« L’Europe s’est toujours définie contre l’Islam » – Entretien avec Olivier Hanne sur nos relations avec l’Islam, hier et aujourd’hui11 min de lecture

Spécialiste du fait religieux au Moyen-Âge et chercheur en islamologie, Olivier Hanne a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur cette période et sur la thématique historique de l’Islam. Il enseigne dans plusieurs établissements supérieurs dont l’ICES.

L’Alcoran, paru en 2019, retrace toute l’histoire des relations entre l’Europe et l’Islam. Il a accepté de répondre à l’Étudiant Libre sur ce sujet complexe et plus que jamais d’actualité. 

 

L’Étudiant Libre : Comment est apparu l’Islam, qu’est-ce qui constitue son unité ?  

Olivier Hanne : L’Islam part de l’actuelle Arabie. Au départ c’est une prédication qui ne concerne que les arabes et qui a une dimension plutôt pacifique. Dès les années 620/626 celui qu’on appelle le prophète Mohammed met en place une diffusion de l’Islam qui s’associe aux conquêtes.

Son grand avantage est l’unité qui repose  sur des pratiques cultuelles faciles à généraliser, sur la langue culturelle et religieuse et aussi sur les modes de vie. 

À la mort de Mohammed en 632, le système qu’il a mis en place et qui associe religion, combat, organisation politique et organisation sociale parvient à conquérir tout le Moyen-Orient ainsi que l’Espagne et la Perse. La diffusion est donc très rapide. Son grand avantage est l’unité qui repose  sur des pratiques cultuelles faciles à généraliser, sur la langue culturelle et religieuse et aussi sur les modes de vie (il y a par exemple une organisation typique des villes musulmanes, des commerces musulmans). Malgré les divisions que l’Islam a pu connaître, il y a toujours eu une unité civilisationnelle importante. 

 

EL : Lors de ces conquêtes, comment font les musulmans pour traiter les pratiquants des autres religions sur les territoires qu’ils contrôlent ? 

O.H. : L’arrivée de l’Islam dans un pays est d’abord issue d’une conquête. Au moment de la conquête, on propose des pactes de négociation avec les populations vaincues. Celles-ci peuvent avoir deux solutions. Soit elles acceptent la conversion à l’Islam et basculent dans le système de sécurité des musulmans, et sont protégées et aidées ; soit elles veulent impérativement rester chrétiennes, à ce moment il y a  capitulation avec eux et basculement dans le statut de dhimmis (et doivent alors payer un impôt spécial), soit elles refusent complètement et dans ce cas la guerre continue.

Ce schéma théorique évolue très souvent en pratique. Par exemple lorsque les musulmans arrivent en Égypte, ce sont les évêques égyptiens qui négocient avec les conquérants et ils négocient des conditions plutôt favorables avec une imposition très allégée. À l’inverse, en Syrie, le système d’imposition va être beaucoup plus dur, comme en Irak. Lorsque les musulmans arrivent en Tunisie, la moitié de la population est berbère. Les Berbères veulent bien adhérer à l’Islam mais ne veulent pas obéir à des Arabes donc ils se révoltent et les Arabes leur font payer des impôts lourds que seuls les dhimmis devraient payer. Le système est donc souple, selon que vous soyez arabe ou non, que vous résistiez ou non, que vous négociiez ou non. Il n’y a pas qu’un seul schéma. 

 

EL : À l’inverse, quand des chrétiens gouvernent des musulmans, comment cela se passe-t-il ? 

O.H. : Lorsque les différents rois en Espagne tentent de reconquérir la péninsule, il y a deux tendances. Certains essayent d’imposer de nouveau le christianisme de façon stricte. Quand la ville de Tolède est reconquise en 1085, le nouvel archevêque de Tolède décide de récupérer la grande mosquée et d’en faire une cathédrale. D’autres pratiquent les négociations : ils font en sorte de respecter le culte musulman mais les musulmans perdent toute position sociale sauf s’ils se convertissent. 

En fait dans les deux cas, chacun retrouve un statut social que l’autre avait juste avant. Ce qui va changer, c’est à partir du XVIe  siècle lorsque les rois catholiques décident d’uniformiser la société en poussant, dans les années 1500, les musulmans à se convertir. En 1610 soit on est chrétien, soit on est expulsé. Les musulmans doivent s’exiler à Istanbul ou en Afrique du Nord où ils vont être mis en esclavage par les pirates sarrasins. 

