Entretien avec Jean-Frédéric Poisson : « Français, donnez-moi le pouvoir, je vous le rendrai ! »10 min de lecture

A presque un an et demi d’une élection présidentielle qui s’annonce mouvementée, le désordre règne encore largement à droite. Dans ce marécage idéologique plus propice à la querelle d’égos qu’à la préparation de la victoire, Jean-Frédéric Poisson, président de Via (ex Parti Chrétien-Démocrate), tente de faire émerger un projet politique commun, fondé sur un retour aux sources du conservatisme. Malgré une rentrée politique chargée, il a bien voulu répondre aux questions de L’Étudiant Libre.  

L’Etudiant Libre : Président du PCD (Parti Chrétien-Démocrate)depuis 2013, vous venez d’être réélu pour trois ans à la tête du parti désormais nommé « VIA, la voie du peuple ». Ce changement de nom sous-entend-t-il un changement de ligne politique ? 

Jean-Frédéric Poisson : Au contraire, notre ligne sort renforcée de ce changement ! Derrière ce changement de nom, il y a d’abord la volonté d’inscrire la pensée sociale chrétienne dans les statuts du parti, ce qui n’était pas le cas avant. Par ailleurs, ce « Via » (la voie, en latin) indique également que nous sommes, d’une certaine manière, les seuls vrais opposants à Emmanuel Macron. Son parti, En Marche, ne donne qu’une idée très pauvre du mouvement, sans objectif, sans contour. Au contraire, Via promeut l’idée d’un chemin partagé, avec des limites et des ornières bien sûr, mais surtout une direction, un sens. Ce sens, c’est pour nous la pensée sociale chrétienne. Paradoxalement, c’est aussi ce qui nous a amené à abandonner l’étiquette « chrétien-démocrate », qui avait fini – à mon grand regret – par nous donner l’image d’un énième parti communautariste. Alors que, soit dit en passant, l’esprit du christianisme est totalement étranger à toute forme de communautarisme.

L’EL : Peut-on également penser que ce changement de nom intervient alors que les mouvements qui se revendiquent chrétiens-démocrates s’effondrent partout en Europe, ou ne sont plus représentés que par des mouvements bien éloignés du christianisme, à l’image de la CDU d’Angela Merkel ? 

JFP : Cela faisait bien sûr parti du problème. Notez cependant que les partis dont vous parlez s’appellent plus souvent « démocrates-chrétiens », tandis que nous avions fait le choix de marquer clairement notre enracinement prioritaire. Ces partis ont depuis longtemps oublié leur référence chrétienne, reléguée au rang de vague option culturelle. Pour nous, ça n’a jamais été une option, et c’est d’ailleurs le sens de cette nouvelle inscription dans nos statuts. Notre ADN reste, et restera toujours, forgée par cette idée du respect de la dignité humaine que développe la pensée sociale chrétienne depuis son origine. Changer de nom était donc pour nous un impératif tactique et stratégique, mais certainement pas un renoncement politique.

L’EL : Parallèlement à ce ravalement de façade, vous sortez un nouvel ouvrage, celui-ci intitulé « La voix du peuple ». Quel message voulez-vous porter dans ce livre, et à quel peuple vous adressez-vous ? 

JFP : D’abord, je veux dire que le peuple est une très belle réalité, qui existe bien au-delà de l’idée que l’on s’en fait, et des communautés qui le composent. C’est en cela que la communauté en soi n’est jamais un problème. Ce qui compte, c’est l’adhésion de cette communauté au collectif, au peuple donc, et son engagement pour le bien commun. La communauté existe sans le communautarisme, elle n’est pas autre chose que le lieu de rassemblement d’un certain nombre de personnes.

