La bataille de Waterloo, échec personnel de l’Empereur ou faillite collective ?7 min de lecture

Le 18 juin 1815 marque l’une des plus cruelles défaites militaires de la France au XIXe siècle et se solde par l’échec définitif de Napoléon Ier, emportant dans sa chute un régime impérial en déliquescence et dans l’impossibilité de se réformer. Ce désastre militaire, même s’il est peu à peu entré dans une légende napoléonienne mêlant héroïsme et panache, n’en demeure pas moins catastrophique eu égard au dramatique bilan humain qui fut dressé au terme de la bataille, soit 5 000 français tombés au combat et près de 18 000 blessés. En plus de ce terrible bilan humain, il ne faut pas oublier les conséquences politiques désastreuses d’un tel naufrage, à savoir l’occupation de la France et le paiement d’une indemnité de guerre s’élevant à 700 millions de francs.

Une telle humiliation peut apparaître comme surprenante au regard de la suprématie incontestable des armées françaises imposée aux autres contingents européens, prépondérance due en grande partie au génie militaire de l’Empereur. La défaite de Waterloo apparaît d’autant plus stupéfiante que la France disposait au matin du 18 juin d’une certaine supériorité numérique face aux troupes anglo-hollandaises, ces-dernières étant composées de 68 000 hommes face à une armée française qui en comptait près de 71 600. Comment Napoléon Ier, disposant alors d’une large expérience dans l’art de la guerre, a-t-il pu perdre cette bataille ? Est-il juste de le considérer comme l’unique responsable de ce désastre ?

Afin de déterminer la nature des différentes causes de la défaite, il convient de préciser tout d’abord le contexte de la bataille, à savoir les évènements qui l’ont précédée. La bataille de Waterloo s’inscrit dans une opération militaire beaucoup plus vaste connue sous le nom de « campagne de Belgique » et déclenchée par Napoléon en anticipation d’une inévitable invasion de la France par les troupes anglo-néerlandaises, prussiennes, russes et autrichiennes. L’Empereur souhaitait à tout prix empêcher la jonction des trois armées et prit donc l’initiative d’aller à la rencontre des armées prussiennes et anglaises, stationnées en Belgique tandis que les troupes russes et autrichiennes prévoyaient d’envahir la France plus au Sud. Près de 124 000 soldats français partirent donc en direction du territoire belge afin de détruire successivement les armées prussiennes et anglo-néerlandaises (les Anglais ne disposaient que de 25 000 hommes à Waterloo sur les 68 000 soldats sous le commandement de Wellington). La campagne de Belgique s’est tout d’abord traduite par un succès français face aux prussiens de Blücher à la bataille de Ligny le 16 juin au terme duquel les vaincus durent se retirer avec de lourdes pertes, à savoir 12 000 morts contre 8 500 français. Cette bataille est importante afin de saisir la première erreur tactique de l’Empereur. En effet, Napoléon avait alors la possibilité d’écraser définitivement l’armée prussienne en déroute mais il se refusa à engager une poursuite massive, pensant à tort que les prussiens se repliaient définitivement et n’auraient donc plus aucune incidence sur les prochaines opérations. Finalement, il se décida à envoyer le lendemain matin une division et deux corps de cavalerie à la poursuite des prussiens, soit 33 000 hommes sous le commandement de Grouchy.   La tergiversation de la veille fera dire à l’historien Jacques LOGIE : « cette inertie sauva l’armée du Bas-Rhin de la désorganisation et lui permit de recouvrer, bien vite, ses capacités opérationnelles »(1). Suite à la défaite de Blücher à Ligny, les troupes anglo-néerlandaises se replièrent sur le Mont Saint-Jean tout en prenant soin d’organiser des appuis défensifs dans trois fermes : Hougoumont (ou Goumont), la Haie-Sainte et Papelotte. Là encore, il est nécessaire de relever une deuxième erreur imputable à Napoléon, laquelle consistant en son refus de rappeler les 33 000 hommes de Grouchy afin d’affronter plus sereinement les troupes anglo-néerlandaises stationnées sur le mont Saint-Jean et ses alentours. L’Empereur s’est alors rendu coupable d’une erreur d’appréciation à l’égard du Duc de Wellington, malgré les conseils du maréchal Soult, lequel lui conseillait de rappeler Grouchy. Napoléon lui répondra : « Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que c’est un mauvais général, que les anglais ont de mauvaises troupes et que ce sera l’affaire d’un déjeuner. »(2) Ces deux erreurs auront pour conséquence de mettre les Français dans une situation délicate à la veille de la bataille de Waterloo.

