L'Étudiant Libre

L’Ukraine, dindon de la farce de l’offensive américaine contre la Russie

Même au moment de la confrontation de Pristina, l’hystérie anti-russe n’avait pas atteint de tels sommets. Mais à l’heure de l’extension orientale de l’OTAN, qui sont véritablement les agresseurs et les agressés ?
Sapeurs russes en exercice. Crédit : Mil.ru CC BY SA 4.0

Les espoirs d’apaisement des relations russo-occidentales nés à la chute du mur et entrevues dans le soutien de Vladimir Poutine à l’Amérique touchée par le 11 septembre apparaissent de plus en plus floues dans le rétroviseur des relations internationales. Mais ce qui est certain, c’est que même au moment de la confrontation des troupes russes et otaniennes à Pristina en 1999, on ne nous avait pas rabattu les oreilles aussi continuellement sur la menace bolcheviko-orthodoxe (en fonction de la sensibilité des « experts »). Le dernier point d’orgue de cette nouvelle guerre froide a eu lieu en novembre de l’année dernière, avec l’amassement d’un nombre conséquent de soldats russes (près de 100 000 hommes selon les renseignements américain et ukrainien[1]) dans la région frontalière de l’Ukraine. Dernièrement, le gouvernement américain a donné l’ordre aux familles des diplomates résidant en Ukraine de fuir le pays, et a déconseillé aux Américains de s’y rendre, craignant « la possibilité d’un harcèlement des citoyens américains » et « une application arbitraire des lois locales »[2]. Pire, le Pentagone a annoncé avoir placé 8500 militaires en état d’alerte en vue d’un renforcement des 40 000 soldats de la force de réaction rapide de l’OTAN[3]. Mais alors, que penser de cette situation géopolitique délicate lorsque l’on est Français ? L’hystérie anti-russe dominante dans les médias et la classe politique a-t-elle vraiment un sens, et le Russe d’aujourd’hui constitue-t-il la même menace que le Soviétique d’hier ?

L’adhésion de la France à l’OTAN devrait obliger les Français à se poser la question : sommes-nous prêts à aller combattre Poutine ou Assad pour les intérêts estoniens, turcs ou américains ?

Dans un premier temps, rappelons un fait important : la France est membre de l’OTAN. Elle l’intègre en 1949, dans la lancée de son alliance avec les Anglo-Américains, à l’époque où le communisme pouvait légitimement être considéré comme une menace réelle et immédiate pour l’Europe. Sous la présidence de De Gaulle, elle commence à percevoir l’OTAN comme un outil de domination américaine sur l’Europe et le monde occidental en général ; la crise de Suez et plus généralement le contexte de la Guerre d’Algérie constituent la démonstration éclatante de ce désamour, qui va être accentué par l’entrave américaine à la politique nucléaire souveraine portée par De Gaulle. Contre l’avis de l’opposition socialiste, décidément cohérente dans sa volonté de subordination au règne de l’étranger, De Gaulle annonce pour 1969 la fin de la « subordination qualifiée d’intégration qui est prévue par l’OTAN et qui remet notre destin à l’autorité étrangère ».[4] Il quitte l’organisation intégrée, sans toutefois (comme il est parfois dit trop rapidement) quitter le Conseil de l’Atlantique Nord, ouvrant la voie à une politique militaire et étrangère véritablement souveraine.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN. Celui-ci constitue depuis sa création un état-major commandé par un général américain (Commandant suprême des forces alliées en Europe). Il n’a pas de troupes sous ses ordres à plein temps, mais commande ponctuellement les forces déployées sous son mandat (comme ce fut le cas en Bosnie et au Kosovo, et actuellement en Europe orientale). Par là même, Sarkozy revient sur la volonté de sa propre famille politique historique, c’est-à-dire le gaullisme, d’affirmer une politique militaire souveraine et surtout libre de toute pression américaine. Or, à l’heure où le souverainisme repointe son (d’aucuns diraient infâme) museau dans l’Hexagone et pointe du doigt l’organisation atlantique, quel est le bilan de l’OTAN ?