Cette précision étant faite, quel message ai-je voulu faire passer dans « La voix du peuple » ? Arrive un moment où les français devront dire si le fait d’être réduits à des consommateurs qui n’ont pour seul droit que celui de se taire leur convient. Voilà la réalité de ce que l’on est en train de nous préparer : partez en vacances quand on vous en donne l’autorisation ; allez à la plage si vous en avez le droit, n’allez pas au café parce que c’est nous qui décidons de leur ouverture ; ne vous mettez pas en colère sur les réseaux sociaux, ça pourrait vous coûter cher ; ne payez plus en liquide, qu’on puisse mieux surveiller vos dépenses ; etc. Il ne me semble pas que cet avenir soit particulièrement appétissant, et je suis persuadé que les français partagent mon point de vue. Je veux encore leur dire ceci : la seule façon d’empêcher tout cela, c’est de récupérer les responsabilités et les droits qui leur ont été volés. En réalité, nous sommes en face d’une opération de confiscation du pouvoir sans précédent dans l’histoire de France. On a raboté les droits, limité les responsabilités associatives, étouffé les entreprises. Le parlement ne représente plus personne et le chef de l’État ne gouverne qu’un parti politique fantoche.

Ce constat posé, nous pouvons adopter deux attitudes. La première consiste en une attente timide et résignée. Je crois que c’est très imprudent. La seconde consiste à dire : « Françaises, français, donnez-moi le pouvoir, moi je vous le rendrai ! ». Il faut remettre de l’équilibre dans tout cela et redistribuer les pouvoirs équitablement. Et c’est impossible sans prendre totalement le pouvoir, en ayant les clefs en main pour remanier les institutions. Autrement dit, tant que le pouvoir sera confisqué par la haute administration et les juges, rien ne changera. Ce livre est donc un appel au peuple français à reprendre le pouvoir qui lui a été confisqué. Surtout, qu’il le fasse dans l’esprit, la pensée sociale chrétienne : seule la liberté des corps intermédiaires peut valablement et durablement structurer notre société.

L’EL : Aux côtés de Paul-Marie Couteau, vous lancez également Le Nouveau Conservateur, une revue trimestrielle dont le premier numéro est paru le mois dernier. Quel objectif poursuivez-vous ? 

JFP : Je pense que la seule manière de contrer le projet politique d’Emmanuel Macron – ou de ses futurs clones – passe par l’élaboration d’un programme commun de gouvernement, comme la gauche avait réussi à le faire dans les années 70. Si nous ne revenons pas à un certain nombre d’idées simples qui sont dans le patrimoine des conservateurs, nous n’arriverons à rien. Je pense d’abord à l’attachement à un certain nombre de traditions, la certitude qu’il doit y avoir des limites à l’action humaine, ou encore le fait qu’il soit impossible de penser la société sans que les communautés humaines naturelles n’y soient respectées. Je parlais tout à l’heure des corps intermédiaires, c’est précisément ça : la famille, l’association, l’entreprise, le territoire, la nation. Encore une fois, ce sont des choses très simples dans lesquelles peuvent se reconnaître les conservateurs de quelque bord qu’ils soient. Je veux enfin faire la démonstration qu’il y a beaucoup plus de conservateurs que nous pouvons le croire, et quand nous leur donnons la possibilité de venir débattre par colonnes interposées, ils sont intéressés. Cet effort collectif de débat et de travail peut et doit aboutir à la création d’un programme commun de gouvernement dont la France a besoin. Le mot d’ordre, est donc : conservateurs de France, unissez-vous et travaillez ensemble !

L’EL : Cette volonté d’unir les conservateurs de tout bord peut faire penser à la profession de foi du Front Populaire de Michel Onfray, qui ambitionne de rassembler les « souverainistes de gauche, de droite, d’ailleurs et de nulle part ». Peut-on dire que le NC serait une forme d’écho « vu de droite » au FP, qui partage, sinon le même projet, au moins la même forme et la même ambition ?

JFP : Probablement, à ceci près que l’encrage de Front Populaire, comme son nom l’indique, est très clairement gaucher. L’encrage du Nouveau Conservateur n’est pas exclusivement droitier. Il me semble en effet que les conservateurs représentent une base intellectuelle et électorale beaucoup plus large que les frontières habituelles de la droite et de la gauche. Il y a pour autant certains points communs entre nous. D’abord, les deux revues sont dirigées par des philosophes, ce qui n’est pas anodin. Elles sont toutes les deux nouvelles, et arrivent à un moment où les pensées politiques de gauche et de droite s’effondrent, faute d’être incarnées par des formations politiques crédibles. Il y a par ailleurs une ambition politique assumée derrière les deux revues. Dernier point et non des moindres, Front Populaire et Le Nouveau Conservateur partagent la volonté d’une liberté de ton que seules limitent la bienséance et la courtoisie. Ce qui nous diffère principalement, c’est en fait que tout conservateur qui se respecte est souverainiste, mais que le souverainisme n’épuise pas le conservatisme.