Il convient désormais de s’intéresser à la bataille de Waterloo en elle-même afin d’identifier les éventuelles erreurs qui ont pu être commises et de déterminer ainsi le ou les responsables de cette défaite. Il ne s’agit pas de reprendre la bataille dans son ensemble mais d’en extraire les évènements qui ont progressivement fait basculer le sort de la bataille. Quatre actes majeurs sont alors à distinguer.(3)

Tout d’abord, il est primordial d’évoquer la sanglante diversion d’Hougoumont. Au matin du 18 juin, Napoléon avait élaboré une tactique audacieuse consistant à porter son attaque sur le centre-gauche du dispositif anglo-hollandais. Afin de mener à bien cette attaque, il décida de mettre en place une diversion consistant à concentrer une division en face de la ferme d’Hougoumont, située à l’ouest du champ de bataille, afin d’attirer l’attention de Wellington. Malheureusement, cette diversion classique tourna rapidement au désastre en raison de l’attitude adoptée par le frère de l’Empereur, Jérôme Bonaparte, qui marchait alors avec la division chargée de tromper les anglo-néerlandais. En effet, malgré l’ordre de l’Empereur de se limiter à une occupation du terrain faisant face à la ferme, Jérôme Bonaparte s’est obstiné à prendre Hougoumont, se lançant à plusieurs reprises à l’assaut des murs et bâtiments fortifiés qui protégeaient le domaine. Cet entêtement coûta la vie à près de 5 000 français contre seulement un millier d’ennemis. Près de 8 000 français avaient été mobilisés face à 4 000 anglais dans un combat secondaire et meurtrier. Jérôme Bonaparte tient donc une lourde responsabilité dans cet échec et a également contribué à mettre l’armée française dans une situation inconfortable.

Il faut désormais s’attarder sur l’attaque principale qui avait été prévue par l’Empereur en direction du Mont Saint-Jean et de la ferme de la Haie-Sainte, située sur le centre-gauche du champ de bataille. Si la tactique adoptée par l’Empereur ne peut pas être considérée comme excessivement dangereuse, on ne peut pas en dire autant des moyens employés à cette fin. En effet, les 17 000 soldats français qui menèrent cette attaque furent disposés en quatre colonnes échelonnées au lieu d’être déployés classiquement, c’est-à-dire de façon plus ample. Cette technique a eu des conséquences catastrophiques, les français étant davantage exposés aux tirs d’artillerie ainsi qu’aux charges de cavalerie et n’ayant pas été dans la capacité ni de progresser rapidement, ni de se déployer efficacement lors de l’assaut du mont Saint-Jean. Les Français furent alors repoussés avec de lourdes pertes. Il apparaît que la responsabilité de cette erreur tactique ne peut être attribuée à la personne de l’Empereur mais au général en charge de l’attaque, Drouet d’Erlon, idée soutenue par l’historien Henry Houssaye à travers l’étude qu’il a menée sur la bataille de Waterloo.(4) Cette responsabilité doit cependant être relativisée eu égard à l’habileté de la tactique adoptée par les anglo-hollandais, ces-derniers s’étant couchés légèrement en contre-bas du mont Saint-Jean afin de surprendre efficacement les assaillants.

