Être de droite … ou le néant, la recomposition du spectre politique16 min de lecture

Depuis les Européennes du printemps 2019, le thème de la recomposition de la droite est revenu en force dans le débat public. Beaucoup parlent d’union, mais ce n’est jamais la même. Le Rassemblement National voudrait avant tout des ralliés tenus de soutenir Marine Le Pen en 2022, mais sait qu’il manque de cadres pour mener des listes aux municipales. Les Républicains veulent essayer de survivre, mais se déchirent sur la stratégie : renouer l’alliance avec le centre ou entretenir un dialogue avec les autres courants de la droite. Patrick Buisson, quant à lui, appelle ses vœux une alliance des anti-libéraux, tablant sans doute sur l’absorption de ceux de gauche par ceux de droite comme cela se passe en Italie (La Ligue siphonnant le Mouvement cinq étoiles). Quant à Marion Maréchal, on ignore si elle navigue à vue (coaguler ce qui, à LR, est compatible avec la droite nationale) ou si elle a vraiment pensé une stratégie par étapes permettant de mener sa sensibilité (pouvant d’ailleurs être incarnée par un autre si elle se refuse à concurrencer sa tante) jusqu’à une candidature à l’élection présidentielle.

 

Dans l’état actuel des choses, aucune des forces à droite n’est capable, à elle seule, de constituer une alternative à Macron

 

Dans l’état actuel des choses, aucune des forces à droite n’est capable, à elle seule, de constituer une alternative à Macron : celui-ci est, certes, minoritaire, mais son positionnement central lui permet de rallier les modérés des deux côtés du spectre politique. Une réorganisation partisane est donc indispensable si le camp de droite veut être capable de l’emporter. Or, nombre d’hommes politiques semblent aveuglés par une analyse à court terme. Les Républicains qui paniquent confondent résultats électoraux (l’échec de la liste menée par François-Xavier Bellamy mais dont l’incohérence était flagrante) et poids réel d’une sensibilité dans l’opinion publique. Le Rassemblement National, quant à lui, serait présomptueux s’il déduisait de son assez bon score aux Européennes la disparition du plafond de verre qui l’empêche d’emporter, à lui seul, une élection au scrutin majoritaire à deux tours. Il faut donc tenter une analyse des forces politiques, enracinée dans l’histoire, combinant aspects doctrinaux et électoraux. 

 

 

La classification des forces politiques

 

Électoralement, le clivage droite-gauche s’est cristallisé sous la Ve République en raison du mode de scrutin mis en place en 1962 (majoritaire à deux tours avec uniquement deux candidats au second tour) dont l’effet a été amplifié par ce qu’il est convenu d’appeler le phénomène majoritaire (la démobilisation du camp ayant perdu la présidentielle conduit à la victoire des candidats du nouveau chef de l’État à l’occasion des législatives). Sous les régimes précédents, le clivage était plus flou dans la mesure où les partis politiques modérées pouvaient s’allier avec des forces connexes de l’autre camp et ignoraient les organisations extrêmes de leur bord. 

Pour autant, il possible d’identifier, depuis la Révolution, des forces politiques dont l’idéologie est de droite ou de gauche. René Rémond a, dans les années 1950, proposé une classification des courants de droite : les droites réactionnaire (légitimiste, catholique sociale), bonapartiste et orléaniste. L’épigone de la seconde est, au XXe siècle, le gaullisme. Quant à l’orléanisme, il est incarné par le courant libéral. Depuis, d’autres classifications ont pu être proposées (par exemple : droites populiste, autoritaire et libérale) mais ne remettent pas en cause, pour l’essentiel, l’identité idéologique de ces courants classés sur la droite du spectre politique. 