 

 L’Europe s’est toujours définie contre l’Islam. La première fois qu’est utilisé le mot « européen » c’est dans une chronique qui raconte la confrontation en Espagne avec les troupes sarrasines

EL : Vous écrivez dans l’Alcoran que l’Europe assimile des pans entiers de la culture musulmane. Est-ce que vous sous-entendez là que l’une des racines de l’Europe est musulmane ?

O.H. : L’Europe s’est toujours définie contre l’Islam. La première fois qu’est utilisé le mot « européen » c’est dans une chronique qui raconte la confrontation en Espagne avec les troupes sarrasines. Avant le VIIIe siècle on savait qu’il y avait l’Europe d’un point de vue géographique mais le mot « européen » apparaît seulement au VIIIe siècle en opposition aux Sarrasins. L’Islam est le point de définition de l’Europe par un miroir inversé. 

On a des pans entiers de la culture arabe dans la civilisation européenne et non des pans de la culture musulmane

En revanche, j’écris qu’on a des pans entiers de la culture arabe dans la civilisation européenne et non des pans de la culture musulmane. La langue arabe a beaucoup attiré des lettrés, des intellectuels, qui dès le IXe siècle se sont intéressés à tout ce que le monde arabe pouvait véhiculer d’intéressant. Par exemple, à partir du Ve siècle, il n’y a plus d’école de grec en Europe ; tous les textes grecs sont alors  inaccessibles à cause d’une perte de compétence (c’est d’ailleurs pour ça que la messe est dite en latin, parce qu’on ne parle plus grec). On n’a donc plus accès à de nombreux textes grecs de philosophie, de mathématiques, d’astronomie à cause de la perte culturelle et linguistique. Or, au moment où nous perdons ces compétences, le monde arabe récupère des manuscrits dans certaines villes et charge des groupes polyglottes de les traduire. Les polyglottes sont souvent des chrétiens ou des juifs qui ont le statut de dhimmi et qui vivent en territoire arabe. 

Au IXe siècle, il y a une multitude de textes qui passent du grec à l’arabe en passant par les groupes minoritaires. Les Européens vont aller chercher ces textes en Espagne et en Sicile pour les traduire. Sauf que pour cela il faut parler arabe. Les traductions sont donc dues à des chrétiens latins passionnés. Par exemple si on prend les mathématiques, en Europe avant les année 950-1000, c’est très simple. On ne connaît que les opérations de base : l’addition, la soustraction, la multiplication et un peu la division. À partir du moment où l’on récupère les textes grecs enrichis par les Persans, les Indiens, les Musulmans, on les traduit en latin et on se retrouve donc avec des textes latins traitant de l’arithmétique, de la géométrie, des algorithmes. Le niveau en mathématiques explose en Europe latine au XIIe

Lorsque Urbain II lance l’appel aux croisades, il lance un pèlerinage. 

EL : Vous écrivez aussi que les croisades ne sont pas d’abord une démarche militaire. Quelle est donc leur démarche ? Leur déroulement reste-t-il conforme à la démarche ? 

O.H. : Quand on regarde les textes de la première croisade, les mots de « guerre », de « massacre », d’ »attaque » ou d’ »expédition » ne sont pas employés. Le mot qui revient tout le temps c’est le « chemin de Dieu » ou « chemin de Jérusalem » (iter Dei ou iter Jerusalema). C’est le mot qui est utilisé pour les pèlerinages. Lorsque Urbain II lance l’appel aux croisades, il lance donc un pèlerinage. C’est un pèlerinage dangereux car il sait que les gens vont traverser des zones dangereuses donc ils sont entourés de chevaliers armés. Avant tout c’est un pèlerinage donc il donne une indulgence plénière, c’est à dire la rémission des péchés, pour ceux qui accompliront le pèlerinage. À aucun moment il ne parle des conditions matérielles de l’expédition, qu’il n’a même pas prévues. C’est le cadet de ses soucis.

