Tribune : Sage-femme ; une profession oubliée8 min de lecture

« Ni le fric, ni le temps, ni la reconnaissance », « Cigogne mais pas pigeonne », « Métier formidable, statut fort minable ». Voici les mots que l’on pouvait lire sur les pancartes durant la manifestation des sages-femmes qui s’est déroulée ce mardi 26 Janvier.
Soyons honnête, il est très rare d’entendre cette profession se plaindre et de les voir manifester. Si elles en sont arrivées là, c’est parce que depuis de nombreuses années, leur profession n’est pas considérée par nos dirigeants.
La crise sanitaire que nous avons vécu cette année a résumé à la perfection cet état de fait.

Sage-femme ; une profession oubliée

Depuis un an, la France vit au rythme du COVID et des décisions gouvernementales. Si ce virus a fait, et continue de faire énormément de mal à notre société, tant sur les personnes malades, que sur la vie des Français au quotidien, il aura au moins permis de mettre un regard sur les professions si souvent négligées, non considérées, et pourtant indispensables.

En première ligne de ce combat contre le virus, il y a les professions médicales. Ces métiers qui d’ordinaire ne prêtent pas à débat, si ce n’est tous les 5 ans pendant les campagnes présidentielles, ont été mis sur le devant de la scène durant la première vague. Cette situation a d’ailleurs amené le gouvernement à prendre des mesures de revalorisation salariale pour ces métiers. Sur le papier, l’intention est noble. Néanmoins, une mesure au niveau de la revalorisation a mis en lumière le peu de considération qu’ils pouvaient avoir pour un métier, (pourtant bien impliquée dans le combat contre le covid), celui de sage-femme.

Pour comprendre d’où vient la colère de ces dernières, mais également comprendre dans quelle mesure le gouvernement a fauté, il est nécessaire de re-contextualiser via le parcours d’études et expliquer le cheminement ayant entrainé ces tensions.

Sage-femme ; le parcours et les responsabilités au quotidien

La parcours d’une sage-femme se compose de 5 ans d’études en passant par la tant redoutée première année de médecine (taux de réussite de 22%) puis 4 années de stage et de cours.

Au début des stages, c’est un véritable saut dans le vide pour l’étudiante qui se rend compte des responsabilités qu’une garde représente. Elle passera par tous les états durant ces quatre années ; la joie de commencer, la peur de mal faire, les pleurs suite à une garde qui s’est mal passée, les « je n’y arriverai jamais » et les « je ne travaille pas assez ». 

Enfin, à la fin de cette formation, elle obtient un diplôme qui va l’inscrire au registre des professions médicales. C’est d’ailleurs la raison qui a fait naître un malaise chez les sages-femmes suite aux annonces de revalorisation.

Au quotidien, et si la patiente ne souffre d’aucune pathologie, la sage-femme peut faire le suivi gynécologique (frottis, prescription et pose des moyens de contraception, IVG) et obstétrical, du début à la fin de la grossesse (préparation, échographie, accouchement, post-partum, rééducation du périnée etc).   

Malheureusement, peu de gens le savent, même ceux qui travaillent dans les hôpitaux.
Beaucoup de responsabilités, une grande polyvalence demandée, toujours plus de tâches, aucune communication sur l’importance que la sage-femme a au quotidien et peu de reconnaissance ; voilà le triste constat qu’elles font.

Le tableau n’est évidemment pas tout noir, la sage-femme vit des moments magnifiques avec les couples et si vous lui en parlez, elle vous dira certainement que son métier est le plus beau du monde, qu’elle vit des moments privilégiés avec les parents, qu’un lien indicible se créé, qu’il n’y a pas de plus grande joie que d’annoncer à un parent que son enfant est né en bonne santé et que chaque garde est enrichissante.

Mais toute médaille à un revers et les mauvaises nouvelles sont quotidiennes… Aussi, le rôle psychologique qu’elle doit avoir est d’une importance capitale.
Elle joue un rôle énorme pour accompagner les femmes victimes de violences conjugales, celles vivants dans la rue ou celles qui sont droguées, composer avec les patientes qui ne parlent pas Français, les parents qui ne respectent pas les règles et les urgences qui se succèdent, vivre au rythme des accouchements qui se passent mal, des bébés mort-nés, des femmes qui décèdent pendant l’accouchement, des enfants toxicomanes à la naissance, des pères apeurés et des mamans tétanisées.
Et quand vient la fin de son service, elle va repenser toute la soirée à ses prises en charges si les informations données pendant ses transmissions sont les bonnes, qu’il n’y a pas d’oubli, à ce qu’elle a pu dire à une patiente, et va relâcher toutes les émotions qu’elle doit contenir au fil de sa garde.

