L'Étudiant Libre

26 novembre 1812 : la bataille de la Bérézina ou le triomphe du sacrifice

C’est après un mois de retraite dans le froid de l’hiver russe, que la Grande Armée doit faire face à son ennemi qui la poursuit. Le 19 octobre 1812, l’empereur est contraint d’évacuer Moscou livrée aux flammes, prise le 14 septembre avec tant de fougue, dans la continuité de la sanglante bataille de la Moskova.

Deux siècles plus tard, l'anniversaire de la défaite est l'occasion de revenir sur cet épisode marquant de l'Histoire de France.
La retraite de Moscou de Napoléon, peinture d'Adolph Northen (Crédits : Wikipédia)

Ce grand incendie embrasé par l’orgueil des Russes de ne jamais céder aux Français, va faire plier Napoléon qui espérait une reddition du Tsar Alexandre Ier. Sur les 450 000 hommes qui ont franchi le Niémen à la fin du mois de juin, seulement 100 000 ont fait leur entrée dans la capitale, en raison des difficultés d’approvisionnement et la fureur de l’été russe ayant causé épidémies et famines, puis le morcellement des effectifs en garnison, occupant le territoire conquis. Ce sont ainsi 100 000 combattants de l’Empire qui, contraints par la stratégie de l’adversaire, doivent se résigner à embrasser le chemin du retour, affligés d’un tel rebondissement dans la Campagne. Ils vont connaître l’une des pires retraites de toute l’histoire militaire française.

C’est un supplice qui va s’abattre sur le Grande Armée. L’Hiver russe a pris au piège les soldats de l’été. Ils meurent de froid, de faim et de fatigue dans la marche, faute d’équipements adaptés aux températures invivables qui tombent à -22 degrés une fois la ville de Smolensk passée le 7 novembre. Ils s’accrochent à leurs souvenirs de France, à leur honneur de soldat de l’Empire invaincu, à leur amour de l’Empereur qui marche avec eux, tout comme le font les maréchaux et les glorieux officiers, qui maintiennent tant bien que mal une discipline. La marche est forcée et tant pis pour les retardataires qui ne retrouvent plus les traces de leurs compagnons, à raison d’une pause qui a trop duré. Pour cause, les corps d’armée russes de Koutousov, Tchitchagov et Wittgenstein sont sur leurs talons. Parmi eux se trouvaient les Cosaques, ces cavaliers intrépides de l’hiver qui harcelaient sans cesse l’arrière-garde française. Les trainards perdus dans l’immensité des grandes steppes enneigées étaient facilement trouvés par les poursuivants, ceux-ci ne faisaient pas de quartiers et poussaient l’armée française à accélérer le pas pour éviter la tenaille que les trois corps russes avaient prévue. Ces braves Français n’ont qu’une seule idée en tête, franchir la frontière prussienne pour enfin quitter cet enfer où se mêlent épuisement et épouvante.

Le 25 novembre, les troupes de Napoléon arrivent dans le village de Borisov sur les bords de la rivière « Bérézina ». Les Français se voient bloqués entre ce cours d’eau gelé et l’armée russe qui arrive derrière. Napoléon décide alors d’une manœuvre tactique audacieuse et salutaire pour son armée. Il va tromper l’ennemi en faisant construire deux ponts en bois plus au Nord dans le village de Studzianka, pour faire passer la Grande Armée, et un autre sur Borisov, pour entretenir l’illusion chez les Russes que les Français entendent se servir de ce pont.

Le 26 au matin, les pontonniers du génie sous le commandement du général Eblé doivent se mettre à la tâche. Ils doivent construire un pont pour l’infanterie et la cavalerie, et un autre plus solide pour faire passer les pièces d’artillerie. Ce sont 400 hommes vigoureux, dévoués à leurs frères d’armes, qui après avoir démantelé les maisons des alentours, se mettent à l’eau pour installer les montants et radeaux construits au préalable. Pendant ce temps, toutes les unités doivent se rendre à Studzianka sans éveiller les soupçons de la manœuvre. Quelques effectifs sont restés à Borisov pour attirer les Russes sur eux. Le premier pont au Nord s’acheva rapidement, permettant d’installer une tête de pont sur la rive droite. Les soldats et cavaliers doivent passer rapidement de manière disciplinée et sans tumulte, pour éviter un effondrement fatal du pont. L’autre pont est terminé vers 4 heures de l’après-midi et permet la traversée de l’artillerie et des diverses voitures de l’armée. Seulement, celui-ci va connaître trois ruptures sous le poids des attelages. À chaque fois durant deux jours, les pontonniers retournent dans l’eau glacée pour redresser l’ouvrage et permettre la continuité des flux, malgré l’épuisement.