Cette dernière n’a mené aucune opération militaire durant toute la durée de la guerre froide. Elle est intervenue avec le succès que l’on connaît en Yougoslavie, se rangeant dans le même camp que les Bosniaques musulmans financés entre autres par les délicieux humanistes Oussama Ben Laden et Bernard-Henry Lévy (!). Elle a créé de toutes pièces au Kosovo un pseudo-état mafieux sous le contrôle de l’organisation terroriste de l’UCK. Elle a participé au recul de la Chrétienté dans les Balkans moins de cent ans après la fin du joug ottoman ; elle a trahi le peuple serbe, qui avait tant donné au cours des guerres mondiales dans le camp des Alliés ; elle a consenti à bas mots au nettoyage ethnique des orthodoxes du Kosovo en ne s’opposant pas aux pogroms anti-serbes de 2004. Elle a détruit le régime laïc et relativement stable de la Jamahiriya lybienne, tué son chef suprême Mouammar Kadhafi (pourtant partenaire majeur de la France quelques années auparavant) et déstabilisé par là même toute la région, permettant aux différentes vagues migratoires de se frayer un chemin vers la Méditerranée et au jihadisme de prospérer au Proche-Orient.

Voilà pour le bilan. Maintenant, qu’est-ce qu’implique l’adhésion de la France à l’OTAN ? En vertu du Traité 5 du Traité de Washington, « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que […] chacune d’elles[…] assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt […] telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. ». Force est déjà de constater que la Lybie n’est pas en Europe et que la Yougoslavie n’est pas collée à l’Atlantique, mais passons. Cet article implique notamment qu’en cas d’agression contre, au hasard, l’Etat turc (par exemple dans le cadre de la frontière turco-syrienne qu’Erdogan a largement dépassée et dont il occupe encore aujourd’hui la région d’Idlib), une attaque syrienne ou russe entraînerait logiquement un soutien otanien à Ankara. La situation est la même dans les pays Baltes, membres de l’OTAN. Une question à laquelle se devrait de réfléchir chaque Français devrait être : sommes-nous prêts à aller combattre Poutine ou Assad pour les intérêts estoniens, turcs ou américains ?

Crédit : CCS Analyses in secrity policy

À lire également : Chaos en cours au Kazakhstan : jusqu’où ira la crise politique ?

Quand le camp occidental « trahit » les garanties données à la jeune Russie post-soviétique, portant aux frontières russes les troupes de l’OTAN, comment reprocher à Moscou de tout mettre en œuvre pour que la Géorgie, la Biélorussie et bien sûr l’Ukraine échappent à la stratégie d’encerclement ?

Les faits sont là : la zone orientale de l’Ukraine est une zone en guerre. Entre janvier et septembre 2021, plus de 50 soldats ukrainiens sont tombés, et 30 du côté prorusse. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, quelques 13 000 personnes sont mortes de la guerre.[5] Selon l’OSCE, le cessez-le-feu est violé plus d’une centaine de fois par jour. Il n’est pas bien difficile d’imaginer ce qui arriverait à un homme parlant ukrainien et portant une médaille ornée du trident en zone prorusse, et vice-versa en zone pro-ukrainienne. Que les Russes massent des troupes à la frontière est un fait, mais est-il si étonnant et scandaleux ? Qu’aurions nous fait dans les années 30 si l’Italie fasciste, abreuvée de discours ouvertement anti-français, avait commencé à faire subir brimades et vexations à la population arpitane de la région frontalière du Val d’Aoste ? Quand un pays emploierait une rhétorique agressive vis-à-vis de la nation voisine, et emploierait des méthodes brutales et vexatoires vis-à-vis d’une minorité frontalière qui, en plus, serait culturellement liée à ladite nation voisine, comment ne pas comprendre cette dernière si, par simple principe de précaution, elle commençait à prévoir sa défense ?

