« On veut empêcher les commémorations, voire effacer Napoléon de notre histoire » entretien avec Thierry Lentz5 min de lecture

À l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’Étudiant Libre a interrogé Thierry Lentz. Au moment où la mémoire du plus connu des Français est attaquée et que le fait même de le commémorer est contester, le directeur de la fondation a publié un essai incisif et engagé : Pour Napoléon, dans lequel il rétablit les faits sur la vie de l’empereur.  

 

Je me suis dit qu’il fallait non pas répondre aux « accusations », tel n’est pas le rôle de l’historien, mais de mettre en contexte, d’expliquer et de donner les vraies données chiffrées.

 

Vous venez de publier récemment « Pour Napoléon ». Quel est l’objectif de ce livre et comment est-il né ?

Ce livre est né à la suite d’une grande réunion de préparation d’une exposition Napoléon au cours de laquelle, après l’enthousiasme des premiers moments, les représentants de l’Etat ont énuméré tous les sujets « qu’il ne faudrait pas oublier de traiter » : la « dictature », les morts des guerres, le statut des femmes dans le Code civil et, bien sûr, le rétablissement de l’esclavage dans les colonies en 1802. Ils avaient tellement l’air de vouloir gâcher le plaisir des conservateurs de musée et des historiens, que j’ai fini par leur dire d’intituler leur exposition « Contre Napoléon ». En sortant, je me suis dit qu’il fallait non pas répondre aux « accusations », tel n’est pas le rôle de l’historien, mais de mettre en contexte, d’expliquer et de donner les vraies données chiffrées. Et c’est un peu pour provoquer ce type d’interlocuteur qui pensent « sensibilités contemporaines » lorsqu’on dit « histoire », que j’ai proposé à mon éditeur le titre : Pour Napoléon.

 

Auriez-vous un exemple de polémique infondé ou caricaturale sur Napoléon ?

La plus simple à démonter est « les guerres napoléoniennes ont fait des millions de morts », ce qui sert en général d’introduction à une « accusation » d’être un fauteur de guerre. Concernant le nombre de morts, la démonstration est facilitée par les chiffres. De 1800 à 1815, 900 000 à un million de Français ont soit trouvé la mort, soit été porté disparus du fait des campagnes militaires. Il n’ a donc pas eu « des » mais « un » million de morts Français. Quant aux morts étrangers, sur lesquels on n’a guère de statistiques sérieuses, on estime généralement qu’ils sont « légèrement plus nombreux » que les nôtres.

Ainsi, en comptant large, on arrive au chiffre de 2 à 2 millions et demi de morts en Europe. On comparera ces estimations au nombre des victimes de la guerre de Trente ans (10 à 15 millions) ou de la guerre de Sept ans (1,5 à 2 millions de morts). On le voit, les chiffres des guerres du Consulat et de l’Empire ne sont pas extraordinaires, par rapport aux morts des guerres de leur époque. On n’a donc même pas besoin d’invoquer les massacres de masse des deux guerres mondiales. Quant aux causes des guerres, il est difficile de faire comprendre qu’elles s’inscrivent dans un temps long de la diplomatie et dans les forces géopolitiques… mais j’essaie de le faire, comme je le fais lors de mon cours à l’ICES, mais sans évidemment compter pour rien la personnalité et le savoir-faire militaire de Napoléon, qui modifie le déroulement des choses mais pas tant que cela leurs causes profondes.

 

Cette année, peu de cérémonies sont prévues pour le bicentenaire alors que vous avez raconté qu’en 1969, les commémorations se multipliaient pour les 200 ans de la naissance de Napoléon. Selon vous, qu’est-ce qui a changé depuis ?

2021 ne sera pas semblable à 1969, et ce d’autant moins que la crise sanitaire perturbe toutes les organisations. Ceci étant dit, ce qui était prévu -et sera largement déplacé à l’automne- n’était pas sans lustre ni importance. Quatre grandes expositions nationales : au Musée de l’Armée, à la Grande Halle de La Villette, aux Archives nationales et au Mobilier national. Des colloques (un seul a eu lieu, en visio, à la Bibliothèque nationale), des événements locaux. Ce qui est maintenu appartient à la télévision ou à la radio. Chacune y va de son documentaire ou de sa soirée spéciale, avec en point d’orgue deux documentaires inédits diffusés sur Arte les 1er et 8 mai.

