L'Étudiant Libre

Quand l’Action devint verbe, ou l’incapacité à agir face à la Russie

Dans un article paru en 1982, Claude Lefort se vantait de cette démocratie, qu’il qualifiait d’ « évènement du pouvoir comme lieu vide ». Et il y a de quoi : le gouvernant n’est plus celui qui incarne la politique - il en est le représentant, le relais auprès du peuple, assemblé dans cette union que seule la pure et parfaite politique permet. Mais voilà, la fable connaît un hic : la décision. Qui prend la décision, la forme et la rend définitive, de sa conception à sa finition ? Bonne question. Car ce lieu vide, de toute émotion comme de toute capacité à entreprendre réellement bute aujourd’hui sur la Russie.
Crédits : Pixabay

Cette vacuité, que porte fièrement la démocratie, est un excellent prétexte aux dialogues et aux discussions, ou plutôt, pour les plus sceptiques d’entre nous, aux bavardages. La décision n’émanant pas d’une autorité, elle se doit donc de jaillir du collectif qui – comme il a toujours fait – ne peut décider qu’après concertation. Alors ça parle, oui, ça parle. Ça jacte, ça baragouine. Par là on tempère, par là on s’énerve. Le plus drôle étant les fausses victoires qui n’ont des victoires que la forme et les mots qui enrobent ces désastres d’action. Comme si, pour gagner, il suffisait de l’écrire et d’en faire une publicité. Comme lorsque M. Emmanuel Macron se présentait comme celui qui avait sauvé la paix, vous savez, avec les Russes, et les Ukrainiens, et puis les Américains. Brave réussite, en effet.

Mais une fois de plus, l’individu démocratique, exsangue de pâleur et frais d’erreur, ne saurait s’arrêter là. Car face aux dangers, il oppose héroïquement son aveuglement, sans se défaire de cette parlotte qui le caractérise tant. Ainsi les Occidentaux, pourtant si forts sur le plan militaire, s’amusent-ils à placer des sanctions économiques peu efficaces, à retirer un à un leurs ambassadeurs, ou plus important encore, à retirer la Russie de l’Eurovision – comme si cela avait déjà changé quelque chose en 2014 pour la crise de Crimée… D’autant plus lorsque la Russie peut aussi peser sur la table avec son gaz…

Vanité des vanités, ce besoin irréparable de jacter s’accompagne d’un sentimentalisme exacerbé. Car nous n’en sommes qu’au début, mais nous pouvons déjà nous préparer à de sublimes logorrhées larmoyantes. Des plus stoïques – tel ce message de la candidate Valérie Pécresse qui, le disant « avec gravité », « condamne fermement » la Russie, sur ce même ton monocorde, sorti d’outre-tombe, avec lequel elle nous fit frémir lors de son inoubliable (hélas !) discours du 13 février – aux plus fébriles. Dans cette dernière catégorie s’est pour l’instant illustré le très occupé et digne M. Guterres, Secrétaire général de l’ONU, qui avec toute l’énergie du désespoir et toute la passion de l’immobilité crie, que dis-je, hurle à M. Poutine, « Au nom de l’humanité, ramenez vos troupes en Russie ! ». Comme si l’humanité en avait quelque chose à foutre de verser du sang – elle qui est prête à saigner le voisin pour acheter du pq, comme lors des annonces de confinement de 2020.

« La France est gravement malade, de lésions profondes et purulentes. Ceux qui cherchent à les dissimuler, pour quelque raison que ce soit, sont des criminels ».

Est-ce à dire que nous devons combattre et envoyer des troupes soutenir le front ukrainien ? En serions-nous capables, car là aussi l’aveuglement verbal opère. L’armée peut rêver de conflits de haute intensité, à coup de #NosJeunesOps, de ses publicités de qualité, ou des discours de nos grands chefs de guerre, mais elle ne saurait même pas mobiliser un nombre de soldat décents et entraînés convenablement. Car la Russie c’est un effectif total (actifs et réservistes) de 2,35 millions de personnes, pour un budget de 87,9 milliards de dollars – quand la France compte au total 445 339 personnes pour un budget de 55 milliards de dollars. Heureusement que l’OTAN veille…

Comme le révèle le rapport « sur la préparation à la haute intensité » des députés Mme. Mirallès et M. Thiériot, publié, malgré nos discours de paix et cette image « d’armée européenne » que s’est donnée la France depuis deux décennies, nous ne sommes pas prêts à faire la guerre. Que « l’aviation de chasse française pourrait être réduite à néant en cinq jours », ça c’est un fait. Qu’il ne reste aujourd’hui qu’un nombre de navires restreint, dont la plupart tombent en ruines, ça c’est un fait. Que nos soldats sont de moins en moins formés et capables de rusticité, ça c’est un fait. Que la réalité est blessante – mais c’est la réalité.

Ainsi, qu’il s’agisse de l’inaction ou bien de l’action, la France est en retard – ou plutôt terriblement à l’heure des démocraties molles et baragouineuses. Et nous ne pouvons que regretter d’avoir perdu le champ de l’action et de l’initiative pour celui du projet et de la promesse. Et cela ne nous réjouit en rien, et nous ne faisons que notre métier – car comme l’écrit l’auteur des Décombres : «La France est gravement malade, de lésions profondes et purulentes. Ceux qui cherchent à les dissimuler, pour quelque raison que ce soit, sont des criminels ».

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Aurélien Charvet

Aurélien Charvet

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