 Nul besoin d’être naïf, les Russes ne sont pas les gentils opprimés et les Ukrainiens les méchants fascistes. Mais ces déplacements de troupes interviennent dans un contexte bien précis où une minorité russophone est agressée ; où une rhétorique violemment antirusse, historiquement féconde en Ukraine et ayant fait couler beaucoup de sang il y a moins d’un siècle, est assumée ; et surtout dans un contexte où, malgré les promesses faites à Gorbatchev, l’OTAN s’étend toujours un petit peu plus près des frontières russes. En effet, comme le rappelle Charles Thibout, « le 9 février 1990, et à trois reprises, le Secrétaire d’Etat américain, James Baker, a affirmé devant Gorbatchev que l’OTAN ne chercherait pas à s’étendre vers l’Est »[6]. C’est d’ailleurs sur la base de cette promesse que les Russes auraient consenti à « lâcher » l’Allemagne de l’Est… période qui voyait le jeune Vladimir Poutine assister de ses yeux ébahis à la chute de l’empire soviétique.

 Alors, encore une fois, quand le camp occidental « trahit » les garanties données à la jeune Russie post-soviétique en phagocytant la Pologne en 1999 et les 3 pays Baltes en 2004, portant aux frontières russes les troupes de l’OTAN, comment reprocher à Moscou de tout mettre en œuvre pour que la Géorgie, la Biélorussie et bien sûr l’Ukraine échappent à la stratégie d’encerclement qui, tacite ou pas, reste néanmoins une réalité indéniable comme l’illustrent les cartes ci-après ? La « petite phrase » d’Éric Zemmour le 24 janvier est éloquente à ce sujet : « J’aimerais savoir ce que diraient les Américains si les Russes mettaient des missiles nucléaires […] ou faisaient des mouvements de troupe à Cuba ou au Mexique »[7].

In fine, les États-Unis ont gardé, à l’égard du Kremlin, la même attitude belliqueuse que sous la Guerre Froide. Ceci n’est pas une nouveauté, mais encore une fois, comment supporter lorsque l’on est Français, que l’on revendique une politique étrangère souveraine et que l’on connaît l’Histoire de l’amitié historique unissant Moscou et Paris, de se placer en valets serviles de l’impérialisme américain ? Car pour ceux qui ne sont pas familiers avec le monde militaire, les futurs officiers de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr s’entraînent toujours à l’aide d’un ennemi fictif dont les matériels restent soviétiques, comme avant la chute du Mur. Le dernier concept à la mode dans l’Armée de Terre, dit du « retour du conflit de haute intensité », ne se cache pas d’être dirigé « préventivement » contre la Russie. 12 chars Leclerc et 300 soldats Français se trouvent en permanence en Estonie dans le cadre de la mission Lynx, canons braqués vers l’Est, sous commandement britannique de surcroît, quand les 3 autres bataillons de l’OTAN sont dirigés par les Américains, les Allemands et les Canadiens[1] ! Enfin, pour corroborer le tout, comment qualifier les fréquents exercices militaires de l’OTAN en Scandinavie, à quelques centaines de kilomètres de la frontière russe, avec par exemple l’exercice Trident Juncture en 2018 qui a vu la France envoyer une force interarmée de 3000 hommes aux côtés de 28 autres pays de l’Alliance atlantique[2] ? Mais enfin, qui se montre véritablement menaçant envers qui ??? Qui ose tomber en pâmoison devant les mouvements de troupes russes à la frontière ??? Qui a l’audace de verser des larmes de crocodiles sur l’inquiétude russe de voir des missiles occidentaux braqués sur Saint-Pétersbourg depuis la Pologne et la Roumanie ???

