De l’inefficacité structurelle des manifestations démocratiques8 min de lecture

« Une manifestation le 19 janvier ? Chouette ! » s’exclame Célestin. « Nous allons à nouveau faire entendre raison au gouvernement et montrer notre détermination : on ne lâchera rien ! ».

Ce matin, comme des milliers de manifestants, Célestin est heureux : Marchons Enfants a choisi de débuter en force l’année 2020 par l’organisation d’une nouvelle manifestation. Ces manifestations, Célestin les connaît bien : des chars sur lesquels de jeunes speakers chauffent la foule sur quelques pas de danse, de grosses enceintes qui permettront aux foules d’entendre le dernier tube de « Trois cafés gourmands » ou Stromae, une vingtaine de ravissantes jeunes femmes que le port du bonnet phrygien fond en répliques vivantes de Marianne, des familles, des enfants, des ballons, et tout cela pour une juste et noble cause. Dans le tourbillon d’une vie où tout semble aller à l’encontre de ses principes, cette journée de trêve sera pour lui le moyen de s’approprier un peu Paris. Alors oui, Célestin est ravi. Et c’est bon, et c’est bien. Oui, oui…

Oui, mais non.

Non parce qu’au-delà du déroulement et de l’organisation de la manifestation, au-delà de la joie de pousser à pleins poumons les slogans qui nous tiennent à coeur, se pose la question de l’efficacité de celle-ci. En amont du rassemblement, chaque manifestant se fait la même réflexion : « Espérons que le gouvernement entende le message, et retire ce projet de loi ». Ceci parce que tout citoyen part d’un seul et même postulat : « le nombre fera flancher ». Tel est  d’ailleurs le seul et unique argument permettant de justifier les appels à la dispersion dans le calme à 17h, la volonté de rassembler le plus de manifestants, et le pacifisme de ceux-ci. Le jour où cet argument disparaît, l’utilité des manifestations tombe. Et nous arrivons là au centre névralgique de l’imposture démocratique. C’est à dire que la recherche de la vérité nécessite parfois de passer outre les rêves dorés dans lesquels nous aimons souvent baigner…

Ainsi donc, il semblerait qu’une large majorité des Français espère ou imagine que le nombre  puisse être, d’une manière ou d’une autre, l’élément déterminant d’un recul tant espéré du gouvernement au sujet d’une loi. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la bataille des chiffres est souvent âprement menée par les organisateurs, tandis que la police, une fois son chiffre donné, n’a cure de cette affaire, et passe à la suivante. A ceux-ci, nous devons faire comprendre une chose : indépendamment de toute volonté personnelle, la stérilité de toute manifestation est structurellement programmée. Le système le prévoit ainsi. Il le prévoit parce qu’en réalité, quand bien même un million de personnes descendent dans les rues, un nombre bien plus important s’est prononcé en faveur du chef de l’État, le jour des élections présidentielles. Proportionnellement, 1 million de manifestants sur l’ensemble des Français revient à 10.000 manifestants sur une population de 650.000 personnes. Qui les manifestants représentent-ils ? Nul autre qu’eux-mêmes. Et face à eux se présentera toujours une autorité politique à la légitimité infiniment supérieure : c’est le peuple dans son intégralité qui a conféré à Emmanuel Macron et à l’Assemblée nationale le pouvoir de les représenter. Le nombre ne fait pas la force parce qu’en réalité, il trouvera toujours un nombre supérieur à lui : 65 millions. C’est à dire : le président. Un député de l’opposition pourrait bien secouer le président en lui criant « Ils étaient un million et vous les avez ignorés », il se heurterait à cette réponse tout aussi pertinente : « 64 millions de Français ont ignoré autant que moi cette manifestation : j’ai entendu et respecté ces 64 millions de Français ». Jouer sur le nombre, c’est flatter vainement les manifestants. « On a fait notre boulot », se diront-ils en rentrant chez eux. Mais non, le boulot n’a pas été fait. Car pour des sujets aussi importants, l’obligation n’est pas de moyen : elle est de résultat.

J’ai eu récemment une discussion intéressante sur ce sujet avec un ami. Sous le modèle de la maïeutique si chère à Platon, je cherchai à prouver ce raisonnement :

– Sur quoi repose la légitimité démocratique ?

– Sur l’élection.

