Commémoration de la mort de Napoléon – entretien avec Thierry Lentz4 min de lecture

Il y a 199 ans, Napoléon I mourrait à Sainte Hélène. Nous avons donc interrogé Thierry Lentz, directeur de la fondation Napoléon, qui joue aujourd’hui un rôle majeur dans les recherches et la diffusion des connaissances sur les deux empires.

 

Vous êtes le directeur de la fondation Napoléon. Pouvez-vous la présenter et expliquer son rôle, notamment auprès de la jeunesse ?

La Fondation Napoléon est une fondation reconnue d’utilité publique dont l’objet est double : d’une part, faire connaître et développer l’histoire des deux Empires français et, d’autre part, aider à la préservation du patrimoine napoléonien. Nous nous adressons à tous les publics, des passionnés aux spécialistes, de jeunes de 5 à 95 ans (et plus), par le biais d’outils classiques (bibliothèque, conférence, publications, colloques, etc.) et plus actuels, comme les sites Internet ou les réseaux sociaux. J’invite vos lecteurs qui voudraient en savoir plus à visiter notre site institutionnel www.fondationnapoleon.org.

Concernant plus spécifiquement les publics jeunes, nous pratiquons de la même façon, par le mise à disposition d’informations sur nos sites ou les réseaux sociaux, qui présentent notamment des contenus spécifiques à destination des élèves, collégiens et lycéens. Pour les étudiants, vous le savez, nous animons à l’Institut catholique de Vendée la Chaire Napoléon : cours et travaux en deuxième année de licence, conférences, journées d’études, renforcement de la bibliothèque sur les sujets napoléoniens, stages pour un ou deux étudiants à la Fondation chaque année. Enfin, pour les étudiants de troisième cycle, nous décernons chaque année 8 bourses d’études, assez conséquentes, à des doctorants qui travaillent sur des sujets touchant aux deux empires.

 

Comme M. Jourdain pour la prose, nous faisons du Napoléon sans le savoir.

 

Il y a 199 mourrait Napoléon, parmi tout ce qu’il nous reste de lui, que retenir ?

Il nous reste bien sûr un moment d’histoire, à bien des égards passionnant et utile puisque le Consulat et l’Empire sont véritablement à l’origine de la France et même de l’Europe contemporaine. Nous savons tous, par exemple, que de nombreuses institutions viennent directement de cette époque, comme les préfets, la Banque de France, la Cour des Comptes, le Conseil d’Etat, les prud’hommes et tant d’autres encore; Mais ce que nous savons moins sans doute est que, si j’ose dire, Napoléon est « en nous ». Il a façonné une société, au travers du Code Civil, dont les colonnes soutiennent encore la nôtre, malgré les réformes successives. Nous vivons dans cette architecture et, comme M. Jourdain pour la prose, nous faisons du Napoléon sans le savoir. Peu de personnages de l’histoire de France et de l’Europe ont eu une action aussi durable.

 

Paradoxalement, après un héritage si important, la nouvelle de sa mort passe presque inaperçue en 1821. Vous avez d’ailleurs écrit un livre à ce sujet. Pouvez-vous nous raconter ce moment où la nouvelle arrive en France ?

Au moment où Napoléon meurt à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, la France et l’Europe l’ont un peu oublié. On n’a quasiment pas de nouvelles de lui depuis 6 ans. Qui plus est, le Continent est occupé à « autre chose » : révolutions libérales à Naples, Turin et Madrid, début du soulèvement grec contre l’Empire ottoman, toutes questions qui divisent les grandes puissances et mettent la paix en péril. En France, les luttes politiques intérieures et la fin du règne de Louis XVIII obsèdent. Après l’aventure de 15 ans derrière l’empereur, le pays est pacifié, au travail et les mouvements « bonapartistes » numériquement faibles. Lorsque la nouvelle de la mort de Napoléon arrive, elle ne provoque pas de choc majeur, et ce d’autant plus que sa « légende noire », celle du fauteur de guerres, est encore vivace. Les réactions sont très intimes (on disait : « on pleure en dedans ») et les manifestations de deuil très éparses er de faible portée. Un an plus tard, tout aura changé.