Quand le chat se sent menacé, il sort ses griffes et feule. L’ours n’a jamais été en reste, et ne le sera jamais…

Bref. Bien téméraire est celui qui oserait prédire un quelconque dénouement de l’affaire ukrainienne. Gardons néanmoins à l’esprit que, comme le rappelle Alexandre Negrus, président de l’Institut d’études de géopolitique appliquée, « la Russie a beaucoup à perdre si elle venait à envahir l’Ukraine, ce serait une opération beaucoup trop coûteuse pour elle et sur le plan politique interne ce serait assez difficile à faire admettre. »[3] Souvenons-nous également que la Russie n’a, en général, jamais fait de grands mystères de sa volonté d’intervenir quand elle s’y est résolue, que cela soit en Syrie, en Géorgie, chez elle en Tchétchénie ou ailleurs. Enfin, la façon dont les Américains avaient accordé leur soutien à la faible Géorgie qui, défendant militairement son intégrité territoriale, s’était vue « lâchée » par ses alliés occidentaux suite à une victoire-éclair russe de 9 jours à peine, devrait inciter nos amis baltes et polonais à davantage de méfiance vis-à-vis des conséquences d’une politique agressive vis-à-vis du grand frère slave et d’une confiance aveugle en Washington. Que Michel Sardou actualise rapidement son « Si les Ricains n’étaient pas là »serait une belle adaptation

Que cela soit dit et redit : au plus fort de la crise syrienne, jamais les Russes n’ont lâché Assad.

Moscou n’a pas tort d’accuser les États-Unis et l’OTAN d’« hystérie » et « d’exacerber les tensions par des annonces et des actions concrètes ». La dernière mesure de Biden, si elle ne présente rien de concret, n’a pour conséquences que de provoquer une escalade des tensions. Le fait que la France se soit dite prête dès le 24 janvier à « envoyer des troupes en Roumanie sous le commandement de l’Otan »[4] est éminemment problématique. La triste guerre que se livrent deux peuples européens, chrétiens et slaves, n’est pas la nôtre, pas plus que celle des néoconservateurs américains vis-à-vis du Kremlin. Il est plus que grand temps de faire entendre notre voix propre sur la scène internationale si nous ne voulons pas être engrainés dans les guerres de l’étranger. Et surtout, que la jeunesse fasse entendre sa colère, car si guerre il y a, c’est elle qui versera son sang, ni Biden, ni Macron, ni les patrons des firmes d’armement, ni les grands défenseurs de la démocratie que sont Enthoven ou Fourest. Que les luttes éternelles aux frontières de la Russie soient tragiques, c’est un fait : mais qu’on en finisse avec cette hystérie anti-russe hypocrite. Quand le chat se sent menacé, il sort ses griffes et feule. L’ours n’a jamais été en reste, et ne le sera jamais…

À lire également : L’Europe de l’Est en péril et le silence de l’Occident

[1] Mission Lynx, site gouvernemental defense.gouv.fr, article du 15/10/2021, direction DICOD

[2] Exercice Trident Juncture, site gouvernemental defense.gouv.fr, article du 18/12/2018

[3] Ukraine : « la désescalade avec la Russie va passer par une escalade », Alexandre Negrus, interrogé par France 24, 23/01/2022

[4] Crise en Ukraine : l’Otan envoie des renforts militaires en Europe de l’Est, France 24, 24/01/2022

[1] Sur le Front en Ukraine, l’attente sans fin des soldats face aux Russes, Ouest-France, Clara Marchaud, 21/01/2022

[2] Ukraine : menace d’intervention russe « à tout moment », Washington ordonne l’évacuation des familles de diplomates, La Tribune, 24/01/2022

[3] Crise en Ukraine : Biden accroît la pression sur Moscou et se concerte avec les Européens, Le Monde, 24/01/2022

[4] L’O.T.A.N. : Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, Claude Delmas, 1975

[5] Ukraine : deux morts sur le front de l’Est séparatiste, Le Figaro, 27/09/2021

[6] L’élargissement de l’OTAN et la Russie ; promesse tenue ?, Charles Thibout, pour IRIS, 21/12/2017

[7] Zemmour dénonce « l’impérialisme intelligent » des États-Unis et salue Poutine « le grand chef d’État », RT France, 24/01/2022

Wladimir Chikovani

Wladimir Chikovani

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on email
L’Ukraine, dindon de la farce de l’offensive américaine contre la Russie
Retour en haut