Pour résumer cela, je vous invite à aller voir la chronique poignante d’Adeline Dieudonné sur « La Première – RTBF » : https://www.facebook.com/watch/?v=742124996261970

Les conditions de travail
Depuis plusieurs années, les sages-femmes (et soyons honnête, le personnel hospitalier en règle général) doit faire face aux coupes budgétaires et à un manque de moyens très problématique. 

eDans un hôpital de Seine-et-Marne par exemple, pour faire face au manque d’effectif et à la surcharge de travail, les sages-femmes ont demandé des recrutements. Une volonté respectée mais à certaines conditions … Encore plus de responsabilités, la gestion de tâches qui n’incombaient pas aux sages-femmes et surtout une augmentation du nombre de naissance dans l’hôpital ; c’est le chien qui se mord la queue. 

Une demande paraît d’ailleurs invraisemblable : l’augmentation du nombre de naissance. Par quel biais ? Le porte à porte ? Forcer les femmes à accoucher dans cet hôpital ? De mémoire, il n’y a pas encore de statut de VRP chez les sage-femme… 

Le problème de la santé publique dans son ensemble est que les hôpitaux sont aujourd’hui organisés comme des entreprises où les malades ne seront bientôt plus des patients mais des clients, et où l’argent sera maître de toute décision au grand dam de la plupart des employés hospitaliers.
Or, la santé ne devrait jamais être soumis à ce type de décision. Evidemment, il y a des coûts qui doivent être réduits, mais pas au détriment des conditions de travail et de capacité de prise en charge des patients par un personnel surchargé.

Covid = Une gestion et une communication désastreuse ; 

Acte 1 : aucun protocole mis en place et dernières testée

Le premier élément qui a attisé la colère des sages-femmes est le manque de moyens (c’est un euphémisme) mis à leur disposition pour lutter contre le covid. Au début de cette crise, de nombreux protocoles ont été mis en place dans cet hôpital de Seine-et-Marne pour que le personnel ne soit pas exposé au moindre risque. Partout ? Et non…  Pas la maternité.
Aussi inconcevable que cela puisse paraître, aucune action n’avait été mise en place à cet endroit.
Les responsables sont surement partis du principe que les patients qui venaient n’étaient pas « malades ».
Il est bien connu que les femmes enceintes ne peuvent pas l’attraper et contaminer d’autres personnes… 

Le deuxième élément de cette colère est le dépistage tardif réalisé à leur encontre. Et par tardif, il faut entendre, derniers.
Aucun protocole mis en place, ne pas être testée à temps, je vous laisse imaginer l’état d’esprit dans lequel elles étaient à ce moment-là.

Acte 2 : Segur 

« Que le gouvernement et le ministère qui s’occupe de nous ne soient pas capables de reconnaître notre métier alors que c’est à eux de communiquer dessus, c’est très violent »
Ces mots viennent de Pia Laborde dans une interview pour Brut (https://www.facebook.com/1757782394471400/videos/588385305372310)  et résume à la perfection l’état d’esprit de la plupart des sage-femme quand le gouvernement a fait le compte rendu des accords du Segur de la santé.
La raison ? La revalorisation de cette profession à hauteur des professions paramédicales et non médicales. Cette décision n’est malheureusement que la dernière d’une longue liste dans laquelle les sage-femme ont constamment été mis de côté.

Et quand on demande au gouvernement d’argumenter et de se justifier sur cette décision, il botte en touche, à l’image d’Olivier Véran, le ministre de la santé, au 20h de France 2. 

A la question « Pourquoi les sages-femmes ne sont revalorisées que de 183€ et classées profession non médicale, alors que c’est une des 3 professions médicales de France ? » le ministre répond « on a posé la question au syndicat, est-ce que vous voulez que l’on mette la même somme à tout le monde que vous soyez technicien d’hôpital, ambulancier, secrétaire médical, agent de nettoyage, brancardier, infirmier, aide-soignant et sage-femme, les syndicats ont souhaité que tout le monde ait cette revalorisation de près de 200€ ». 