Il se trouve que sur place on parvient à conquérir des pans entiers de territoires, provoquant de facto la mise en place d’une féodalité au Moyen-Orient pour les administrer. Mais cela n’avait pas été prévu. Pour conserver ces territoires, la papauté relance sans cesse des croisades au cours desquelles l’aspect du pèlerinage diminue progressivement pour faire place à l’aspect économique ou politique. L’enthousiasme des premières croisades est pollué. Mais un grand nombre de gens gardent l’appétit spirituel, même dans les dernières croisades. 

Beaucoup participent aux croisades sans avoir de préoccupation politique. On a 800 noms de chevaliers qui sont partis pour les premières croisades. Seulement 15% d’entre eux sont restés en Terre sainte pour s’installer. Ils étaient peu à venir dans une démarche coloniale. Il est évident que ce pèlerinage armé s’est fait aux dépens des musulmans mais c’était d’abord un pèlerinage.

Le mot de « séparatisme » ne correspond en rien à la situation des communautés musulmanes. 

EL : Emmanuel Macron a récemment qualifié l’Islam de « civilisation » dans son discours sur le séparatisme. Pour vous, la civilisation française peut-elle cohabiter avec la civilisation musulmane ? 

O.H. : D’abord le mot « séparatisme » est un mot connoté en France. On parle de « séparatisme » lorsqu’une communauté structurée et organisée avec une idéologie précise tend à se distancier de la société politique française et à se rattacher à un pays ou à une puissance étrangère. Ce mot correspondait assez bien aux partis communistes dans les années 50 mais ne correspond pas du tout à la situation des communautés musulmanes en France. Ce sont des communautés qui ne sont pas unifiées, il n’y a pas de puissance politique extérieure derrière elle. Oui l’Islam tunisien, l’Islam algérien ont été à l’origine de la fondation de certaines institutions musulmanes françaises mais ce n’est pas l’Algérie ni la Tunisie qui gouvernent et dirigent les musulmans français. Donc le mot de « séparatisme » ne correspond en rien à la situation des communautés musulmanes. 

Le mot « civilisation » est dangereux aussi au sens où cela voudrait dire qu’il y a la civilisation européenne et qu’en son sein il y en ait une autre, dans l’ombre, qui n’attend qu’une chose, l’effondrement de celle dans laquelle elle vit. Ça ne veut pas dire que les civilisations n’existent pas. Mais une civilisation étant liée à un territoire, il faudrait parler dans notre cas de deux civilisations qui cohabiteraient dans le mensonge et dans l’obscurité. Dit tel quel ce n’est pas efficient comme analyse selon moi.

Tout dépend de la définition de l’Islam qu’on donne. 

Ce qui est clair c’est que si l’Islam est un culte, il n’y a aucun problème pour l’intégrer dans la société européenne. Mais si l’Islam est un culte et une culture avec des modes de vie, il devient compliqué de l’intégrer dans une société à la française. Mais il n’y a aucun problème pour l’intégrer dans la société anglaise qui fonctionne sur la common law avec le droit coutumier, ou  les systèmes impériaux. Enfin si l’Islam est une loi qui s’applique de façon contraignante à la société entière elle n’est pas compatible avec l’Europe. 

Donc tout dépend de la définition de l’Islam qu’on donne. Toutefois, dans tous les débats, à aucun moment on ne définit ce qu’est l’Islam. À aucun moment surtout on ne demande aux musulmans de définir eux-mêmes ce qu’ils entendent par Islam. Si on leur posait la question, mille définitions en seraient données. L’avantage est qu’on peut bien plus facilement identifier ceux qui ne peuvent pas participer au pacte français. 

Cette démarche n’a pas été faite et donc on va mettre dans la case séparatiste des gens qui, dans ce qu’ils disent, sont tout à fait compatibles en France. On leur prête des intentions mauvaises et différentes de ce qu’ils disent. Sauf qu’en droit français, on doit partir de faits objectifs qui sont des actes, des gestes, ou des déclarations. 

On doit donc croire ce qu’affirment les musulmans en France pour définir l’Islam. Ou alors on doit s’immiscer dans la conscience des gens pour savoir ce qu’ils veulent penser. La république irait alors vérifier dans le for intérieur des gens s’ils adhèrent à ses valeurs. On sent bien aujourd’hui que la république est tentée par un désir d’intrusion dans l’intériorité de chacun, ce qui pourrait évidemment aussi toucher les catholiques. 