En fait, c’est l’appartenance à la droite du bonapartisme et de l’orléanisme qui a été discutée. Il a été montré (Frédéric Bluche) que ceux-ci ont été, au XIXe siècle, des centres : le premier par synthèse, le second par rejet des extrêmes (réactionnaires d’un côté, républicains de l’autre). Ce n’est qu’en raison de la vie politique et du développement des idées socialistes (collectivistes) qu’ils se sont retrouvés sur la droite du spectre politique. D’ailleurs, dans une récente étude renouvelant l’analyse de la gauche (en ne la réduisant pas aux courants communiste, socialiste et radical en action depuis la IIIe République), Jacques Julliard n’a t-il pas montré que le courant libéral était (avec les gauches jacobine, collectiviste et libertaire) l’une des forces de ce camp ? 

 

 

Un positionnement variable sur le spectre politique 

 

Se pose donc la question du positionnement d’une force sur le spectre politique. Celui-ci n’est pas statique ; il est fait d’interactions. Le positionnement d’une force sur le spectre politique ne dépend pas seulement du programme qu’elle propose ou de la doctrine qu’elle professe mais aussi des rapports de force qu’elle entretient avec les autres mouvements. Albert Thibaudet a, dès les années 1930, mis en exergue que la vie politique française avait été marquée par un mouvement sinistrogyre. Depuis la Révolution, les nouvelles forces politiques sont apparues par la gauche : elles ont progressé (d’où le gauchissement du spectre politique) et ont repoussé vers la droite les organisations et les idéologies qui étaient nées antérieurement. Ainsi, le libéralisme est-il passé de gauche (au XVIIIe siècle) à droite (au XXe siècle) après avoir incarné le centre (au XIXe siècle). De même, le radicalisme a glissé de l’extrême-gauche au centre-gauche au cours de la IIIe République. Le conservatisme s’est, petit à petit, coloré de libéralisme au fur et à mesure de la progression du socialisme alors qu’il entretenait, à ses débuts, des liens assez étroits avec la pensée contre-révolutionnaire. Même le catholicisme social (philosophiquement classique) a été comme idéologiquement compressé par la démocratie chrétienne (assurément moderne) à partir du « Ralliement » (1892).

 

Désormais, dans le contexte d’une mondialisation (financière et culturelle) incontrôlée ou encore d’une construction européenne en perte de repères (géographiques et culturels), la pression idéologique vient par la droite, ce que j’ai proposé d’appeler le « mouvement dextrogyre »

 

Or, la pression idéologique venue par la gauche s’est brutalement tarie à partir de la décennie 1990 (chute du mur de Berlin, effondrement de l’Union soviétique). Cela ne signifie pas que la gauche ne domine pas encore dans les milieux culturels et médiatiques. Mais les idées qu’elle préconise (multiculturalisme, théorie du genre) sont déjà anciennes : elles datent des années 1970. Désormais, dans le contexte d’une mondialisation (financière et culturelle) incontrôlée ou encore d’une construction européenne en perte de repères (géographiques et culturels), la pression idéologique vient par la droite, ce que j’ai proposé d’appeler le « mouvement dextrogyre » : d’une part, les idées de droite se déploient à nouveau dans l’espace public (ce qui conduit le peuple de droite à se radicaliser ou se « redroitiser ») et, d’autre part, les idéologies glissent sur le spectre politique mais dans le sens inverse du courant précédent, c’est-à-dire de droite vers la gauche. Le regain de force des idées classiques (c’est la cause) provoque un glissement des idées de droite vers la gauche (c’est l’effet). Ainsi, le libéralisme qui s’était retrouvé à droite dans le contexte du développement des idées socialistes (révolution bolchévique, affrontement Est-Ouest) est en passe de repasser à gauche. Il retrouve son unité intellectuelle (Jean-Claude Michéa) par la réunification du libéralisme culturel (qui était resté à gauche) et du libéralisme économique (qui s’était déplacé à droite). 

