Immigration et capital8 min de lecture

Si vous avez l’occasion de croiser, sur le chemin de votre faculté, de votre lieu de travail ou en rentrant chez vous, l’un de ces nombreux kiosques à journaux typiquement parisiens, vous avez sans nul doute aperçu la couverture du dernier numéro d’Historia[1] : « Ces Arméniens qui ont fait la France ». Y trône, bien entendu, le grand Charles Aznavour, à la carrière riche de 1.300 chansons. Avant de nous quitter l’an dernier, dans l’une de ses dernières interviews, le chanteur déclarait, sur RTL : «Je suis devenu Français d’abord, dans ma tête, dans mon coeur, dans ma manière d’être, dans ma langue… J’ai abandonné une grande partie de mon arménité pour être Français. Il faut le faire. Ou alors, il faut partir »[2]. Il est heureux de voir, à l’heure où de nombreux fils de France refusent de reconnaître l’existence d’une culture française, que des étrangers non seulement la reconnaissent, mais l’embrassent même avec un sincère désir d’aimer leur pays d’accueil. Les traîtres ne sont pas toujours dans le camp que l’on pense. Après tout, le Christ lui-même fut vendu et trahi par son ami. « Il n’y a pas de culture française », baiser de Judas sur la joue du maître pays!

Il est bien à regretter, cependant, que toutes les populations immigrées ne se conduisent pas avec une telle droiture envers la France. Nos problèmes contemporains n’auraient alors qu’une bien maigre importance, et parler d’immigration ne serait sans doute pas aussi tabou qu’aujourd’hui. Le débat ne se focaliserait pas sur le simple et inutile combat « Refugees welcome » contre « Refugees not welcome ». Le problème est bien plus épineux. Ces luttes intestines sont jetées au peuple comme un os à ronger, tandis que le pouvoir central y trouve un intérêt absolument opposé. Là où le peuple se déchire entre pour ou contre l’immigration pour des raisons identitaires ou humanistes, nos technocrates y voient une opportunité sur un terrain bien différent : le monde économique. Eh puis quoi ?! Qui penserait raisonnablement que des élus ayant si peu de scrupules à malmener leur propre peuple, que des élus avec qui les sans-dents n’ont absolument rien en commun, auraient pourtant l’ouverture d’esprit et la générosité de coeur pour aller secourir le monde entier, sans y trouver son intérêt, sans n’avoir aucune garantie offerte en échange de ce service.

Une garantie ? Un échange ? Mais alors, n’est-ce pas de la pure générosité que d’ouvrir les frontières ? N’est-ce pas au nom du seul accueil des réfugiés et de la défense des plus faibles que ces centaines de milliers d’immigrés sont accueillis en France ? Officiellement, si ! Officieusement, non. Mais justifier l’immigration par de pures raisons économiques serait bien trop risqué. Encore que, ces derniers mois, les langues commencent à se défaire…

Déjà, le 21 mars 2000, un rapport des Nations Unies donnait instruction à l’Europe d’appliquer le principe de la Replacement migration, le migration de remplacement[3]. L’auteur de cette formule explique, en effet : « Le concept de migration de remplacement correspond à la migration internationale dont un pays a besoin pour éviter le vieillissement de la population qui résulte des taux bas de fécondité et de mortalité. Le déclin de la population est inévitable, en l’absence de population de remplacement »[4]. Autrement dit, parler de remplacement de population ne traduit pas une volonté de remplacer un peuple par un autre, mais de remplacer une absence de peuple, une absence de renouvellement démographique, par une population extérieure venant « remplacer », de fait, l’absence de naissance européenne. A moins de deux enfants par femme, un pays décline, décroît. Et se pencher sur ce grave problème de la natalité française n’a rien d’une nouveauté. La nouveauté serait même plutôt de ne plus pouvoir en parler. Déjà, au début du XXe siècle, lorsque la France ne comptait « que » 2,74 enfants par femme, là où le Royaume-Uni en dénombrait 4, et l’Allemagne 3,8, le capitaine Maire, à la tête de la Ligue des pères et mères de familles nombreuses, lança cette phrase emblématique du mouvement : « La famille normale est la famille de 3 enfants ; à partir du quatrième, la famille a payé plus que son tribut et la nation a envers elle une dette sacrée »[5].

