L'Étudiant Libre

Si Antoine de Saint-Exupéry est bien connu pour avoir donné naissance au Petit Prince, ses différentes réussites littéraires nous font presque oublier qu'il fut, avant toute chose, un grand pilote passionné. Il est impossible d’imaginer cet écrivain du ciel sans l’aviation, passion qu’il a largement décrite dans différentes œuvres : de Pilote de guerre, œuvre dans laquelle il retrace cette mission suicide effectuée dans les années 40, à Terre des hommes où il livre le récit de son crash dans le désert, sans oublier Le Petit Prince, où l’auteur nous fait découvrir les plus beaux mystères de l'amitié.

Antoine de Saint-Exupéry n’a eu de cesse de partager ses réflexions, sans pour autant manifester une quelconque appartenance politique. Ni gaulliste, ni pétainiste, même la guerre n’aura réussi à éclaircir le point de vue politique de l’écrivain, qui ne combattait que par haine des Nazis, par amour pour son pays et par goût de l’aventure. Libre à chacun d’imaginer, à travers les écrits du pilote, sa ligne. Mais, en réalité, Saint-Ex vomissait la politique. Il s’inquiétait de la disparition de ce qu’il appelait la « Patrie intérieure », lui qui opposait esprit et intelligence de façon presque militante.

Ce Prince du ciel, solitaire et amoureux, nous livre, au cours de ses œuvres et de ses aventures, ses pensées les plus belles sur les hommes et sur ce monde qu’il dominait magistralement du haut son avion. Mais quel est donc le mystère de ce si grand écrivain ?

Un ami fidèle

On ne peut pénétrer le mystère de Saint-Exupéry sans s’attarder un peu sur ses amitiés. La sensibilité de l’homme, son immense fidélité et sa joie constante. L’amitié, pour Saint-Exupéry, est un don total de soi. Les grandes amitiés de Saint-Ex sont nées au temps de l’aéropostale. Dans une sorte de communion parfaite entre ces jeunes hommes fougueux, qui traversaient les montagnes, la mer et le désert, dans des fatras de bois et de toile, avec le moteur capricieux de ces appareils qu’on appelait alors des avions. Ils étaient parmi les premiers. Puisqu’il nous serait impossible, en quelques lignes, de résumer les amitiés d’une vie, nous en choisirons deux, peut-être les plus grandes.

Il y eut Jean Mermoz qui courait les records du monde en circuit fermé, pour établir une ligne aérienne au-dessus de l’Atlantique, avant de disparaître en 1936. Avec une solide réputation de grand pilote, celui qu’on appelait l’Archange était bâti comme un roc, doté d’une force physique épatante. Saint-Ex admirait infiniment le talent de cet homme que rien ne semblait pouvoir arrêter. Il y eut aussi Henri Guillaumet, l’ami fidèle et le dernier disparu : « Du pilote Guillaumet, le dernier ami que j’ai perdu et qui s’est fait abattre en service postal aérien, mon Dieu ! j’ai accepté de porter le deuil (…) Guillaumet ne changera plus. Il ne sera jamais absent non plus. J’ai sacrifié son couvert à ma table, ce piège inutile, et j’ai fait de lui un véritable ami mort. » Lors de son arrivée chez Latécoère comme jeune pilote, c’est Guillaumet qui avait pris Saint-Ex sous son aile avant que ce dernier ne s’envolât seul avec son avion, depuis Toulouse jusqu’au-delà du Sahara. Grand rescapé de la Cordillère des Andes, Guillaumet est aussi celui qui, en 1936, a survolé l’océan Atlantique de longues heures durant et pendant plusieurs jours, dans l’espoir de retrouver l’ami Mermoz, disparu à jamais.

Ces trois amis sont restés liés jusque dans leur mort, tous trois ayant tragiquement succombé aux commandes de leur avion. Saint-Ex était le dernier. Les écrits de la fin de sa vie, comme la Lettre à un otage, sont emprunts de la mélancolie du dernier rescapé. Ce qui les unissait ? Peut-être ce sentiment que l’on sait pourtant presque indicible, mais que délivre tout de même la plume de Saint-Ex dans Vol de nuit à propos d’un pilote prêt à décoller : « C’est beau de partir la nuit. On tire sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard on renverse le paysage, face au Nord. La ville n’est plus qu’un fond de mer. »

N'espère rien de l'homme s'il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité.

Antoine de Saint-Exupéry dans Citadelle

Les femmes qui ont fait Saint-Exupéry

La vie de notre écrivain ne donne pas l’air, au premier abord, d’avoir été tellement marquée par sa passion pour les femmes. Lorsqu’un jour, une admiratrice lui réclame un enfant, celui-ci rétorque : « Pour ce genre de choses, adressez-vous à Mermoz ! ». Si mystérieux, cet homme nous laisse penser que l’aviation était le seul amour dont il avait besoin. La réalité est pourtant tout autre : Saint-Ex était, en fait, un grand passionné. À commencer par une femme, sans doute la plus importante, qui n’est autre que sa mère, Marie de Saint-Exupéry. Celle qu’il a tant aimée ! Jamais, une femme n’a apporté autant d’idéal à Saint-Exupéry. C’est d’ailleurs sûrement à elle qu’il doit sa sensibilité et son courage. Antoine de Saint-Exupéry perdit son père lorsqu’il avait 4 ans. Cette mort, douloureuse, le rapprocha énormément de sa mère, incapable de s’endormir si elle ne l’avait embrassé. Il commença alors à prendre l’habitude de lui écrire, lorsqu’il était pensionnaire au Mans, où il souffrait terriblement de son absence.