 

Si la nouvelle a peu d’effet sur le moment, il deviendra le héros des jeunes romantiques au XIX° siècle, comment expliquer cela ?

C’est la parution du Mémorial de Sainte-Hélène, à partir de janvier 1823 qui change tout. Le livre a un très grand succès. Il présente un Napoléon libéral, ce qu’il n’était pas vraiment, et ce sont les tenants du parti libéral qui s’en emparent. Comme Napoléon est mort, ils pensent qu’il n’y a aucun danger à s’en servir comme drapeau. C’est tout à fait sensible avec un La Fayette qui, adversaire résolu du régime impérial, devient celui qui réclame le retour des Cendres, qui s’appuie sur le (faux) souvenir de l’empereur de la liberté pour attaquer la monarchie et les ultras. Et, comme vous le dites, viennent se greffer sur ce facteur politicien les œuvres des Stendhal, Balzac, Vigny, des peintres comme Vernet, des compositeurs, des sculpteurs. En quelques années, Napoléon est partout, refait rêver et sert d’exemple pour réclamer la libéralisation du régime, d’autant que Charles X, monté sur le trône en 1824, est un pur « réactionnaire ». Cette alchimie aboutira à la reconstitution d’un courant bonapartiste puissant  autour de Louis-Napoléon, neveu de Napoléon Ier et futur Napoléon III.

Que l’Etat en tant que tel ne s’en occupe pas est peut-être même une chance car il ne manquerai pas d’inventer des cérémonies absurdes (comme celle du centenaire de Verdun) ou d’imposer une vision de l’histoire victimaire et autoflagellante.

 

Pourquoi son vous l’empereur est-il si peu commémoré aujourd’hui ? 

Il n’est pas tout à fait exact de dire que Napoléon n’est pas commémoré. S’il ne l’est pas par l’Etat central, il l’est beaucoup par les institutions, dont chacune par exemple a célébré son bicentenaire, au niveau local et par une myriade d’associations dans la France et l’Europe entière. Que l’Etat en tant que tel ne s’en occupe pas est peut-être même une chance car il ne manquerai pas d’inventer des cérémonies absurdes (comme celle du centenaire de Verdun) ou d’imposer une vision de l’histoire victimaire et autoflagellante, comme c’est -croit-on, la mode.

L’an prochain, pour le dernier bicentenaire, vous verrez la vivacité du souvenir de Napoléon avec des dizaines d’événements qui seront organisés, dont une exposition à la grande halle de La Villette et, je peux vous l’annoncer, un « opéra urbain » de Dov Attia dont la première aura lieu au palais des Congrès en novembre 2021. Napoléon en rap et en slam, n’est-ce pas une nouvelle preuve de modernité ?

 

L’histoire en général est un vecteur de profondeur de pensée sur les faits de notre temps, donc de liberté et de citoyenneté.

Pour finir, quel message voudriez-vous adresser aux jeunes qui admirent ou qui s’intéressent à  Napoléon ?

Le message est simple : « N’ayez pas peur ! ». L’histoire napoléonienne est enthousiasmante, même si l’on n’a pas envie de crier Vive l’Empereur ! Comme disait François Furet, l’historien et l’amateur d’histoire ont aussi le droit de « s’amuser » en étudiant ou en lisant. Mais cette histoire est aussi instructive en ce qu’elle explique encore notre société d’aujourd’hui et, en creux, ses problèmes. Idem pour la géopolitique de l’époque qui s’est reproduite, sous des formes différentes, jusqu’à nos jours. Et, pour finir, je dirai que l’histoire en général est un vecteur de profondeur de pensée sur les faits de notre temps, donc de liberté et de citoyenneté.

Article écrit par Paul Guerry

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