 

 

Une ligne de démarcation relative à un contexte mais nullement subjective 

 

Ainsi, la position de la ligne du clivage entre la droite et la gauche a changé au fil du temps. La ligne de démarcation est relative à une situation historique, mais elle n’est pas philosophiquement subjective. Il a toujours été possible de déterminer, sur le spectre politique, un côté droit et, de l’autre, un côté gauche. Trois étapes, ayant chacune un critère de distinction, peuvent être identifiées. Au XIXe siècle (jusqu’à la mise en place de la IIIe République entre 1875 et 1879), le régime politique permettait de distinguer la droite (favorable à un exécutif fort) et la gauche (partisane d’un régime parlementaire). Au XXe siècle (jusqu’à la fin des Trente glorieuses), l’étendue de la fonction de la puissance publique a servi de curseur, la droite limitant le rôle de l’État aux fonctions régaliennes tandis que la gauche favorisait son intervention économique et sociale. 

 

Libéralisme et socialisme reposent tous deux sur la même hypothèse (moderne) du pacte social, le premier affirmant que les individus doivent avoir la priorité parce que, sans eux, il n’y aurait pas de société, le second considérant que cette dernière, constituée par l’addition des individus, doit primer sur ceux-ci puisque le tout est plus grand que les parties.

 

Or, depuis une trentaine d’années, les forces communistes se sont effondrées tandis que le parti socialiste a, officieusement, fait son Bad-Godesberg. Le critère économique n’est donc plus significatif pour distinguer droite et gauche : entre le socialisme et le libéralisme (en passant par la social-démocratie et le social-libéralisme), les différences sont plus de degré que de nature. Libéralisme et socialisme reposent tous deux sur la même hypothèse (moderne) du pacte social, le premier affirmant que les individus doivent avoir la priorité parce que, sans eux, il n’y aurait pas de société, le second considérant que cette dernière, constituée par l’addition des individus, doit primer sur ceux-ci puisque le tout est plus grand que les parties. 

C’est désormais dans un autre domaine que droite et gauche peuvent être véritablement distinguées : dans la lignée de mai 68, elles s’opposent sur les questions identitaires (immigration, multiculturalisme) et civilisationnelles (mœurs, bioéthique). Ainsi, les corps sociaux (qu’il s’agisse de la famille, de l’entreprise ou de la nation) sont-ils des manifestations d’un ordre naturel des choses supérieur à l’homme (position classique) ou des constructions artificielles produites exclusivement par la volonté humaine (vision moderne) ? L’affrontement entre ces deux philosophies – le réalisme et l’idéalisme –, que d’aucuns auraient pu croire dépassé et relégué aux oubliettes de l’histoire, est de nouveau crucial. Dès lors et, ce, bien avant l’émergence et la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, la ligne de fracture passe au sein du camp classé à droite, non pas entre les partis mais, de manière sinueuse, en leurs seins. Sur la droite du spectre politique, il y a ceux qui sont véritablement « de » droite et ceux qui ne sont (pour l’heure) qu’« à » droite, l’avenir de ces derniers étant, sous la pression du mouvement dextrogyre, de retourner à gauche. 

 

 

Une tripolarisation vraisemblablement éphémère

 

La tripolarisation illustrée par la présidentielle de 2017 (gauche, centre et droite) semble ne devoir qu’être temporaire, la bipolarisation étant d’ailleurs dans la logique de l’élection présidentielle au suffrage universel direct à deux tours où ne peuvent s’affronter, au second, que deux candidats. 

Le socialisme est discrédité depuis la déconfiture du bloc soviétique, la social-démocratie par l’échec de l’État-Providence qui s’est révélé incapable d’un côté, d’empêcher la crise de la justice distributive (disproportion entre la difficulté de l’acte, travail ou investissement, et sa rétribution, le revenu obtenu) et, de l’autre, d’éviter la distorsion entre l’augmentation des prélèvements obligatoires et le délitement des services publics sur toute une partie du territoire national (celui de la « France périphérique »). Les forces de gauche ne pourraient espérer survivre qu’en mobilisant, sur la base du communautarisme et de l’indigénisme, l’électorat d’origine immigrée.

