Le contrôle social sous l’ère Macron5 min de lecture

La présidence d’Emmanuel Macron achève de rendre visible une nouvelle pratique du pouvoir. Comme l’avait pressenti Gramsci, la domination repose aujourd’hui sur l’aliénation culturelle que la classe dominante est en mesure d’imposer via la représentation de l’évènement.

La domination, trait de caractéristique du monde moderne

La théorie de la domination est complexe et plurielle, tant sont nombreux les intellectuels qui conceptualisé le sujet. On les comprend. Dans le monde moderne, les gouvernants sont toujours à la recherche de nouvelles formes de domination, afin d’imposer une autorité sur les gouvernés. L’effet recherché est le consentement : exercer une influence déterminante sur les foules dans le but d’obtenir la validation collective. Chacun y est confronté tous les jours. Par exemple, l’Etat existe car le groupe consent à lui déléguer une part de sa souveraineté personnelle. L’Etat impose son autorité car il détient le monopole de la violence physique légitime (les forces de l’ordre) et le monopole fiscal (la capacité à lever les impôts).

Les rapports de domination traversent les sociétés modernes. C’est un problème essentiellement contemporain, car dans les sociétés traditionnelles la légitimité des gouvernants est beaucoup plus forte. La fabrique du consentement peut être un processus douloureux. Les manifestants réprimés sous l’effet des forces de l’ordre se voient contraints de consentir à la décision publique, sous la menace de la violence physique, voire de la mort. Les communards de 1871 ou les Gilets jaunes peuvent en témoigner.

La domination n’est plus matérielle mais culturelle

Le point de vue d’Antonio Gramsci est particulièrement enrichissant. Là où Marx considérait que la domination reposait sur la propriété privée des moyens de production, Gramsci pense qu’elle dépend plus probablement de l’aliénation culturelle. Ce concept -développé dans les prisons italiennes dans les années 1930- émet le postulat suivant : un groupe social est en position de domination lorsqu’il est en mesure d’imposer ses croyances et ses pratiques à la toute la société. Si l’économie crée les classes sociales et les entretient, le combat du prolétariat ne doit pas se borner à la volonté de changer les infrastructures économiques. Celui-ci doit modifier en profondeur la superstructure politique et culturelle.

Pour Gramsci, l’hégémonie culturelle de la classe dominante est assurée par ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « société civile ». Les syndicats, les organisations religieuses, les partis politiques, les médias, l’école… organisent le consentement collectif au moyen de la participation des travailleurs. Ces derniers sont absorbés par ces activités, mais uniquement dans le cadre étroit du capitalisme. Un certain nombre de pratiques, parmi lesquelles le vote aux élections, la pratique religieuse, la lecture des journaux etc. canalisent la contestation et les pulsions des masses. C’est l’aliénation.

Ici est l’apport majeur d’Antonio Gramsci. La domination repose sur l’aliénation culturelle que le groupe dominant est en mesure d’imposer aux autres via la représentation de l’événement.

L’ère de la télégouvernance

La théorie de l’hégémonie culturelle est capitale. Pourquoi ? Parce qu’on vit en plein dedans. En France, l’ère macronienne entérine l’utilisation d’une nouvelle pratique du pouvoir : celle de la télégouvernance. Ce qui compte n’est pas tant l’événement en lui-même, mais plutôt la perception qu’en ont les foules. Le réel devient un enjeu narratif.

L’élection de 2017 aura été la forme la plus aboutie, dans un régime autoproclamé « démocratique », du contrôle social décrit par Orwell dans 1984. On ne compte quasiment pas un grand média qui n’ait pas fait la promotion du candidat Macron. Les groupes dominants ou les « élites », qu’elles soient économiques, culturelles, universitaires, ont utilisé leur position de force pour irriguer la société des idées libérales. La machine politico-médiatique, à laquelle l’appareil judiciaire s’est allié en détruisant méthodiquement les candidatures de Fillon, Le Pen et Mélenchon, a imposé l’impératif moral de soutenir Emmanuel Macron. C’est le règne de télégouvernance : les médias s’arrogent le droit de production de la parole autorisée.