Dans cet ensemble, ce qui a changé est qu’il n’y a pas d’organisation nationale au niveau de l’Etat. Au moment où je vous réponds, si on sait que le président de la République va prendre la parole, nul ne sait où et quand. Ceci étant dit, les grandes institutions culturelles, les associations et les municipalité qui se mobilisent sont aussi la France. On ne pourra pas dire que rien n’avait été prévu pour ce Bicentenaire. Si le virus le veut bien, il connaîtra son temps plein à partir de septembre.

 

Napoléon a toujours été au cœur des discussions, des polémiques et des débats. Cela montre d’ailleurs que le sujet est d’importance dans notre histoire et dans notre mémoire.

Pourquoi l’histoire napoléonienne est-elle tant une source de polémique aujourd’hui ?

Napoléon a toujours été au cœur des discussions, des polémiques et des débats. Cela montre d’ailleurs que le sujet est d’importance dans notre histoire et dans notre mémoire. Même en 1969, on avait beaucoup discuté sur l’opportunité de commémorer, mais finalement, personne n’avait empêché que le programme prévu ait lieu. Aujourd’hui, l’ambiance a changé : on veut empêcher les commémorations, voire effacer Napoléon de notre histoire. C’est cela que je conteste, pas le droit au débat, à l’inventaire ou à la discussion.

 

La Cancel Culture frappe à notre porte et nous devons réagir. Ici, c’est autant l’historien que le citoyen qui s’exprime.

Vous osez dans votre livre un certain nombre de commentaires sur l’actualité, en critiquant notamment le mouvement « Black Live Matter ». N’avez-vous pas peur que l’on vous reproche de sortir d’une neutralité d’historien et d’être un partisan subjectif de Napoléon ?

Je suis en fait sorti de la neutralité, non sur les questions purement historiques sur lesquelles je reste assez équilibré, il me semble, mais sur cette manie venue des Etats-Unis d’imposer des thèmes, des façons de penser et de les traiter. La Cancel Culture frappe à notre porte et nous devons réagir. Ici, c’est autant l’historien que le citoyen qui s’exprime.

 

Vous même n’avez pas commencé votre carrière comme historien, pensez-vous que c’est pour cette raison que vous avez une aussi grande liberté de ton ? Estimez-vous que cette liberté est en péril aujourd’hui à l’université ?

Je ne pense pas que le péril soit imminent, mais il ne faut pas se leurrer : la pression va devenir de plus en plus forte. Même menée par des minorités, elle ne se relâchera pas. Un peu de courage permettra de retarder l’échéance, beaucoup de courage de remettre les choses à leur place et de la constance de laisser le champ de la recherche dans une zone de liberté.

 

Vous fustigez un certain nombre de travers contemporains. Pourtant, ne sont-ils pas en partie issue de l’héritage Napoléonien qui est un « vrai homme des lumières » selon vous ?

Je ne fustige pas, je mets en garde… d’expérience. L’agenda des groupes agissants dépasse la seule « personne » ou image de Napoléon. Ce sont des choses plus fondamentales encore qui sont visées : la liberté de penser et de dire, mais aussi la conception du dialogue et même de la société dans laquelle nous avons bien le droit de vouloir continuer à vivre.

 

Quelles cérémonies vont être organisées par la Fondation Napoléon pour le bicentenaire ? Dans quelle mesure nous pourrons y participer ?

Si la situation sanitaire le permet, les événements nombreux auxquels la Fondation est associée, auront lieu à l’automne. Ils sont listés sur notre site fondationnapoleon.org, à la rubrique 2021AnnéeNapoléon. Il y en a une centaine. La fondation organise directement un colloque au Musée de l’Armée, sur la mort de Napoléon, du 21 au 23 septembre, et deux concerts symphoniques (où Peter Hicks, chargé de cours à l’ICES dirigera l’orchestre et les chœurs) les 4 et 5 octobre.  À tous ces événements, les étudiants sont bien sûr conviés et libres de s’inscrire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour Napoléon, Perrin, 2021. 15 €

 

Propos recueillis par Paul Guerry

Article écrit par Paul Guerry

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