La natalité d’un pays est le signe de sa vitalité. Un pays dont les fils et les filles perdent le goût de transmettre la vie court nécessairement à sa propre perte, aussi bien humainement qu’économiquement. Et dans un monde aussi capitaliste que celui du XXIe siècle, où l’homme n’est plus qu’un pion dans la machine capitaliste, comme le souligne Natacha Polony[6], il est aisé de comprendre que ce sont bien les raisons économiques qui poussent nos responsables politiques, simples prestataires au service des banques et des grandes entreprises[7], à opter et adopter l’immigration de masse. Elle est la dernière chance de sauver l’économie française. Et pourtant, « Avant l’économique, vient le politique », comme le souligne le récent journal Création dans un article tout à fait surprenant[8].

Cela, Jean-Paul Delevoye ne le cache plus, les langues commencent à se délier : « Je suis très frappé de la réaction des peuples européens puisque la démographie européenne et son vieillissement fait que si on veut garder le même nombre d’actifs dans la machine économique – à moins que la machine remplace ça – il va falloir cinquante millions de populations « étrangères » pour équilibrer la population active en 2050 en Europe ». Avant de terminer : « Parce que l’économie dépend du nombre de personnes qui travaillent »[9]. Que rajouter quand tout est dit ? Et comment ne pas s’offusquer, à la suite de Natacha Polony, face à ces propos aux deux conséquences désastreuses : la première idée ressortant de la rhétorique de monsieur Delevoye est d’appuyer l’idée selon laquelle « les humains sont des pions interchangeables au service de l’économie, donc on peut vider l’Afrique, piller les ressources matérielles et humaines de ce continent […] Personne ne se demandera si tous ces gens qui sont contraints à l’exil auraient préféré vivre et travailler au pays »[10]. De plus, cela contribue à inverser le rapport entre celui qui accueille et celui qui est accueilli. Finalement, ce serait à nous de dire merci. De fait, nous ne pouvons tirer une autre conclusion que celle de la directrice de rédaction de Marianne : « Comment voulez-vous qu’un individu s’intègre dans une société s’il estime et si on lui répète que cette société lui doit sa pérennité ? ».

Mais le problème n’est pas seulement français. Pas même spécifiquement européen : il s’étend jusqu’aux frontières canadiennes où, pour les mêmes raisons, les chefs d’entreprise ont appelé les partis, en avril dernier, à calmer les débats autour de l’immigration et à ne pas en faire un sujet principal, à l’arrivée des élections. En effet, monsieur Hyder, président du groupe de pression représentant les dirigeants des plus grandes entreprises canadiennes, a déclaré avoir mis en avant les bénéfices économiques de l’ouverture des frontières à un grand nombre de personnes. Il le confie lui-même : « Ce que j’ai dit aux chefs des partis politiques sur cette question est ceci : « S’il vous plaît, s’il vous plaît, faites de votre mieux pour résister à faire de l’immigration l’enjeu de cette élection ». Je ne pouvais pas être plus clair »[11]. A son tour, Jean-Marc Borello, président du directoire du Groupe SOS et délégué national d’En Marche ! l’affirme: « Il n’existe pas de chef d’entreprise digne de ce nom qui ne voit dans l’immigration une extraordinaire opportunité »[12].

Voilà où nous a mené un demi-siècle de libéralisme, d’abandon de l’esprit chrétien qui façonna si longtemps et avec une telle harmonie notre bon vieux continent. Voilà où nous ont mené ces politiques désincarnées, où les règnes du profit et du mondialisme ont trouvé dans une construction européenne béate les serviteurs les plus bas et les plus vénaux. Mais l’homme ne peut pas servir deux maîtres, il ne peut pas servir à la fois la France et l’argent. Beaucoup peuvent se demander comment la mère patrie a pu tomber si bas en si peu de temps. A ceux-là, nous répondrons d’abord : « par le centralisme républicain ». Un Etat décentralisé n’aurait jamais pu entraîner le pays entier dans sa chute : à une telle volonté, des contre-pouvoirs communaux ou provinciaux se seraient opposés. De même que ranger toutes ses cartes dans un portefeuille, c’est risquer de tout perdre en perdant ce portefeuille, de même centraliser, c’est risquer de perdre la France entière, mise à la botte d’un président dont on ne connaît à peu près rien des ambitions privées, des compétences ou de l’honnêteté. Les hasards démocratiques ne sont pas pour rien dans le déclin national.

