Dans la tête de Recep Tayyip Erdoğan10 min de lecture

« La démocratie c’est comme un tramway, une fois arrivé au terminus on en descend »

Cette phrase est celle de Recep Tayyip Erdoğan, alors maire d’Istanbul en 1996. Par bien des aspects, s’il fallait appliquer la structure de cette phrase dans le temps, nous serions en train de vivre le terminus. Quel contraste, pourtant, avec l’homme nouvellement élu à la tête de la Turquie en 2003. Celui qui apparaissait alors comme un leader raisonnable, pro-européen, démocrate-musulman, a fait un bout de chemin depuis. Quel est le vrai visage d’Erdoğan ? Au milieu des multiples facettes qu’il a pu montrer au cours de sa vie, comment dissocier le vrai du faux ? C’est à ces questions que cet article tentera de répondre.

L’histoire d’une ascension 

Recep Tayyip Erdoğan est né en 1954 à Istanbul. Il passe une partie de son enfance dans la province de Rize, dans le nord-est du pays, au cœur de la Turquie noire. La famille Erdoğan est très religieuse, mais est issue d’un milieu social assez modeste. Elle se réinstalle à Istanbul alors que le jeune Recep n’a que 13 ans. Il est placé en institution religieuse, et suit une formation qui aurait pu le conduire à devenir imam. Pour vivre, il vend des simit -des petits pains en anneau- dans les rues de la métropole. Excellent joueur de football, le futur président turc envisage de se consacrer à une carrière professionnelle. Son père le lui interdit et l’oblige à poursuivre des études dans le supérieur. Il s’inscrit alors à l’université de Marmara, une institution plutôt réputée à Istanbul, où il suit des cours de sciences économiques et administratives.

Par la suite, Recep Erdoğan se rapproche des milieux politiques et adhère à différentes petites formations islamistes. En 1983, il prend notamment sa carte au Parti de la prospérité, dont les grandes lignes doctrinales sont l’islamisme et l’antioccidentalisme. Le parti acquiert une rapide popularité, et remporte même les élections législatives en 1995. Surtout, il permet à Erdoğan de prendre la mairie d’Istanbul en 1994. Cette victoire retentissante signe le début de sa brillante carrière politique. Pour parvenir à enlever une des plus grandes métropoles du monde, pourtant réputée pour son libéralisme, Erdoğan a fait démonstration de tout son talent : l’aspect stratégique de sa campagne portait sur la lutte contre la corruption et pas sur des critères partisans.

Le nouveau maire d’Istanbul met en place une large politique d’aménagement urbain. Il lance de grands projets d’infrastructures et combat de manière efficace la corruption. Il s’avère être un très bon communiquant, capable de mettre en scène ses actions. Toutefois, Erdoğan n’oublie pas ses convictions religieuses et agace les milieux militaires, garants du kémalisme et de la laïcité en Turquie. Or, le 21 avril 1998, il connait le premier contretemps de son ascension : il est condamné à 10 mois de prison pour avoir récité des vers islamiques lors d’une meeting un an plus tôt (« Les minarets seront nos baïonnettes / les coupoles nos casques / les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats »).

Recep Erdoğan vit très mal son séjour derrière les barreaux. Mais qu’importe, il sait son destin tracé. En Turquie, la mairie d’Istanbul est conçue comme un tremplin vers le poste de chef de gouvernement, comme l’est en France Matignon pour l’Elysée. Qui plus est, son bilan à la tête de l’ancienne capitale ottomane est salué, et ce bien au-delà des oppositions partisanes. A sa sortie de prison, Erdoğan a compris qu’il lui faut changer de stratégie : l’institution militaire est un pilier de la République turque, garant de l’héritage laïciste de Kemal Atatürk. Une image trop religieuse lui mettrait à dos l’armée. C’est pourquoi, l’ancien maire d’Istanbul décide de faire passer ses convictions islamistes au second plan, et renonce à affronter les militaires. Il se prononce pour une séparation du religieux de la sphère étatiste.