L’EL : Comment définissez-vous ce conservatisme nouveau, à l’heure où la notion est le plus souvent confisquée par des familles politiques qui l’emploient à tort et à travers ? 

JFP : C’est assez vrai. Le problème des doctrines politiques, c’est qu’elles se laissent assez mal enfermer dans des définitions stables. Quand on lui demandait de définir la droite et la gauche, le philosophe Jacques Maritain répondait assez volontiers en évoquant des catégories psychologiques : l’homme de droite est alors celui qui se sait limité dans son action, tandis que l’homme de gauche ne tolère pas cette limite. Plus concrètement, je dirais qu’il y a des choses que l’on doit transmettre aux générations futures sans les changer, parce que la nature de l’homme a besoin que ces choses ne changent pas. Au-delà de ces choses, tout le reste doit être adapté en fonction des époques et du temps. Qu’est-ce qui ne doit pas changer ? Le respect intégral des droits fondamentaux de la personne (droit à la vie, droit de fonder une famille, droit d’élever des enfants, de les éduquer librement, droit au travail, respect de la propriété privée) dont les corps intermédiaires sont le lieu naturel d’expression. Nous sommes des êtres de relations, nous avons besoin de ces communautés pour nous épanouir. C’est l’équation entre le droit de l’individu et la nécessité de la communauté qu’il faut résoudre, et c’est à cette tâche que doit s’atteler le conservatisme. Le principe ne change pas, parce que la nature humaine ne change pas, mais les modalités d’application de cette équation changent.

L’EL : Ce message conservateur que vous évoquez, vous espérez l’incarner en 2022. C’est en tout cas le sens de votre récente candidature aux élections présidentielles. Cette candidature s’ajoute à droite aux candidatures de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan et du futur candidat LR – si tant est qu’il y en ait un. Comment vous positionnez-vous par rapport à ces trois « rivaux » ? 

JFP : C’est difficile à dire. Personne ne sait dans quelles circonstances auront lieu le scrutin. Ce qui est certain, c’est que l’état de la France à ce moment-là déterminera la nature des projets politiques. Ceci étant dit, j’ai bien entendu les noms que vous avez prononcés, et je maintiens que je serai le seul candidat conservateur de cette élection. Il n’y en aura pas d’autre. Ce n’est d’ailleurs pas leur faire offense, compte tenu de l’énergie qu’ils mettent à dire qu’ils ne le sont pas. Pour autant, je suis certain qu’à mesure que l’échéance approche, les vocations de conservateurs vont fleurir comme des girolles après la pluie. Pour ces vocations-là il y aura bien sûr un créneau conservateur à occuper- ce qui, soit dit en passant, est assez désobligeant pour les électeurs. Je ne crains pas ce genre d’opérations marketing qui ne tromperont personne. Personne ne pourra me contester la constance et la fidélité qui sont miennes depuis vingt ans. Or, pour un conservateur, quelles vertus sont plus importantes que la constance et la solidité ? Quels que soient les projets qui verront le jour, je suis déterminé à ce qu’on aboutisse à ce programme commun de gouvernement exigeant, qui saura convaincre bien au-delà des cercles habituels de la droite. Jusqu’ici, je suis le seul à vraiment le vouloir. Je n’ai pu que constater que, pour le moment, les autres n’en veulent pas et semblent privilégier de périlleux accords au second tour.

L’EL : Certains ont parlé de candidature témoignage. Que leur répondez-vous ?