Nous dirons, en deuxième lieu : par les partis politiques. Les contradictions, de gauche comme de droite, ne se seraient jamais autant propagées à travers les peuples de France si la politique citoyenne n’était pas qu’un vaste copier-coller du monde politique et des luttes partisanes se jouant au sein des assemblées représentatives. Car comment concilier anticapitalisme, antilibéralisme, et défense farouche de l’immigration, lorsque l’on voit à quel point celle-ci sert le capitalisme, avant de servir les intérêts des peuples obligés de quitter leur pays, de renoncer à leurs racines et de risquer leur vie pour arriver en Europe ? Et comment se positionner contre l’immigration tout en soutenant un libéralisme économique, alors même que le deuxième se nourrit du premier ? « La gauche morale, oubliant le socialisme, s’est ralliée à la société de marché, tandis qu’une certaine droite conservatrice ne parvient toujours pas à comprendre que le capitalisme libéral détruit systématiquement tout ce qu’elle veut conserver »[13], à commencer par sa France traditionnelle, écrit Alain de Benoist. A juste titre.

Enfin, nous dirons : parce que, lorsque toute vue sur une vie éternelle est évincée, lorsque l’homme n’est plus concentré que sur sa vie terrestre, lorsque son passage sur terre devient une fin, et non plus un moyen, alors l’argent devient, oui, le dieu des fils d’Adam. A une vie éternelle, il faut dieu éternel. A une vie finie, il faut un dieu fini. De fait, l’argent ne devient plus un moyen, mais uniquement une fin. Et l’on comprend combien l’esprit matérialiste de ce siècle pèse sur les désastres libéraux.

Alors oui, que l’on soit ou non opposé à l’immigration, il faut le reconnaître : celle-ci demeure une chance pour l’économie française, tant que la nation ne retrouvera pas en elle-même les forces nécessaires pour perdurer de manière autonome. Parce que oui, la démographie est le signe de vitalité le plus poignant d’une nation, et que oui, quand on n’arrive pas soi-même à se tenir debout, on demande l’aide du voisin. Mais irions-nous jusqu’à faire de l’immigration une chance pour la France ? Certes non, puisque le pays doit désormais s’habiller aux couleurs de ses sauveurs étrangers. Sortir de cette impasse ne sera possible que par l       a réunion de trois facteurs : 1) une volonté politique incarnant charnellement la France, et par là l’intérêt du pays, et non une autorité représentant les passions momentanées du peuple, et esclave d’un parti ; 2) une autorité responsable, et non une autorité disparaissant au bout de 5 ans au rythme du tourniquet démocratique ; 3) une indépendance nationale retrouvée, et non une soumission à des instances européennes et internationales devant lesquelles la France s’aplatit et s’écrase au point de disparaître. Car pardon de la dire mais quand on s’appelle la France, c’est trop ridicule de se soumettre à qui que ce soit.

Matthieu Quadrelli

[1]Historia n°876, Ces Arméniens qui ont fait la France, décembre 2019.

[2]Charles Aznavour au sujet de l’immigration, sur RTL, 28 février 2013. lien : https://www.youtube.com/watch?v=zrZ07dYY9Z0

[3]« Replacement migration » : rapport de la Division de la population, département des Affaires économiques et sociales, secrétariat des Nations Unies, 21 mars 2000.

[4]Philippe de Villiers, Les cloches sonneront-elles encore demain ?, p.77, Paris, Albin Michel, 2016.

[5]Arnaud-Dominique Houte, Le triomphe de la République, p.358, Paris, Points Histoire 2018.

[6]Natacha Polony : la rhétorique de Delevoye sur RTL, 13 décembre 2019. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=ba9IT6dfodU

[7]Richard Bohringer face à Henri Guaino, sur On n’est pas couché, 22 décembre 2013. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=JYhg9dXVN9c

[8]Création n°4, A l’abordage, « Remettre les choses dans l’ordre », p.14.

[9]Jean-Claude Delevoye, sur BFMTV, le 29 novembre 2019. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=SctebOUg84g

[10]Natacha Polony : la rhétorique de Delevoye sur RTL, 13 décembre 2019. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=ba9IT6dfodU

[11]Journal en ligne Le Devoir, 27 avril 2019. Lien : https://www.ledevoir.com/economie/553081/immigration-des-chefs-d-entreprise-appellent-les-partis-a-calmer-le-jeu

[12]Jean-Marc Borello, tribune dans Le Point, 11 juillet 2019. Lien : https://www.lepoint.fr/debats/tribune-les-chefs-d-entreprise-doivent-voir-l-immigration-comme-une-extraordinaire-opportunite-11-07-2019-2323985_2.php

[13]Alain de Benoist, Contre le libéralisme, Monaco, Editions du Rocher, 2019.

Article écrit par Auteur Ponctuel

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