En 2001, Recep Erdoğan cofonde l’AKP, c’est-à-dire le Parti de la justice et du développement en français. Il réunit des modérés et se revendique réformateur. Erdoğan mène campagne pour les élections législatives de 2002 : L’AKP l’emporte. L’ancien maire d’Istanbul doit se débattre avec une peine d’inégibilité suite à son séjour en prison, mais parvient tant bien que mal à accéder au poste de Premier ministre en mars 2003. Il forme son premier gouvernement, et se voit conforter par une large majorité à sa disposition au parlement (326 députés sur 550). Il lui aura fallu un peu plus de 25 ans, mais Recep Tayyip Erdoğan est enfin à la tête de la République de Turquie. Il a les mains libres pour conduire la politique qu’il entend.

Dans les années 2000, Erdoğan fait appliquer son programme réformiste. Il travaille de concert avec le FMI, et redresse l’économie turque. Une croissance soutenue vient alimenter la popularité d’un leader au sommet de sa gloire : les plus grandes puissances vantent ses mérites et l’érigent en modèle démocrate-musulman. Il fait plusieurs fois la couverture du prestigieux magazine TIME. Pourtant, au fur et à mesure des années, le gouvernement Erdoğan s’écarte de la voie réformatrice pour se rapprocher du conservatisme musulman. La guerre syrienne agit comme un révélateur : elle met au grand jour les collusions entre l’Etat islamique et la Turquie. Le pays s’écarte du giron occidental et développe une doctrine interventionniste basée sur l’héritage de l’empire Ottoman. En juillet 2016, un putsch militaire manqué renforce la légitimité d’un Erdoğan en perte de vitesse. Il fait modifier la constitution et concentre progressivement tous les pouvoirs dans ses seuls mains. En 2020, après 17 ans à la tête de l’Etat, le président turc apparait comme un autocrate musulman, leader incontesté d’une Turquie ambitieuse et expansionniste.

Comment se forger une légende ?

Recep Tayyip Erdoğan est un homme compliqué, qui a présenté de nombreux visages au cours de son ascension politique. Toutefois, il est possible de dégager quelques aspects structurants de sa psychologie. C’est incontestablement une personne intelligente. Il a fait montre d’une formidable capacité d’adaptation. Le président turc sait analyser une situation et en tirer des leçons. C’est un homme déterminé : il n’est parti de rien, a grandi dans un milieu précaire, s’est hissé à la sueur de son front. Il sait exercer un grand contrôle sur lui-même, au point de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Il est charismatique et possède les qualités d’un vrai chef. C’est un bon orateur, il s’exprime bien et sait galvaniser les foules.

Cela étant dit, il est un aspect structurant dans la vision du monde d’Erdoğan ; l’Islam. Le président turc est très religieux. Il a reçu une formation d’imam, et aurait bien pu en faire sa vocation. Tous les aspects de sa pensée sont liés à sa foi. Certains, nombreux, ont cru dans un premier temps que le leader turc était un musulman modéré, un réformiste. Pourtant, de nombreux éléments dans sa jeunesse tendaient à montrer qu’il n’était pas aussi modéré qu’il voulait bien le laisser entendre. En premier lieu ses origines familiales. Puis des aspects de sa vie sociale : il a refusé de serrer la main des femmes pendant des années, son épouse porte le voile depuis toujours (ce qui, contrairement à ce qui pourrait être pensé, n’est pas si courant en Turquie), il s’est engagé tôt dans des mouvances islamistes etc… Enfin, il a été jusqu’à réciter des vers islamistes prohibés lors d’un meeting en 1997, ce qui lui vaudra des mois de prison. L’image réformiste qu’Erdoğan a voulu donner de lui à l’aube des années 2000 n’était sûrement qu’un simulacre. Aujourd’hui, il est empiriquement impossible de nier que le président mène une politique de nature islamo-conservatrice. A l’intérieur du pays, on assiste bien à une réislamisation de la société, voulue par les pouvoirs publiques. La Direction des affaires religieuses (Diyanet) a ainsi vu son budget quadrupler ces dernières années, et ses effectifs considérablement augmenter (près de 129 000 employés actuellement). Même chose sur la scène internationale, où Erdoğan applique une grille de lecture islamique. Il se veut chef de file de l’Islam sunnite mondial, et y est quasiment parvenu. Mais nous reviendrons sur ce point plus loin dans l’article.