La république ne me demande pas de croire en elle, elle me demande d’obéir à la loi

La république est un système de vie, un système légal qui, sauf en 1793, n’a pas pour fonction de vérifier la sincérité des gens. Je suis citoyen français, je respecte la loi française mais j’en pense ce que je veux. Je peux très bien obéir à la loi et trouver que la république est mauvaise et qu’il faudrait une monarchie ou un empire. À aucun moment je ne suis un mauvais citoyen puisque j’ai mon intériorité. La république ne me demande pas de croire en elle, elle me demande d’obéir à la loi. On sent bien que depuis quelques années les questions autour de l’Islam sont en train de se répercuter en dehors de la question de l’Islam et que la république veut vérifier et obtenir une adhésion intime ce qui n’est pas la tradition. D’une problématique qui ne concerne que l’Islam, il y a vraiment des modifications lentes mais impressionnantes de ce qu’on pense de ce qu’est la république, de ce qu’est la nation.

Sur la question d’Erdogan, avant de le voir comme sultan il faut d’abord le voir comme un homme politique. Comme n’importe quel homme politique, il a besoin d’un électorat.  

EL : Sur la Turquie, est-ce que la volonté expansionniste affichée par Erdogan de renouer avec l’expansion turque est dans la lignée de l’héritage ottoman ? Quels sont les risques pour  l’Europe ? 

O.H. : Sur la question d’Erdogan, avant de le voir comme sultan il faut d’abord le voir comme un homme politique. Comme n’importe quel homme politique, il a besoin d’un électorat. Or aujourd’hui il n’est élu qu’avec 51% des voix donc une énorme partie de la population est contre sa politique. 

Son cœur idéologique initial c’est un cœur qui est plutôt frère musulman donc avec le retour d’un vocabulaire religieux dans la vie publique, qu’il assume. Il a tenté une nouvelle islamisation de l’espace public depuis déjà 15 ans mais cet axe frériste islamiste ne peut pas lui suffire pour garantir son autorité. Régulièrement il bascule donc dans le néo-ottomanisme qui est le retour à la tradition turque. Il joue aussi sur le nationalisme qui en Turquie est un nationalisme laïc. Donc quand il monte des opérations en faveur des azéris, ou de la Libye, il joue sur le nationalisme turc. Quand il fait des déclarations contre la France, il joue sur le nationalisme turc. Or dès qu’il y a une élection, le nationalisme est une carte électorale bien plus efficace que l’islamisme. C’est pour cela qu’il ne peut pas jouer avec une seule carte. Mais notre problème est de ne voir que l’aspect islamiste.

L’économie turque s’effondre, le pays a essayé d’ouvrir des partenariats avec l’Asie centrale mais ce n’est pas dans ces endroits qu’on développe l’économie. Sa clientèle c’est la clientèle allemande. On est en train de s’exiler tout seul en disant qu’il y a une confrontation entre l’Europe et la Turquie qui en réalité n’existe pas. Elle existe uniquement dans l’esprit des Français. Il n’y a pas d’opposition entre l’Union Européenne et la Turquie pour la raison simple que la Turquie a besoin de l’économie européenne et que l’Europe a besoin de l’économie turque. La Bulgarie, la Roumanie et l’Allemagne notamment, ont besoin de cette économie, leurs échanges commerciaux avec la Turquie étant fondamentaux. 

Il n’y a pas de conflit entre l’Europe et la Turquie, c’est seulement une vision française.  

Sur toutes ces questions autour d’Erdogan, la position de Macron n’est jamais celle de Merkel. Merkel refuse qu’on condamne la Turquie. La France avait demandé à l’OTAN et à l’Union Européenne une condamnation de la Turquie, ce que l’UE a toujours refusé. En effet l’Allemagne ayant 6 ou 8 millions de Turcs chez elle, elle n’a sûrement pas envie de subir les foudres de la Turquie ou une déstabilisation et un mécontentement en Allemagne juste pour satisfaire la géopolitique française. Il n’y a pas de conflit entre l’Europe et la Turquie, c’est seulement une vision française. Tout cela est lié à de la géostratégie, de la géopolitique, de l’économie, et l’Allemagne ne partage pas du tout les analyses françaises. 

 

 

 L’alcoran, Belin 2019, 28€

Article écrit par Paul Guerry

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