Pourquoi la Turquie part-elle en guerre contre tous ses voisins ?5 min de lecture

Pourquoi la Turquie part-elle en guerre contre tous ses voisins ?

La question énergétique

La première raison pour laquelle Ankara provoque méthodiquement des conflits avec tous ses voisins est on ne peut plus terre-à-terre. La Turquie est encore en pays émergent, et a besoin de fait d’une quantité importante d’énergie pour accompagner son développement. Sa demande en électricité est énorme, la plus importante au monde derrière la Chine. Or, elle ne produit que 26% de ses besoins, et dépend très largement de ses importations.

Le pays est très vulnérable face aux ruptures d’approvisionnement. Erdoğan a bien compris cette faiblesse majeure et anticipe sur l’avenir. Son principal problème est la Russie, qui lui fournit la moitié de ses besoins en gaz annuels. Si à l’heure actuelle les relations entre le président turc et Vladimir Poutine se portent bien, elles ne sont que de circonstances. Moscou et Ankara sont des rivaux régionaux historiques, et ce n’est qu’une question de temps avant que la politique expansionniste d’Erdoğan ne vienne se frotter aux intérêts du Kremlin, et donc provoquer la rupture.

Pour mener à bien ses ambitions, le président turc n’a d’autres choix que de chercher de nouvelles sources d’approvisionnement. Sa dépendance russe lui lie les mains. On peut dès lors expliquer très rationnellement les tensions en Méditerranée Orientale de cet été. Le déploiement des bateaux de forage turcs, notamment l’Oruç Reis, dans les eaux territoriales de la Grèce et de Chypre n’est pas une démonstration force, c’est la concrétisation du besoin urgent de nouvelles ressources. Le but était de faire de la prospection, et à long-terme d’exploiter les ressources immenses de la Méditerranée. Cela s’est fait au détriment du droit international, et l’entreprise est par là même condamnable, mais l’objectif n’était pas de provoquer une guerre. Tout au plus, ces agissements témoignent de la faible considération du gouvernement turc pour la nation grecque.

De la même manière, l’engagement récent de la Turquie en faveur de son allié Azerbaïdjanais dans le Haut-Karabakh s’inscrit dans la préservation de ses intérêts énergétiques. Bakou dispose d’un territoire aux fantastiques ressources, et approvisionne la Turquie en gaz depuis 2006. Un gazoduc immense de 692 kilomètres relie sa capitale à Erzurum, une grande ville de l’est de la Turquie. Erdoğan n’a pas d’autres choix que de soutenir son allié face à l’Arménie. Soyons clairs : le président turc ne porte pas les Arméniens dans son cœur, et se félicite de venir en aide à un peuple turcophone, mais n’ira pas jusqu’à s’investir militairement comme il le fait en Lybie. Le Caucase est une zone d’influence russe, et Poutine supporterait très mal qu’Erdoğan vienne imposer ses velléités dans la région. Ankara se contentera du service minimum pour soutenir ses alliés. C’est-à-dire des prises de position fortes et des menaces, mais pas de guerre.

Pour pallier à sa dépendance énergétique, la Turquie investit beaucoup dans les énergies renouvelables. Elle compte notamment sur l’hydroélectricité, qui permet d’exploiter son immense ouverture maritime. Ankara travaille également au développement d’un parc nucléaire. Son premier réacteur, conçu en lien avec la Russie, devrait être fonctionnel en 2023. En attendant, pour garantir son approvisionnement et s’affranchir de sa dépendance, la Turquie n’a d’autres choix que de provoquer des tensions dans toute la région afin de garantir ses intérêts.

 

 

S’imposer comme puissance régionale

Si la question énergétique est essentielle pour comprendre l’attitude de la Turquie, il ne faut pas non plus négliger l’enjeu de la puissance. Erdoğan sait qu’avant d’accéder au rang de puissance mondiale, il faut s’imposer comme leader régional. Pour devenir incontournable, pas d’autres moyens que de se créer sa zone d’influence. Le président turc y travaille depuis des années.