Là où le bât blesse, c’est que les professions évoquées par notre ministre ne sont pas des professions médicales mais paramédicales ou non médicales. C’est au mieux une erreur de jugement de la part du ministre (et d’incompétence) et, au pire, un manque total de considération.

Dans le même temps, les infirmiers ont eu le droit à une augmentation de 235€
L’écart n’est pas considérable et le but n’est pas de mettre en cause la revalorisation du salaire de ces derniers. C’est l’équité de la revalorisation qui pose problème, notamment compte tenu du salaire de base d’une sage-femme au début de sa carrière (1980 € brut), du nombre d’études et des responsabilités qui sont les siennes.

Comme le confirme Pia Laborde « C’est une profession médicale au même titre que les dentistes ou les médecins »

Acte 3 ; Le masque pendant les accouchements

La dernière situation qui a joué sur la colère des sages-femmes est la non obligation des femmes en train d’accoucher de porter un masque dans certaines maternités.
En effet, compte tenu de la situation sanitaire, il était demandé aux patientes en salle d’accouchement de porter un masque afin de ne pas contaminer les sages-femmes,
décision qui a provoqué un tollé. La contestation de cette dernière a d’ailleurs été menée par
Sonia Bisch, la porte-parole du collectif «Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques». Autrement dit, le fait de devoir porter un masque est rangé au même rang que les points ci-dessous ;

  • On s’est adressé.e à vous avec mépris, on vous a dit des paroles blessantes, on ne vous a pas cru.es lorsque vous disiez ressentir de la douleur.
  • Des remarques sexistes, lesbophobes, biphobes, transphobes, dégradantes vous ont été dites par le personnel soignant dans un contexte obstétrical ou gynécologique.
  • On vous a discriminé.e sur la base d’un handicap ou d’un corps jugé non-conforme lors d’un suivi en gynécologique ou en obstétrique.

Pour pondérer un peu les propos, Mme Bisch évoque le fait que la « violence » n’est pas le fruit du personnel : 

« Car oui c’est de la violence ce qui se passe. Mais elle n’est pas commise par les sages-femmes ou par les gynécologues-obstétriciens. C’est une violence qui est faite par les directeurs d’hôpitaux qui ne fournissent pas le matériel nécessaire aux sages-femmes qui pratiquent les accouchements. »

Néanmoins, malgré ces déclarations, une partie des sages-femmes a eu le sentiment (à juste titre) d’être attaqué personnellement.
Si certaines considèrent invraisemblable de demander à une femme d’accoucher avec un masque, d’autres mettent en avant le fait qu’on ne demande même pas l’avis de la sage-femme avant de prendre la décision alors qu’il s’agit de sa santé et qu’elle peut potentiellement se mettre en danger. 
Quels sentiments peuvent-elles ressentir quand mêmes les pouvoirs publics dont elles dépendent ne voit pas dans leur santé un sujet important?

Oui il est surement très pénible d’accoucher avec un masque, personne ne le nie. Pour autant, faut-il prendre le moindre risque ? Il suffit qu’une sage-femme soit positive pour que le risque d’une contamination du service existe.
Dans un monde idéal, la patiente aurait le temps d’être testée, les résultats arriveraient rapidement l’accouchement pourrait se dérouler sans prendre le moindre risque avec des sages-femmes équipées de masques FFP2 mais c’est une utopie. Certaines arrivent à l’hôpital à terme, avec le bébé prêt à naître et il faut traiter l’urgence sans prendre le temps de tester.
On peut être en désaccord avec le fait de demander à la patiente de porter un masque mais la moindre des choses est de demander son avis à la personne qui va l’accoucher.

Il est donc grand temps que notre gouvernement se penche sur le cas de ces sages-femmes qui
ne demandent aucun privilège si ce n’est de travailler dans de bonnes conditions avec un minimum de reconnaissance et de respect. 

Parce qu’à force de négliger le secteur public, négliger cette profession, de faire des économies de bouts de chandelles, de ne pas mettre en valeurs le travail de ces gens qui se battent tous les jours pour nous accompagner et pour que les patientes soient en bonne santé, la France va se retrouver au pied du mur, sans candidat pour devenir sage-femme… La manifestation n’était surement que le prélude d’une colère qui ne va cesser de grandir tant que nos dirigeants ne prendront pas de mesures. 

Ronan Masson.

Article écrit par Tribune

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