Le libéralisme (économico-sociétal) se réunifie et glisse vers la gauche du spectre politique (bénéficiant de la disparition du socialisme) tout en empiétant encore sur le centre-droit (Verts, LREM et MoDem). Pour s’opposer au collectivisme, nombre d’hommes de droite ont fait, un temps, alliance avec les libéraux. Mais, désormais, la rupture apparaît inéluctable. Reposant sur le subjectivisme, le libéralisme est une philosophie globale selon laquelle il n’existe aucune valeur en dehors du consentement, de la rencontre de volontés. Le niveau de libéralisme d’une société ne se mesure pas qu’à l’aune de la pression fiscale (qui en France est, à l’évidence, étouffante) ; il dépend aussi de l’emprise du marché sur la société, de ce qui est négociable. Or, l’ouverture des frontières et la transformation des mœurs (auxquels un homme authentiquement de droite est hostile mais qui permettent de réunir progressistes de gauche et libéraux positionnés un temps à droite) n’ont cessé d’étendre le marché, de libéraliser la société.

 

La ‘‘guerre à droite’’ est triple. Elle est un affrontement électoral entre les partis classés à droite, une guerre culturelle entre deux positions inconciliables, les philosophies classique et moderne et une lutte entre la base et la direction des partis.

 

 

L’inévitable triple guerre à droite

 

Le mouvement dextrogyre induit une « guerre à droite ». Celle-ci est triple. Elle est d’abord un affrontement électoral essentiellement entre les différents partis classés à droite. Mais, il ne s’agit, là, que de l’aspect le plus superficiel. Elle est, ensuite et surtout, une guerre culturelle entre deux positions inconciliables, les philosophies classique et moderne. La pensée classique promeut la sociabilité naturelle (où les corps sociaux sont régis par des principes inscrit dans l’ordre cosmologique des choses) tandis que l’idéologie moderne fait l’apologie de la sociabilité artificielle (où les règles de fonctionnement des corps sociaux sont produites par la rencontre de volontés). 

Cette ligne de fracture doctrinale fondamentale passe au sein du camp classé électoralement à droite : elle distingue, d’un côté, la droite ontologique (philosophiquement classique) et, de l’autre, la droite situationnelle (idéologiquement moderne). Celle-ci n’est de droite qu’en raison des rapports de force partisans. En fait, elle partage l’essentiel de ses valeurs avec la gauche. En raison, d’une part, de l’épuisement du socialisme et, d’autre part, du redéveloppement des idées classiques, cette droite moderne peut s’allier avec la gauche (« grande coalition ») et même redevenir, à terme, l’essentiel des forces de gauche. 

Il est certain que le clivage droite-gauche n’est qu’un critère de classement relatif, c’est-à-dire relativement à une situation politique. Mais il est utile pour décrire la double réalité partisane et doctrinale. Tout spectre politique est susceptible d’être décrit et analysé selon un tel clivage. Le fait que le critère de la césure entre la droite et la gauche ait changé au cours de l’histoire ne permet pas de conclure que le clivage n’existe pas ou plus hic et nunc. Dire que le clivage propre au XIXe siècle (sur la question du régime politique : monarchistes contre républicains) ou au XXe siècle (sur l’étendue du domaine de compétence de l’État : les régaliens contre les interventionnistes) n’est plus significatif ne permet pas de conclure qu’il s’est évanoui. 

L’opposition entre souverainisme et mondialisme est parfaitement réelle ; elle est d’ailleurs l’une des illustrations possibles de l’affrontement entre classicisme et modernisme. Mais, elle ne fait nullement disparaître le clivage droite-gauche. Car, le souverainisme se situe clairement sur la droite du spectre politique. Si des personnes de gauche s’y rallient, c’est qu’elles ne sont plus de cette tendance : elles ont abandonné leur utopie internationaliste. Il n’est donc nul besoin de chercher à les rallier en professant certaines idées de gauche. En outre, réduire le clivage politique à cette opposition, c’est feindre d’ignorer que toutes les questions sont philosophiquement indissociables : il existe une conceptions classique et une autre moderne pour tous les corps sociaux, qu’il s’agisse de l’Europe ou de la famille, de la nation ou de l’entreprise. Défendre une position classique pour un sujet et une orientation moderne pour un autre, c’est faire preuve d’une incohérence susceptible de ruiner l’efficacité de la politique que l’on entend mettre en œuvre. 