– Qu’est-ce que l’élection ?

– C’est transmettre pour une durée déterminée tous les pouvoirs de décision d’un peuple à des institutions représentatives.

– Qui est donc responsable de ce qu’il arrive au pays ?

– Le président, l’assemblée nationale.

– Le président est-il structurellement un représentant du peuple, ou ne représente-t-il que lui-même ?

– Il représente le peuple.

– Que faut-il pour être responsable ?

– Etre à la source du mal.

– Le rôle du représentant étant de rendre présent, est-ce le président qui est responsable ?

– Non, mais celui qui l’a missionné.

– C’est à dire ?

– Le peuple.

Un léger sourire apparaît alors sur les lèvres de mon ami. Je continue :

– Qu’est-ce qu’une manifestation ?

– Le désaccord d’une partie du peuple contre une loi.

– Contre qui cette partie du peuple s’insurge-t-elle ?

– Contre le président.

– C’est à dire ?

– Contre le peuple, ou du moins son représentant.

– La démocratie respectant la loi de la majorité, qui des deux a la meilleure légitimité pour l’emporter entre le peuple et une partie du peuple ?

– Le peuple.

– C’est à dire ?

– Le président, l’assemblée.

– Quel est l’intérêt d’une manifestation ?

– Exprimer un désaccord.

– Sans efficacité ?

– Non, car il serait structurellement illégitime qu’une fraction du peuple l’emporte sur le peuple.

S’il est évident que le désespoir politique est une sottise, il faut en revanche bien savoir où placer ses espérances. Une manifestation ne sera, dans un régime démocratique, jamais plus légitime que la légitimité des représentants du peuple. Elle est un mode d’expression, comme le suffrage universel en est un autre. Et le deuxième sera toujours supérieur au premier, qui ne fera jamais reculer le deuxième Or, c’est bien ce recul que vise toute manifestation. Le recul ou l’abandon. Comment l’obtenir ? C’est sur cette seule question que la stratégie politique d’organisateurs de manifestations doit se porter. Or, puisqu’il est désormais acquis que le nombre n’influe en rien les décisions politiques, les dispersions dans le calme à 17h, le pacifisme des manifestants, les chars, la musique… tout ceci tombe en même temps que tombe l’argument du nombre. En réalité, un gouvernement ne reculera que s’il se sent menacé dans son existence même. Que les manifestants enfoncent la porte d’un ministère comme l’ont fait les Gilets Jaunes, qu’ils s’en prennent aux symboles de la stabilité gouvernementale, et que cette stabilité soit ébranlée. Qu’elle vacille ! Alors, seulement, une remise en question profonde sera suscitée aux plus hautes strates de l’État, et les choses évolueront peut-être. Et pour ce faire, il n’y a pas besoin d’être un million. Le nombre compte moins que la détermination des individus. Encore faut-il que ces manifestants ne détachent pas ce combat de tous les autres, et saisissent la globalité du projet libéral auquel ils ont à faire.

Les gouvernements ont de la suite dans les idées, aux peuples d’en avoir autant. On ne se bat pas contre une loi, mais contre un projet de civilisation. Ces lois de PMA et de GPA, si elles ne passent pas aujourd’hui, passeront demain si l’on ne s’attaque qu’à elles sans s’en prendre à la cause : le libéralisme destructeur, religion du nouveau dieu Argent. Si l’on pose comme postulat un monde sain à transmettre aux générations futures, le résultat sera le même si la loi passe aujourd’hui ou dans trois mois : ce report ne sera en aucun cas une victoire. La question de la PMA et de la GPA ne se poserait pas si ces marchés ne représentaient pas une aubaine formidable pour le monde mercantile, et s’il ne conduisait pas à un isolement total de l’individu, séparé du dernier cercle de défense qu’il pouvait lui rester : sa famille. Ainsi laissé seul face aux deux ogres Etat et Marché, l’individu, par ces lois infernales, se retrouvera plus humilié et plus robotisé que jamais. Loin des seuls argument éthiques et moraux, qui ne pourront jamais rassembler qu’une partie de la population, c’est bien sur ces thèmes qu’il eût fallu axé le débat sur les PMA et GPA. Parce que si ces lois passent, c’est le peuple entier qui se retrouvera perdant. Face à cette inéluctabilité, il faut donc réunir le peuple entier, sur ce que tous peuvent entendre et à quoi tous puissent adhérer.