Troisièmement, il convient d’évoquer un événement qui a fortement impacté l’issue de la bataille et qui revêtira par la suite un caractère mythique sous la plume de Victor Hugo (5) notamment et sous le pinceau de Clément-Auguste Andrieux (6). Il s’agit des charges de cavalerie impressionnantes menées par le Maréchal Ney. Ce n’est pas moins de 8 000 à 9 000 cuirassiers, dragons, chasseurs, lanciers qui vont se lancer, tel une mer d’acier, à l’assaut du mont Saint-Jean et des carrés anglais (7) qui les attendent de pied ferme. Ces offensives eurent des conséquences désastreuses dues à une trop forte concentration de chevaux ralentissant les déplacements et surtout à l’obstination du Maréchal Ney qui chargea les carrés anglais à plus de dix reprises. De plus, ces charges meurtrières et folles se sont avérées totalement inutiles en raison de l’absence de soutien de l’infanterie qui aurait pu défier les carrés anglais sans se faire décimer par les batteries ennemies, les cuirassiers ayant dépassé ces-dernières. Le Maréchal Ney s’est révélé incapable de modifier sa tactique et son obstination n’a fait que renforcer l’idée d’une défaite française.

Enfin, l’attaque de la Haie-Sainte par le Maréchal Ney révèle à nouveau une erreur tactique indéniable. En effet, alors que Ney était parvenu, au terme d’une terrible boucherie, à prendre le contrôle de la Haie-Sainte, l’Empereur n’exploita pas efficacement cette situation. Napoléon aurait pu briser définitivement les lignes anglaises en lançant les régiments de la Vieille Garde dans la bataille avec l’appui de l’artillerie, il n’en fit rien, ce qui permit aux anglo-néerlandais de colmater les brèches dans leur ligne de défense.

Il apparaît donc que le désastre de Waterloo relève davantage d’une faillite collective que de la seule attitude de l’Empereur même si ce-dernier a commis certaines erreurs d’appréciation. Il faut tout de même préciser que l’affrontement a eu lieu dans des conditions climatiques compliquées, la pluie n’ayant cessé de tomber dans la nuit du 17 au 18 juin. De plus, l’Empereur était alors malade, souffrant notamment de douleurs gastriques et hépatiques difficilement supportables ainsi que d’hémorroïdes (8), ce qui n’a pas facilité la conduite des opérations militaires. Il est également important de souligner que si Grouchy est souvent mis en cause dans cette défaite, son action n’a pourtant pas été fautive, il s’est en effet contenté de suivre à la lettre les ordres de Napoléon, le décalage horaire dû à la lenteur des transmissions lui faisant suivre des ordres périmés (9). De plus, dans l’hypothèse où Grouchy serait arrivé à temps, il y a fort à parier que cela n’aurait eu aucun impact majeur sur la bataille, déjà perdue dès la fin de l’après-midi.

Cette défaite de Waterloo marque la fin d’un régime impérial déjà fragilisé par la première Restauration royale et la chute d’un homme dont la légitimité reposait essentiellement sur les victoires militaires…

Feygodor.

 

(1) : LOGIE, Jacques, Napoléon, la dernière bataille, 1998, éditions Racine.

(2) : Ibid

(3) : Reprise partielle du découpage chronologique de la bataille effectué par Jacques LOGIE.

(4) : HOUSSAYE, Henry, Waterloo 1815, paru en 1987 chez Christian de Bartillat. L’auteur met en évidence les conséquences désastreuses de cette « vicieuse ordonnance des colonnes d’Erlon », p.342.

(5) :Les Misérables, Deuxième partie (Cosette), Livre premier (Waterloo), Chapitres IX et X. Victor Hugo y décrit une scène dans laquelle l’Empereur donne l’ordre aux cuirassiers de Milhaud (charge dirigée dans les faits par le maréchal Ney) de prendre le mont-Saint-Jean. Par ailleurs, il n’hésite pas à travestir la vérité pour renforcer le caractère épique de la bataille en décrivant un fossé imaginaire dans lequel les cavaliers se seraient engouffrés.

(6) : La bataille de Waterloo, Clément-Auguste Andrieux, huile sur toile, musée national du Château de Versailles.

(7) : Formation militaire consistant pour une unité d’infanterie à se tenir en ordre serré souvent sur plusieurs rangs afin de résister aux charges de cavalerie.

(8) : Napoléon et ses maladies, Riaud Xavier, napoleon.org

(9) : Thèse soutenue par Pascal CYR dans son Waterloo, 18 juin 1815, Grouchy est-il responsable de la défaite ?, paru en  2015 chez Lemme édit.

 

 

Article écrit par Auteur Ponctuel

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