« Vous êtes ce qu’il y a de meilleur dans ma vie. J’ai ce soir le mal du pays comme un gosse ! Dire que là-bas vous marchez et parlez et que nous pourrions être ensemble, et que je ne profite pas de votre tendresse et que je ne suis pas non plus pour vous un appui. » lui écrit-il un jour. Ce magnifique amour filial construira et portera Saint–Exupéry tout au long de sa vie. Il est aussi, de manière plus générale, un exemple et un idéal de relation mère-fils. Dans une des lettres qu’Antoine envoie à sa mère, il évoque avec nostalgie les couchers : « Ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d’anges et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n’agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle, car on apaise un lit, comme d’un doigt divin, la mer ».

Un amour si pur, si tendre, si curieux et si beau, qui a très probablement donné naissance au héros qu’est devenu Saint-Ex.

L’auteur de Terre des hommes eut aussi plusieurs relations amoureuses. Si plusieurs sont restées assez discrètes, ou très simples, deux d’entre elles ont profondément marqué la vie de ce prince du ciel, attirant notre attention. Tout d’abord, Consuelo. C’est en 1930 que Saint-Exupéry rencontra la belle Consuelo, de qui il s’éprit d’une passion folle. Ils se marièrent l’année suivante, après une période où elle fut sa maîtresse. Un amour difficile, tumultueux, plein de disputes, mais incroyablement beau. Malgré l’indépendance des deux époux, Consuelo fut une véritable boussole pour Saint-Ex. Les départs d’Antoine étaient réguliers, et celui-ci commit beaucoup d’infidélités : peut-être autant que Consuelo. Mais la distance entre les deux amoureux les avait habitués à une correspondance très régulière.

« Vous êtes ma consolation, mon doux devoir, et je voudrais tellement vous abriter, vous aider, travailler à vos côtés dans notre maison ». Lettre d’Antoine de Saint-Exupéry à Consuelo.

Un deuxième amour attire l’attention. Un amour découvert après la mort de Saint-Exupéry. Une relation courte mais très marquante pour notre pilote. Cet amour est particulièrement intriguant car le nom et l’identité de la femme en question demeurent encore inconnus.

En fait, cette fameuse inconnue n’est autre qu’une femme de 23 ans, ambulancière à la Croix rouge, que l’écrivain a rencontrée dans le train, en rejoignant Alger. C’était en mai 1943. On apprit cet amour en découvrant des lettres rédigées par Saint-Ex. Ces écrits démontrent un amour léger et passionnel mais surtout déçu, et laissent penser que la rose dont parlait Saint-Ex dans Le Petit Prince, était, en fait, cette mystérieuse inconnue. Mais la jeune femme laissera les lettres d’Antoine sans réponse, et, très vite, brisera le rêve de son admirateur. « Je n’ai pas été très prudent et je ne pensais pas que peu à peu je risquais là un peu de peine. Mais voilà que je me suis blessé au rosier en cueillant une rose. », écrit notre amoureux à cette belle inconnue, à la fin de leur relation. Ajoutons que, de tout cela, Consuelo ne saura peut-être jamais rien.

Sa disparition

C’était un 31 juillet, en 1944. Saint-Ex était âgé, et l’armée française ne voulait plus qu’il pilote en raison de son âge. Mais Saint-Exupéry, obstiné qu’il était, partit s’engager en 1943 pour intégrer le groupe de reconnaissance 2/33, insistant, malgré la fatigue de l’âge, pour continuer le vol. Son entêtement lui permit d’obtenir gain de cause. C’était à bord d’un Lightning P38, avion qu’il pilotait depuis le début de la guerre. Une simple mission de reconnaissance, décollage de Corse à 8h45 pour survoler Annecy. Une mission dont il ne reviendra jamais. Si une multitude de théories autour de sa mort subsistent, la plus probable est la suivante : un pilote allemand l’aurait abattu sur les côtes marseillaises. Celui-ci a confirmé cette théorie et s’est d’ailleurs manifesté. « Je l’ai suivi un court moment, j’ai tiré à plusieurs reprises et ensuite, j’ai vu comment il s’est abattu en mer » raconte-t-il, non sans regret. D’autres théories, comme celle du suicide, de la disparition organisée, ou d’un crash qui ne fut pas mortel, furent avancées, mais qu’importe : l’écrivain n’était plus. Le plus énigmatique est que Saint-Exupéry avait, en quelque sorte, prédit sa mort. En effet, il concluait ainsi sa dernière lettre, adressée à Pierre Dallos, la veille de sa disparition : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » Ce furent les derniers mots que le commandant Antoine de Saint Exupéry, écrivain, aviateur, soldat et surtout, homme libre, coucha sur le papier.

Au fond, le mystère qui pèse sur sa mort le rend immortel. N’est-ce pas là une mort si cohérente et si belle, pour Saint-Exupéry, que de mourir à bord de son avion ? Sûrement, l’avait-il souhaité d’ailleurs. Quoiqu’il en soit, son dernier envol fut pris bien trop tôt, même si, comme beaucoup de grands hommes et de grands écrivains, celui qui retraça, depuis le ciel, tout un monde, n’est jamais vraiment parti !

Augustin de Saulieu

Augustin de Saulieu

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Saint-Exupéry : petit prince du ciel !
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