car les pauvres, eux, profiteront évidemment moins de droits individuels, sachant qu’ils ont infiniment plus besoin de toutes les solidarités propres aux sociétés holistes, et abandonnées par la société du chacun pour soi, la société bourgeoise. Voilà en quoi les droits de l’homme sont des droits bourgeois : ils sont des droits individuels sonnant la fin de toute idée de solidarité et de « surmoi », de tout collectif. Ils signent, comme l’écrit Guillaume Travers, la lutte des égoïsmes, et la fin de toute idée de « frisson collectif »8.

1 Jean-Claude Michéa, La double pensée : retour sur la question libérale, Climats, 2008

2 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, une perspective anthropologique de l’idée moderne, Seuil, 1983

3 Friedrich Hayek, La Constitution de la Liberté, University of Chicago Press, 1960

4 Charles Maurras, Enquête sur la monarchie, Forgotten Books, 2018

5 Karl Marx et Fredrich Engels, Manifeste du parti communiste, Union Générale d’Editions, 1962

6 Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014

7 Karl Marx, La question juive, Deutsch-Frantzösische Jahrbücher, 1843

8 Guillaume Travers, Pourquoi tant d’inégalités ?, La Nouvelle Librairie, 2020

Article écrit par Michel Bogranev

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