Une autre dimension importante pour comprendre l’actuel président turc, c’est la course au prestige qu’il a engagé avec un de ses glorieux prédécesseurs ; Mustafa Kemal Atatürk. Ce dernier est le fossoyeur de l’empire Ottoman et du sultanat. C’est lui qui proclame la république de Turquie en 1923, et qui en fait un régime laïc, jacobin, assimilationniste. Il crée une nouvelle capitale ex-nihilo, Ankara, et replace la Turquie sur les rails du redressement national. Mort en 1938, Mustafa Kemal se fait aujourd’hui appeler Atatürk, soit « père des Turcs ». Sa mémoire fait l’objet d’un culte séculaire dans tout le pays et son héritage est glorifié. Cependant, si Kemal est la figure turque la plus emblématique du 20ème siècle, Recep Erdoğan est en train de poser son empreinte sur le 21ème. L’actuel président cherche à supplanter le souvenir de son prédécesseur, et à s’installer comme le seul grand homme du régime républicain. Cette entreprise trouve en partie sa source dans les divergences idéologiques et religieuses entre les deux présidents. Mustafa Kemal était athée, habité par l’idée de laïcité, pourfendeur de l’Islam (qu’il ira jusqu’à qualifier de « cadavre putréfié qui empoisonne nos vies »), Occidentaliste, francophile, et nationaliste. A l’inverse, Recep Erdoğan est un fervent croyant, islamo-conservateur, impérialiste, critique de l’Occident et davantage encore de la France. Il voit dans l’Islam un mode d’organisation de la société et ne cache plus sa nostalgie du sultanat ottoman. Pour Erdoğan, comme pour les frères musulmans ou les fondamentalistes, Atatürk est un « mécréant », qui non content d’avoir sécularisé la religion musulmane, a aboli le dernier califat de l’histoire. Si les deux hommes ont ce souci en commun de la grandeur du peuple turc, ils ne la conçoivent pas de la même manière. Toutefois, il faut noter qu’Erdoğan a un complexe d’infériorité vis-à-vis du fondateur de la République. Atatürk est un géant de l’histoire, héros de la Première Guerre mondiale (il a défait Churchill à Gallipoli), fossoyeur d’un empire pluri-centenaire, et fondateur d’un nouvel ordre oriental. C’est un Gengis Khan des temps modernes. L’actuel président turc cherche lui à écrire sa propre histoire : il mène des interventions militaires, étend les frontières de son pays, joue avec les grandes puissances de ce monde. Il est à la fois l’acteur principal et le narrateur de son histoire ; pour se tailler une place dans le fabuleux panthéon des souverains turcs, il doit se forger une légende. Kemal a été servi par les circonstances ? Peu importe, Erdoğan se crée ses propres opportunités. 

Néo-ottomanisme et continuités historiques

Lorsqu’il est question de géopolitique mondiale, les ressorts de l’actuel président turc ne sont pas bien difficiles à comprendre. Ils se résument en grande partie de la manière suivante : « je défends mon morceau de viande ». En terme plus politique, Recep Tayyip Erdoğan fait passer les intérêts de son peuple et de son pays avant toute autre chose. Ce n’est pas un universaliste : seul l’intéresse le sort des siens, et à la rigueur celui de l’oumma [la communauté des croyants]. Erdoğan ne s’embarrasse pas des codes de la modernité : il ne respecte le multilatéralisme et le droit international seulement s’ils vont dans son sens.