JFP : Ce n’est pas complètement faux. D’abord le mot témoignage est très beau, et par ailleurs très chrétien. Je me souviens de cette phrase de Paul VI : « le monde moderne a davantage besoin de témoins que de maîtres, et n’accepte les maîtres que dans la mesure où ils sont des témoins ». Ceci étant, si l’on entend par témoignage une démarche belle mais inutile, à la manière de Cyrano, ce n’est pas du tout mon état d’esprit. Ceux qui pensent cela n’ont semble-t-il pas bien lu le paysage politique. Si vous êtes intéressés par les idées conservatrices, vous avez pu voter pour Sarkozy en 2007, à plus forte raison même en 2012. En 2017, la candidature de Fillon n’était pas parfaite mais encore sur cette ligne. Pour 2022, il n’y a personne. Il n’y aura pas de candidat de substitution. J’y vais donc pour témoigner que ces idées ont du sens, qu’elles signifient encore quelque chose. Pour témoigner que le peuple français attend ce genre de projet, et que les circonstances sont largement favorables à tout autre chose qu’une candidature figurative.

L’EL : Si elles devaient avoir lieu, passeriez-vous par les primaires des Républicains, comme vous aviez pu le faire en 2017 ?

JFP : Non, bien sûr que non. D’abord, vous avez raison de souligner que l’organisation d’une primaire n’est pas soutenue par tous les ténors des Républicains, bien qu’elle soit inscrite dans leurs statuts. En 2017, les primaires étaient un exercice que je considérais comme intéressant, puisqu’il était le seul qui me permettait de participer concrètement au débat présidentiel. Cette fois-ci, l’intérêt est moindre, aux Républicains comme ailleurs. J’observe d’ailleurs que Nicolas Dupont-Aignan avait annoncé lui-même des primaires, pour n’en rien faire au final. Une fois encore, il n’a pas respecté son engagement.

L’EL : A travers votre revue, votre parcours politique et les récentes élections municipales, vous n’avez cessé de vouloir réunir des personnalités issues de familles politiques classées à droite. L’union de la droite est-elle toujours la seule solution pour gagner en 2022 ? 

JFP : Je répète que je suis dans une logique de programme commun. Force est de constater que si nous n’avions pas porté nous-même cette idée aux municipales, personne ne l’aurait fait. Les résultats n’ont certes pas été satisfaisants, mais s’il y a une formation politique attentive à ce que cette union se fasse, c’est bien Via. Il n’y a aucune raison que nous changions de ligne à ce sujet, bien que nous soyons encore une fois et jusqu’ici les seuls à le vouloir. Ce programme commun que je développe dans « La voix du peuple » doit faire émerger un rassemblement en ligne et non en colonne. Encore faut-il qu’il soit accepté, et compte tenu des personnalités déjà citées, le chemin sera très long.

L’EL : Serez-vous dans la rue pour les manifestations du collectif Marchons Enfants, le 10 Octobre prochain ? Si vous deviez gagner les élections présidentielles de 2022, abrogeriez-vous ce projet de loi bioéthique ?

JFP : Pour ce qui de l’abrogation, c’est un peu plus compliqué que cela. Pour réussir à faire ça, il faut une majorité. Je continue bien sûr de penser que la loi sur le mariage pour tous et ses conséquences sont un drame pour notre pays. Je n’ai certainement pas passé des centaines d’heures à me bagarrer au parlement contre ces projets pour changer d’avis aujourd’hui. Ceci étant, la priorité opérationnelle, en termes de calendrier, c’est le changement des institutions. Je prends un exemple très simple : souvenez-vous de ce qu’il s’est passé il y a dix ans lors des discussions sur les peines planchers. J’étais parlementaire quand la loi a été adoptée, en j’avais voté en sa faveur. Le lendemain de son adoption, les syndicats de magistrats faisaient publiquement savoir qu’ils n’entendaient pas faire appliquer cette loi. Autrement dit, si vous voulez voter ou abroger une loi, il faut d’abord modifier en profondeur l’équilibre des institutions. Sans cela, le reste ne sert à rien. Attention, je ne dis pas que je renonce, je dis qu’il faut commencer par le commencement. Sans réforme institutionnelle profonde, rien ne pourra être fait. Quoi qu’il en soit, bien sûr que je serais présent à Paris le 10 octobre pour manifester contre la PMA, avec détermination et convictions, comme d’habitude.

Propos recueillis par Etienne de Solages et Arthur Perrier.

Article écrit par La redaction

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