En « Eurasie », c’est-à-dire un vaste espace qui fait office de jonction entre les continents européens et asiatiques, trois pays concourent au leadership régional : la Russie, la Turquie et l’Iran. Téhéran y aspire, légitimement, du fait de son histoire, mais a pris du retard par rapport à ses rivaux.

Il va sans dire que Moscou est l’arbitre de la région. Si l’on considère, comme on le fait en relations internationales, que la puissance c’est l’addition du pouvoir militaire et du pouvoir économique, alors il ne fait pas de doute que la Russie est plus puissante que la Turquie. L’essence du pouvoir, selon Weber, c’est la capacité d’un acteur d’imposer à un autre ce qu’il veut qu’il fasse. De ce point de vue-là, le Kremlin est le grand leader régional.

Pour contrebalancer l’influence russe, Erdoğan mène une politique agressive et expansionniste. Au point de pousser à la caricature. Syrie, Libye, Grèce, Chypre, Arménie, la liste des ingérences turques ces derniers mois est hallucinante. Le président turc a fait le tour de force de se démultiplier pour occuper tout l’espace directement frontalier avec la Turquie. Il s’est créé une « ceinture » autour de son territoire, où il s’arroge méthodiquement le droit d’intervenir pour quelque raison que ce soit. Cette sphère d’influence n’est pas motivée par le hasard, elle correspond aux anciennes provinces de l’empire Ottoman. Erdoğan ne manque jamais une occasion d’exalter l’héritage du défunt empire. Il y quelques semaines, on l’a vu tourner un clip donnant à le voir marchant dans les traces du sultan Alp Arslan, victorieux contre les Byzantins en 1071.

En intervenant méthodiquement chez ses voisins, le président turc s’assure de nouvelles allégeances, et augmente ainsi son influence dans la région. Dans le Haut-Karabakh, il renforce ses liens avec l’Azerbaïdjan, qui le lui rendra bien. En Libye -la plus grande opération militaire menée par la Turquie actuellement- Erdoğan renforce progressivement le pouvoir du gouvernement officiel, proche des Frères musulmans, et s’assure ainsi de sa fidélité. Symétriquement, Ankara cultive de nouveaux liens avec des pays environnants, notamment l’Albanie ou la Macédoine du Nord, s’invitant dans les affaires européennes.

L’objectif est double. D’abord, se créer une zone d’influence directe autour du territoire national, où la Turquie serait hégémonique. D’autre parts s’assurer du droit à l’ingérence dans les différentes régions qui bordent le pays (Europe Orientale, Méditerranée Orientale, Caucase, MoyenOrient, Afrique du Nord). En se démultipliant sur tous les dossiers, Erdoğan se rend de fait incontournable dans la gestion des affaires régionales. Le néo-ottomanisme sert à légitimer cette politique interventionniste.

Ainsi, on est très loin de l’image d’une « croisade musulmane », voire d’une « guerre sainte » menée par la Turquie contre les Occidentaux et ses alliés, que certains se plaisent à décrire. Le facteur identitaire est important pour comprendre la politique d’Ankara, notamment la solidarité religieuse, mais ce n’est pas exclusif dans ses choix stratégiques. Rappelons que la Turquie conserve d’excellentes relations avec l’Allemagne, et des relations cordiales et de longue date avec les Etats-Unis et Israël. A l’inverse, elle s’entend très mal avec les Emirats Arabes Unis et l’Iran. Erdoğan est un dirigeant extrêmement pragmatique. Il ne navigue pas à vue, mais avance progressivement ses pions sur son échiquier stratégique. Ses déterminants dans ses choix politiques reposent sur la quête de l’indépendance énergétique et la recherche d’une assise régionale. Avec, en toile de fond, deux objectifs : prendre le seul leadership du monde musulman et contrebalancer la puissance russe dans la région, seul frein à son expansionnisme.  

Article écrit par Elouan Picault

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