S’ils veulent obtenir les résultats qu’ils espèrent, les manifestants de Marchons Enfants doivent aussi – et impérativement – quitter l’état d’esprit bourgeois dans lequel ils se traînent avec suffisance. J’entends par « état d’esprit bourgeois » la volonté de ne pas sortir de son confort, de ne manifester que tant que « les choses vont bien », que « je ne risque rien », que « la musique et les ballons rythment la manifestation ». Car en suivant cette logique, Célestin viendrait pour se faire entendre, pas pour jouer au ballon. Et il aura joué au ballon, mais ne se sera pas fait entendre. Il se sera noyé tout seul. Vous refusez de laisser passer ces lois pour que vos successeurs puissent vivre dans un monde respectable ? Prenez alors vous-mêmes les coups qu’ils subiront dans 20 ans, sans avoir rien demandé. L’avenir des générations futures est toujours entre les mains des précédentes. Dans cinquante ans, lorsque vos petits fils viendront vous demander : « Qu’as-tu fait, papi, pour lutter contre cette loi ? », n’aurez-vous rien de mieux à répondre que « J’ai dansé sur du Stromae, mais on ne m’a pas écouté » ?

Nous avons un adversaire à abattre. Il nous faut le détruire, ou il nous détruira. Quelles solutions apporter ? Nous en donnerons deux: une solution structurelle, une solution stratégique.

Structurellement, donner à une manifestation une plus grande chance de faire flancher le pouvoir nécessite que sa légitimité soit augmentée et, par là, que soit diminuée la légitimité du souverain. Henri Guillemin, il y a quelques dizaines d’années, s’exprimait ainsi face aux télévisions : « Un système monarchique est moins fort que les systèmes républicains pour faire tenir tranquille les pauvres gens. Pourquoi ? Parce que quand c’est le Roi qui parle, on peut toujours mettre en cause l’autorité royale, on peut dire « c’est un homme qui ne veut pas que nous améliorions notre situation ». Tandis que s’il y a une révolte, une révolte de pauvres sous la république, c’est-à-dire sous le régime du suffrage universel, l’autorité qui va contraindre les gens à rentrer dans leur tanière, elle s’appelle comment ? Elle s’appelle « volonté nationale ». Du moment qu’il y a suffrage universel, que le suffrage universel s’est prononcé, que nous avons avec l’assemblée ce qu’on appelle l’assemblée de la nation, cette volonté de la nation – qui est en fait la volonté des notables -, est autrement forte qu’une simple autorité royale pour faire tenir tranquille les misérables. ». Autrement dit, la légitimité d’une manifestation est aujourd’hui nulle parce que le peuple s’est déjà prononcé. Face à un élu au suffrage universel, manifester, le contredire, c’est comme reprendre la parole donnée lors des élections. Il faut donc que la parole du peuple n’ait pas été donnée pour qu’elle reste pleinement légitime, pour qu’elle soit encore à lui. Et pour ce, la source du pouvoir du souverain ne doit pas être le suffrage universel qui, comme on le voit, n’est pas un moyen pour le peuple de s’exprimer, mais pour les notables de le faire taire. « Vote et tais-toi pendant cinq ans ». Que chacun pèse les termes de cet engagement et juge à qui, du peuple ou des politiciens, profite le régime du suffrage universel.

A court terme, pour remporter le combat contre cette loi, il ne reste qu’à souhaiter la présence de manifestants déterminés à faire trembler le gouvernement non par le nombre, mais par la force. Marchons Enfants n’obtiendra rien en restant sur une ligne pacifique. Un choix s’offre donc à elle : se satisfaire de manifestations enfantines et sans intérêt, mais « qui font du nombre », ou radicaliser son discours pour moins de nombre et plus d’efficacité. L’annonce d’une dispersion pacifique en fin d’après-midi doit laisser place à la dispersion des familles mais au maintien sur place des « hommes de coups de main ». Pour quoi faire ? Pour faire trembler, dans un premier temps. Certains groupes de gauche n’ont pas hésité à créer une ZAD en plein Paris pour l’avenir animal. Reste à savoir à quoi seront prêts les manifestants de Marchons Enfants pour l’avenir de l’humanité.

Article écrit par Matthieu Quadrelli

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