Même si la modernité a cherché à détruire l’ordre naturel des choses, elle n’a pu qu’en obscurcir la perception et non le déraciner entièrement du cœur et de l’esprit des hommes. Sans qu’ils en soient nécessairement conscients, une grande partie des Français sont toujours classiques : c’est le cas quand ils veulent conserver leur identité et exiger des immigrés l’assimilation ou la remigration, quand ils voient dans l’Europe une civilisation et rejettent la bureaucratie de l’UE, quand ils approuvent les crèches de Noël dans l’espace public et refusent le laïcisme ou quand ils défendent la famille traditionnelle contre une atomisation hédoniste. La contre-subversion peut donc s’appuyer sur un authentique pays réel. 

Enfin, la « guerre à droite » est une lutte entre la base (électeurs et nombre de militants) et les directions des partis. Les premiers aspirent à une recomposition du spectre politique selon des clivages doctrinaux clairs. Les seconds freinent des quatre fers pour défendre leurs intérêts organisationnels. En effet, la ligne de fracture entre les classiques et les modernes ne passe pas entre les partis mais en leur sein, la proportion des deux orientations étant cependant différente en fonction des mouvements. Il y a, dans tous les partis classés à droite, depuis le centre jusqu’au RN compris, des personnes doctrinalement classiques et donc plus proches entre elles que de certains membres de leurs propres structures. Elles ont été séparées par des sensibilités différentes, mais surtout par l’esprit sectaire et mortifère des partis.

 

Même si la modernité a cherché à détruire l’ordre naturel des choses, elle n’a pu qu’en obscurcir la perception et non le déraciner entièrement du coeur et de l’esprit des hommes.

 

 

Cohérence doctrinale et programme commun

 

L’ensemble de la droite conservatrice et populiste (LR délesté de son aile gauche, PCD, DLF, SIEL et RN), est la première force politique du pays ; mais elle est impuissante tant qu’elle reste divisée. Seule une alliance, non pas des appareils parisiens mais des forces vives du pays, partout dans le tissu social de la France, sur la base de valeurs claires pourrait permettre de constituer un programme commun (ne confondant pas libertés économiques et libéralisme, ni question sociale avec étatisme collectiviste) et de faire émerger une force politique qui, parce que renouvelée dans sa doctrine et ses incarnations, sera débarrassée des actuels handicaps des actuelles différentes composantes de la droite : la suspicion de schizophrénie à l’égard des uns, le blocage psychologique vis-à-vis des autres.

Pour ne pas rester dans l’impuissance en continuant à proposer une offre insatisfaisante, la droite va devoir faire un effort de clarification doctrinale. Le conservatisme prôné par la droite modéré vis-t-il à modérer l’emballement de la modernité ou à en inverser le processus, à constituer un rempart contre la pensée classique ou à lui servir de véhicule ? Autrement dit, le conservatisme n’est-il que le faux-nez moralement présentable du libéralisme ou constitue-t-il une passerelle ? Ses partisans sont à la croisée des chemins : ils peuvent faire de lui l’antichambre ou l’antithèse de la tradition. Quant au populisme, vise-t-il la défense du peuple en tant que corps politique ou sert-il de prétexte pour proposer des mesures socialo-collectivistes ? Car, ne pas être libéral ne signifie nullement se rallier au socialisme et à la croissance permanente de l’État-Providence. Le libéralisme n’a pas le monopole de la défense des libertés et de la dénonciation de la spoliation fiscale. Enfin, les composantes de la droite doivent cesser de télescoper, par facilité, l’idéologique et le sociologique : pensent-elles sérieusement devoir abandonner toute tentative de cohérence doctrinale et se laisser contaminer parce qu’elles captent ou essaient de séduire des électeurs venus d’au-delà de leur segment électoral habituel (du centre pour LR, de gauche pour le RN) ?