Depuis quelques années, le président turc mène une politique inspirée de l’héritage du défunt empire Ottoman. C’est ce qu’on appelle le « néo-ottomanisme ». Cette doctrine a été théorisée par un professeur en relations internationales et ancien premier ministre ; Ahmet Davutoğlu. L’idée est très simple, puisqu’il s’agit de favoriser l’influence de la Turquie dans les anciennes provinces ottomanes. Les liens du passé sont utilisés pour justifier de nouvelles relations bilatérales fondées sur la puissance turque. Les multiples interventions militaires de cette dernière en Syrie rentrent parfaitement dans cette logique : le gouvernement les justifiait en décrivant la crise syrienne comme, mot pour mot, « un enjeu national ». A cela, il faut ajouter la volonté de Recep Erdoğan de prendre le leadership de l’Islam sunnite mondial. A ce titre, les tensions séculaires entre ces deux anciens empires que sont la Turquie et l’Iran sont en train de renaître : l’un car il veut unifier les sunnites, l’autre les chiites. Actuellement, la Turquie d’Erdoğan est dans une phase d’équilibre instable : elle parvient encore, tant bien que mal, à conserver des relations diplomatiques raisonnables avec l’Occident -notamment avec les Etats-Unis et Israël- mais cultive en parallèle des liens avec de nombreux groupes armés islamistes. Le président turc a soutenu l’Etat islamique pendant quelques années en lui ouvrant ses frontières, en le ravitaillant en armes, et enfin en exportant son pétrole en Europe. Cette situation ne durera pas éternellement. S’il doit trancher, Erdoğan ne choisira pas l’Occident. L’avenir de l’OTAN est à ce titre à suivre attentivement. L’alliance contractuel entre les Etats-Unis et la Turquie est à bout de souffle. Donald Trump l’a très bien compris, mais ménage son partenaire car il en a besoin pour mener une politique ambitieuse en Orient.

Enfin, il est un dernier ressort, très peu connu, qu’Erdoğan utilise à souhait : celui du mythe de la Turquie assiégée. Pour le comprendre, il faut connaitre l’histoire turque. Dans son passé, l’empire Ottoman s’est construit en opposition à l’Occident chrétien. Quand les sultans ont décidé de prendre un virage européen, au 19ème siècle, ils ne se sont jamais senti acceptés en tant que tel. La Première Guerre mondiale a acté ce statut de « puissance assiégée » : le démembrement de l’empire par les vainqueurs européens, suite à sa défaite militaire, a traumatisé le peuple turc. Celui-ci ne s’en est jamais remis. Depuis, la Turquie moderne vit avec ce sentiment permanent d’être « assiégée » par l’étranger. Le pays a sans cesse l’idée d’être menacé par un péril venu d’ailleurs. Recep Erdoğan fait parti de cette génération qui a souffert de la descente aux enfers turque au 20ème siècle. Il est probable qu’il partage une partie de ce réflexe. Tout du moins il en fait mention en permanence dans ses discours. Il ne fait confiance à personne, et surtout pas aux puissances occidentales. Erdoğan est capable de lancer des interventions militaires ou bien d’épurer son administration sans aucun complexe : l’idée d’un péril qui menacerait la nation le taraude. Le putsch militaire manqué en 2016 n’aura fait qu’aggraver ce phénomène.

Considérant ce qui vient d’être dit, il ne faut nullement s’étonner de la réislamisation de la Turquie et de ses ingérences étrangères croissantes. Toutes ces tendances suivent une logique parfaitement maîtrisée et préméditée. Le président turc est tout ce qu’il y a de plus rationnel. Il ne navigue pas à vue, mais il a un horizon et voit sur le long-terme. De ce point de vue-là, il est très différents de la plupart des dirigeants occidentaux, qu’il s’agisse de Donald Trump ou d’Emmanuel Macron. Tout ne peut pas être prétexte à blâmer Erdoğan : son action ne vient s’inscrire que dans une longue continuité historique. La renaissance de la Turquie, à la fois comme puissance incontournable sur la scène internationale, et comme chef de proue de l’Islam mondialisé, était inscrite dans l’histoire. Il est nécessaire d’intégrer un raisonnement que le réel tend à confirmer chaque jour : un peuple qui a dominé le monde pendant des siècles ne peut en aucune façon se contenter de la passivité face au destin. Erdoğan est la personnification de ce réflexe, comme le sont Poutine pour la Russie ou Xi-Jinping pour la Chine. Erdoğan est au monde musulman ce que Poutine est au monde chrétien : la figure charismatique et autoritaire d’une civilisation renaissante.

Le leader turc n’est pas encore arrivé au bout du chemin. Quelques années au pouvoir l’attendent encore. Ce seront les plus excitantes. Et aussi les plus historiques.

 

Source image : compte twitter officiel de Recep Tayyip Erdoğan

Article écrit par Elouan Picault

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