L'Étudiant Libre

On répète souvent que la droite doit cesser d'être une ancienne gauche. En tout cas, il semble urgent qu'une certaine droite - la plus radicale - cesse d'entrer dans la logique d'une gauche modèle 1900, celle qui voulut faire de la religion une affaire strictement privée.
Statue du Christ dans la cathédrale de Berlin. (Crédits : Pixabay)
De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre la gauche mais reprennent le discours des anticléricaux socialistes, radicaux ou libéraux. Il est possible de s’insurger contre les problèmes posés par l’islamisme (voire l’islam) : mais condamner « l’islam politique » comme le font certains (1) est une aberration, comme si c’était le caractère politique de l’islam qui pose problème. Car la religion est politique. C’est même sans doute sa définition : la religion est ce qui rend politique (c’est-à-dire, étymologiquement, relatif à la cité) la transcendance, la spiritualité ; la religion est ce qui lie (religio) le Ciel et la terre et les croyants entre eux. La religion détermine naturellement la vie dans la cité (cérémonies cultuelles, modes de vie, valeurs anthropologiques,…). Elle est légitime, par exemple, à demander le port du voile ou le jeûne du vendredi, des pratiques qui conditionnent la vie en cité.

Cependant, et c’est toute la richesse de la distinction entre le spirituel et le temporel développée au sein de notre civilisation chrétienne, la religion est politique par ses conséquences et non par essence. La foi a des conséquences temporelles, mais son essence est – par définition – spirituelle. Ainsi, le pouvoir spirituel est légitime à conditionner le spirituel (définir la foi) et donc légitime à avoir des conséquences temporelles (déterminer les pratiques), mais en matière temporelle, la légitimité suprême, c’est-à-dire la souveraineté, revient au pouvoir politique.

Redécouvrir la distinction entre spirituel et temporel, c’est ainsi redécouvrir les limites de chaque autorité légitime, contre les tentations totalitaristes de la modernité. Le pouvoir spirituel est limité par la souveraineté du pouvoir politique, qui est légitime à interdire des pratiques religieuses qui lui semblent contraires à la nécessité politique. Concrètement, le gouvernement peut interdire les prêches islamistes complices du terrorisme. Il y légitime non parce que ce discours religieux s’oppose au discours politique (les autorités religieuses ont le droit d’être en désaccord avec les autorités politiques), mais parce que ce discours n’est plus religieux au sens strict : il remet en cause la vie en commun de tous les citoyens (tous visés par le terrorisme qui serait célébré). La souveraineté du pouvoir politique repose sur la légitimité de cette vie en commun, qui doit donc être défendue.

Mais d’autre part, le pouvoir politique est limité par la souveraineté du pouvoir spirituel, au nom de la liberté de religion. Concrètement, le gouvernement ne peut pas interdire a priori les rassemblements cultuels : la souveraineté du pouvoir politique n’est pas remise en cause a priori par ces rassemblements. Certains diront, à juste titre sans doute, que l’islam ne fait pas cette distinction entre spirituel et temporel et qu’il est donc vain de vouloir la lui appliquer : on ne peut cependant faire autrement si l’on veut permettre à l’islam d’exister en France. Et au nom de la liberté de religion, l’tat ne peut qu’interdire les conséquences temporelles jugées pernicieuses d’une foi, il ne peut pas interdire cette foi elle-même.

On ne peut évidemment pas demander à un musulman de placer le législateur républicain au-dessus du Coran, ou à un catholique de placer ce même législateur au-dessus de Jésus. La réalité, c'est que ces deux lois (politique et religieuse) ne peuvent pas être opposées, puisqu'elle ne sont pas de même nature.

Côme Bernard-Bacot

Mais pourquoi un tel climat d’hostilité à l’égard des religions, rendant nécessaire cette réappropriation de la place des religions dans la vie publique ? Ce climat d’hostilité est entretenu par toute une partie de la classe politique, et pas forcément celle qui se pense ennemie des religions. Ainsi, ceux qui se dressent contre l’islamophobie mais rappellent sans cesse que « la loi de République est supérieure à celle de Dieu » (2) font fausse route. Par de telles affirmations absurdes, ils dressent l’État contre toutes les religions.

Cette supposée supériorité des lois temporelles sur les lois spirituelles est absurde, parce que cela choque le croyant sans répondre à une réalité. On ne peut évidemment pas demander à un musulman de placer le législateur républicain au-dessus du Coran, ou à un catholique de placer ce même législateur au-dessus de Jésus. La réalité, c’est que ces deux lois (politique et religieuse) ne peuvent pas être opposées, puisqu’elle ne sont pas de même nature. Elles sont chacune limitées de façon à laisser place à l’autre, non au-dessus ou en-dessous, mais à côté. Pour expliquer telle ou telle pratique cultuelle, la loi de la République est illégitime, et la loi de Dieu prévaut ; alors que pour faire respecter l’ordre dans l’espace public, la loi de la République prévaut.

Il faut que les acteurs politiques, et notamment ceux qui s’inquiètent de l’islamisation du pays, se réapproprient la force de cette distinction des autorités et de leurs limites intrinsèques, une conception qui est évidemment inspirée de la fameuse phrase du Christ « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 22) – laquelle phrase ne légitime pas forcément, par une telle distinction, une stricte séparation des pouvoirs spirituels et temporels comme l’a voulu le laïcisme promu par la gauche de 1905, mais c’est une autre affaire.

Si nous parvenons à réinstaurer cette distinction entre spirituel et temporel, la religion pourra trouver une place apaisée dans la société. Car le brouillage actuel ne sert pas seulement à rejeter « l’islam politique », il blesse toutes les religions, y compris le catholicisme, qui ne devient légitime à déterminer la vie en cité que parce qu’il est culturel. Or ceux qui défendent le catholicisme comme culture – qui sont souvent ceux qui attaquent « l’islam politique » – oublient que le catholicisme est une foi avant d’être une culture. Qu’ils défendent le catholicisme pour ce qu’il est (une foi qui porte des enjeux spirituels et anthropologiques existentiels), sans doute feront-ils ainsi beaucoup plus pour la civilisation française.

par Côme Bernard-Bacot

(1) Les usages de l’expression « islam politique » sont nombreux à droite, en témoigne Eric Ciotti qui affirme vouloir l’endiguer (novembre 2018). http://www.eric-ciotti.com/2018/11/15/la-laicite-est-une-digue- contre-lislam-politique-retrouvez-mon-interview-dans-lobs-sur-la-volonte-du-gouvernement-de-modifier- la-loi-de-1905/

(2) Gérald Darmanin le disait encore en octobre 2020. https://www.lesechos.fr/politique- societe/societe/gerald-darmanin-la-loi-de-la-republique-plus-forte-que-celle-des-dieux-1251596
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Le mythe de la religion apolitique
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