 

La droite va devoir faire un effort de clarification docrtinale. Le conservatisme n’est-il que le faux-nez moralement présentable du libéralisme ou constitue-t-il une passerelle ?

 

Appelé de ses vœux par l’essentiel du peuple de droite, un programme commun pourrait se résumer ainsi, en cinq termes signifiant autant d’objectifs : 

– identité : défense de l’identité (contre l’immigration de peuplement et le multiculturalisme) et du patrimoine hérité (contre l’impérialisme islamique et le constructivisme laïcard) ; 

– autorité : restauration de l’autorité de l’État notamment en matière de sécurité (en opposition à la culture de l’excuse) et de contrôle des frontières (par opposition au mondialisme libre-échangiste) ; 

– souveraineté (conçue comme un moyen ordonné à une fin) : promotion de la souveraineté nationale (contre l’européisme béat) et de la puissance de la civilisation européenne dans le cadre d’une conception réaliste (et non idéaliste) des relations internationales ; 

– subsidiarité : affirmation des libertés, notamment économiques, des corps sociaux (contre l’étatisme bureaucratique et fiscaliste) par l’application du principe de subsidiarité ; 

– tradition : maintien d’une conception traditionnelle (que d’aucuns qualifieraient de conservatrice) en matière de mœurs et de bioéthique (contre le progressisme sociétal et le matérialisme dans les relations humaines).

 

 

Reconstituer le tissu social pour réinvestir le politique

 

La refondation de la droite semble donc nécessiter une prise en main de la question par le « pays réel ». Puisque l’offre politique est (humainement et intellectuellement) défaillante, le peuple de droite ne peut que se résoudre à la remplacer. L’ouvrage apparaît colossal, mais quelques principes élémentaires peuvent y aider : 

– apprendre à travailler, en particulier au niveau local, d’une manière transpartisane, dans le cadre d’actions concrètes (institution scolaire, association de protection du patrimoine culturel et naturel, œuvre caritative, organisation de jeunesse, mouvement pro-vie, média alternatif, etc.) : d’une part, cela permettra de se connaître et de se reconnaître dans ses divers talents, cela donnera l’habitude de dépasser les clivages électoraux et, d’autre part, cela rendra palpable pour tous, même ceux qui se désintéressent de la politique, le bien commun ; en un mot, il s’agit de reconstituer le tissus social ; 

– faire confiance au principe de subsidiarité qui a fait et fera naturellement, par les œuvres accomplies, émerger des chefs locaux puis nationaux enracinés ; prétendre souhaiter et attendre un chef n’est qu’un prétexte à l’inaction car si Jeanne d’Arc a pu lever le siège d’Orléans, c’est parce qu’il y avait d’abord des résistants dans la ville ; l’interprétation d’une partition musicale suit la composition, elle ne la précède pas ;  

– encourager toutes les initiatives, y compris et surtout celles qui viennent des jeunes adultes, parce que toutes les sensibilités doivent être représentées et parce que la pluralité des actions permet de toucher une plus large palette de personnes aux centres d’intérêts différents ; la défense du patrimoine par des œuvres (artistiques) nouvelles (originales) est possible : rien ne sert de se lamenter de l’omniprésence de la « bien-pensance » et du « politiquement correct » qui perdurent encore (par force d’inertie) dans les domaines intellectuel et culturel, si l’on ne soutient pas des initiatives offensives (et pas simplement défensives) de reconquête (à la fois concrète et symbolique) de l’espace public ;

– se souvenir, en permanence, qu’il ne s’agit pas de promouvoir des idées rationalistes abstraites mais de dévoiler et de faire (re)prendre conscience à nos concitoyens de l’ordre cosmologique des choses que la modernité a cherché à étouffer mais qu’elle ne peut détruire ; par conséquent, il ne faut, en aucune manière, s’imaginer qu’une position est juste parce qu’elle est modérée (la vérité ne se mesure pas à l’entre-deux) ni que l’adversaire vous saura gré des concessions (sociales et doctrinales) que vous lui faites.

 

Le débat sur la bioéthique pourrait être l’occasion de la naissance d’une nouvelle force politique alternativecherchant à mobiliser la France bien souvent abstentionniste.