Les tentatives de contrôle social se multiplient depuis des années. Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, l’appareil médiatique s’est empressé d’appeler au « pas d’amalgames ». En 2017, il fallait à tout prix souscrire au « front républicain » contre Marine Le Pen, sous peine de se faire bannir du champ de la respectabilité politique et morale. Aujourd’hui, prenons le plan de relance européen, que le président s’est fait fort de présenter comme une « étape historique ». Quasiment tous les grands médias, au prix d’une information partielle et partiale,  ont salué cette initiative européenne. Pourtant, la France paiera plus qu’elle ne recevra (et dans de larges proportions). Cette manipulation de l’événement donne raison à Gramsci : la classe dirigeante impose sa vision des choses par la représentation qu’elle donne de l’événement. Au mépris, bien sûr, de l’événement lui-même.

Bienvenue en post-démocratie

C’est l’ère de la post-démocratie. La parole donnée vaut mieux que l’essence. Le paraître plutôt que l’être. La médiacratie joue sur les ressorts affectifs des masses. Elle produit de la moraline afin d’asservir. Aldous Huxley en avait fait démonstration dans Le Meilleur des mondes : moraline, affects et ressorts émotionnels entretiennent les foules dans leur propre servitude. Elles consentent à leur domination car elles sont entretenues dans l’illusion du bien qu’on leur sert. C’est ainsi que les experts pérorent du haut de leurs chiffres pour expliquer que le revenu disponible ne baisse pas et que l’immigration n’augmente pas. Et qu’importe si les Français ont le sentiment inverse. Greta Thunberg peut bien raconter n’importe quoi sur le réchauffement climatique et Emmanuel Macron se faire passer pour un président écologiste, leur identité narrative sera toujours plus importante que leur identité réelle.

La souveraineté populaire est peu à peu supprimée. Dans la post-démocratie, le peuple n’est plus un sujet historique, c’est une machine à légitimer la décision publique. L’hégémonie culturelle des classes dominantes produit le consentement des masses, qui sont sommées de légitimer les gouvernants afin de faire revêtir à leur action un aspect démocratique.

Notre réalité s’apparente parfois au film Matrix. Nous vivons dans la matrice. Quelques-uns en sont sorti, et ils ont été banni de l’espace médiatique. Les chiens de garde de la matrice suppriment peu à peu les déviants (Éric Zemmour, Frédéric Lordon…), en les reléguant en dehors de la respectabilité médiatique. Moins la matrice fait illusion, plus ses gardiens sont agressifs.

La société liquide

Au fond, ce qui est étonnant dans l’histoire, c’est la docilité des masses. Entretenues dans leur propre servitude, elles vivent encore dans la matrice. Le système actuel prospère sur les bases de la « société liquide », comme l’écrivait le sociologue Zigmunt Bauman. Sous l’effet du néo-libéralisme et de la société de consommation, notre société, autrefois « solide », est aujourd’hui « liquide ». Son unique référence est l’individu, intégré à la communauté par son acte de consommation. Tout est flexible, y compris et surtout les relations sociales. L’amour ou l’amitié sont liquides car les individus sont interchangeables et le lien social éphémère. La télé-réalité est le miroir de cette société impulsive et évanescente.

L’aliénation culturelle prospère sur l’atomisation de l’homme. L’individu vidé de sa substance n’est plus qu’un robot, dont le discours dominant comble le manque abyssale de valeurs et de sens. Plus de 20 millions de Français ont voté pour Emmanuel Macron en 2017. Autrement dit, plus de 20 millions de Français ont suivi docilement les injonctions du rouleau compresseur politico-médiatique.

Depuis, le système a tremblé. Le mouvement des Gilets jaunes l’a fait douter de sa force. Soutenir ce mouvement, c’est honorer l’héritage de ceux qui ne sont pas couchés. Car, comme l’écrivait prophétiquement Georges Bernanos : « La liberté de notre pensée se conquiert chaque jour contre nous-même, contre nos habitudes, nos préjugés, l’effort de propagande, et cette lutte ne va pas sans d’amères déceptions, des défaites humiliantes, qui vous enlèveraient – si vous en faisiez la cruelle expérience toute certitude d’être encore vraiment libres, ou du moins de vous proclamer tels ».

Article écrit par Elouan Picault

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