Le 28 au matin, après une nuit de grands encombrements sur les ponts, les Russes passent à l’attaque en réalisant une offensive combinée des trois corps d’armée sur les deux rives de la rivière. La défense de la rive gauche et des derniers éléments devant traverser incombe au Maréchal Victor et son 9ème corps, qui se battent comme des lions pour permettre le passage du plus de Français possible. Ce combat farouche est celui du sacrifice d’hommes donnant leur vie pour sauver celles de leurs compagnons. Les Russes parviennent à placer leurs canons et pilonnent les abords des ponts ainsi que les troupes de Victor qui ne rompent pas. La traversée ne se fait plus qu’au prix d’une lutte dont les perdants finissent dans le fleuve ou piétinés par les leurs.

« L’artillerie légère de Wittgenstein fit pleuvoir des boulets et des obus dans cette multitude d’équipages entassés près du pont ; on peut se représenter le désordre affreux qui y régna bientôt, les cris des malheureux valets, vivandiers, malades, blessés, femmes, enfants, Français et étrangers, émigrés de Moscou qui suivaient l’armée ; écrasés sous les roues des chariots, entre les voitures, mutilés par les éclats des obus ou périssant sous la pique des Cosaques, se précipitant sur le pont qui brûlait, et là, dévorés par les flammes et engloutis par les eaux. »

Alexandre Louis Andrault de Langeron

Général français se battant pour les Russes lors du conflit

Le soir, les survivants du 9ème corps passent sur la rive droite où le maréchal Oudinot retient les forces russes de Tchitchagov qui ont passé le pont de Borisov. Le reste de la Grande Armée menée directement par Napoléon a déjà poursuivi sa marche vers l’Ouest. L’empereur donne l’ordre à Eblé de détruire les ponts pour isoler les corps d’armée russes se trouvant sur la rive gauche. Seulement, en voyant encore de nombreux soldats retardataires arriver sur les ponts, celui-ci repousse l’exécution des directives de l’empereur et reste avec ses 150 pontonniers survivants pour accompagner les derniers passages. Au petit matin, les derniers hommes valides du maréchal Victor et une foule d’insouciants provoquent un dernier grand encombrement sur les ponts. À 8h du matin le 29 novembre, le général Eblé ordonne qu’on mette le feu au passage, livrant à l’ennemi les quelques 10 000 traînards qui n’ont pas pu passer.

La bataille de la Bérézina illustre concrètement l’esprit de sacrifice des pontonniers du général Eblé et de l’arrière-garde du Maréchal Victor, qui ont donné leur vie pour sauver le gros de l’armée. C’est dans un environnement rude lié au froid glacial, aux assauts des Russes et à la famine que quelques milliers d’hommes ont fait face, ont fait leur devoir sous l’impulsion du dévouement au chef, à l’armée et à la nation.

Aujourd’hui, la Bérézina est connue dans notre vocabulaire comme un synonyme d’échec. Cependant, Napoléon a par son génie tactique permis à 25 000 de ses hommes de se sortir du piège russe et retourner en France. Cette campagne de Russie constitue un véritable échec pour l’empereur et va avoir des conséquences tragiques par la suite. La retraite d’une durée d’un long mois, qui en fut le dernier chapitre, a été un drame humain. Près des trois quarts des effectifs qui ont quitté Moscou le 19 octobre ont péri dans des conditions effroyables ou ont été faits prisonniers. Pourtant, le passage de la rivière relève d’une grande victoire tactique, d’un coup d’éclat qui a surpris les Russes et leur généralissime Koutouzov, dont l’objectif était de refermer la nasse en encerclant les Français bloqués par la rivière.

C’était sans compter le panache de nos anciens !

Martin Ferrand

Martin Ferrand

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