 

 

Conclusion : l’histoire ne repasse pas les plats

 

Le mouvement dextrogyre met en exergue que, d’un côté, tout ce qui est « à » droite n’est pas forcément « de » droite et, de l’autre, que la pensée classique (la « vraie » droite) regagne du terrain. C’est donc moins à l’union des droites qu’à l’unité de la droite (actuellement éparpillée entre différents partis) qu’il semble nécessaire et possible d’œuvrer.

À l’automne 2019, le débat sur la bioéthique et, notamment, la PMA pourrait être l’occasion de la naissance d’une nouvelle force politique alternative ne cherchant pas à progresser par un simple jeu de vases communicants, mais à mobiliser la France silencieuse bien souvent abstentionniste. L’objectif de Macron est, à l’évidence, de continuer à ratisser à gauche (parmi les progressistes) et à droite (parmi les libéraux). Mais, parce que la question de la PMA (bien que plus grave que celle du mariage homosexuel puisqu’elle suppose un tri d’embryons) est plus technique et moins directement lisible que la loi Taubira, il est vraisemblable que ses opposants ne réussiront pas à mobiliser les mêmes personnes qu’en 2013. Ils doivent donc chercher à élargir leur spectre politique et renouveler leurs soutiens. Il est, d’ailleurs, peu probable qu’il y ait, d’ici 2022, de nombreuses occasions de constituer une dynamique transpartisane (ce qui a été torpillée en 2013-2014). C’est sans doute l’opportunité à ne pas laisser passer – l’histoire ne repasse pas les plats… – si la droite veut réussir à déboulonner Macron à la prochaine présidentielle.

Or, la dérive en matière de bioéthique peut permettre de coaguler conservateurs et populistes, le cœur de La Manif Pour Tous et les Gilets jaunes des ronds-points : « La PMA pour les bobos, les impôts pour les prolos ! ». En outre, nombre de personnes qui se pensent écologistes sont très sincèrement hostiles à la toute-puissance technicienne et scientiste ; dans le fond, peut-être sans le savoir, elles rejoignent les défenseurs de l’ordre naturel des choses. Ils peuvent donc converger : « L’écologie, c’est pour les bébés aussi ! ». Enfin, à travers la question de la PMA, c’est aussi le sens de la liberté qui est en jeu : ne consiste-t-elle qu’en l’exercice d’un choix (liberté mineure) ou dans la compréhension et l’adhésion au vrai, au juste et au beau (liberté majeure) ? Contre l’individualisme et le subjectivisme, la coagulation des populistes, des conservateurs et des authentiques écologistes (ceux qui s’opposent à l’artificialisation de l’homme et de la nature) est possible pour la défense des libertés naturelles contre le libre-échangisme : « Le local plutôt que le global ! Le local avant le mondial ! ».

La logique doctrinale et les rapports de force sociaux (les somewhere contre les anywhere, les uneducated contre les educated) devrait conduire à ce que le nouveau spectre politique oppose à nouveau une droite à une gauche incarnant l’une l’identitarisme l’autre le multiculturalisme, l’une le protectionnisme l’autre le libre-échangisme, l’une la subsidiarité l’autre libéralisme, l’une la solidarité sociale l’autre l’étatisme, l’une l’autorité l’autre le dirigisme technicien, l’une la maîtrise de son destin l’autre le mondialisme, l’une la défense d’un ordre naturel des choses l’autre l’écologisme malthusien, l’une le conservatisme sociétal l’autre le progressisme libertarien… Autrement dit, ce sera le retour, à plein, de l’affrontement doctrinal fondamental opposant la pensée classique à l’idéologie moderniste.

 

 

 

 

 

 

 

 

Guillaume Bernard, Maître de conférences HDR (ICES), Professeur associé (Université Laurentienne) ; dernier ouvrage paru : La guerre à droite aura bien lieu, Le mouvement dextrogyre, DDB, 2016.

Article écrit par Auteur Ponctuel

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