Au-delà des idées reçues : La COLONISATION FRANÇAISE en Afrique, Partie 16 min de lecture

L’Afrique. Combien de clichés biaisent le regard que nous portons sur ce continent ? Pourquoi le connaissons-nous si mal, alors qu’il est entré dans l’Histoire de France pendant un siècle et demi ? Est-ce par paresse, par oubli, ou par confort intellectuel que nous avons tendance à baser notre rapport à l’Afrique sur l’image que nous nous en faisons, plus que sur sa connaissance en profondeur?

La série d’articles qui va suivre a donc pour objectif d’éclairer la relation que l’Afrique a eu avec la France, du début du XIXème siècle jusqu’à la décolonisation, afin de nous aider à mieux saisir les enjeux migratoires et géopolitiques d’aujourd’hui, profondément marqués par ce passé colonial.

 Des « points d’appui » en Afrique :

Après avoir conquis toute l’Europe, Napoléon s’inclina définitivement à Waterloo en 1815. Cette même année, la France fut punie de son violent appétit de conquêtes par le second traité de Vienne qui lui retira toutes celles qu’elle avait alors en Europe. L’empire napoléonien disparut d’un coup, et Louis XVIII, fut prié de se faire discret pour quelques temps. Point d’empire colonial en vue dans de telles conditions, car pour les pays qui avaient imposé le traité à la France, celle-ci n’avait qu’à se contenter des restes de ses « vieilles » colonies, soit : la Réunion, quelques établissements dans les Antilles, en Inde, et plusieurs iles, ici et là.

Pour autant, entre la Restauration et la chute du second Empire, la question coloniale fut régulièrement posée par des partisans de la « Plus grande France » qui regrettaient l’empire Napoléonien, et étaient convaincus de la nécessité d’agrandir le territoire pour retrouver la crédibilité géopolitique que le traité de Vienne avait écorchée. Le danger était que le Royaume-Uni et la Prusse ne considèrent plus la France comme un interlocuteur politique fort, ce qui, à termes, exposerait le pays à des menaces d’invasion.

Dans ce contexte, la Marine – armée coloniale d’alors –, profita d’un événement en Algérie pour montrer au gouvernement français qu’il était nécessaire de réaffirmer sa puissance en Méditerranée, alors même que le Royaume-Uni maîtrisait cet espace, et que la Prusse s’opposait à l’empire ottoman en envoyant ses troupes voguer sur les flots méditerranéens.

L’événement en question se déroula le 18 avril 1827, à Alger. Le dey Hussein réclama au consul français Deval (envoyé du gouvernement) que le gouvernement français lui rembourse la dette de 7 millions de francs de grain qu’il leur avait vendu. Mais Deval ne daigna pas lui répondre de façon claire, si bien que le Dey Hussein aurait sauté de son sofa pour congédier le consul en lui donnant le très fameux « coup d’éventail ». Aussi fou que cela puisse paraître, on profita de cet événement, qui aurait presque dû passer inaperçu, pour débarquer dans le petit port de Sidi-Ferruch trois ans plus tard, avec 35 000 soldats bien déterminés à soumettre le Dey, qui ne s’était pas excusé entre-temps. Le prétexte était bien trouvé, mais les trois ans de battement entre le « coup d’éventail » et le débarquement indiquaient la véritable intention de l’armée française : retrouver une place en Méditerranée.

Ce prétexte permit donc à l’armée de débarquer en Algérie et conquérir le territoire dans les années qui suivirent. En métropole, l’opinion publique y était relativement indifférente. Mais cette première conquête militaire de la Monarchie de Juillet, posa la question de la doctrine coloniale que la France allait adopter. C’est donc en 1842 que Guizot, alors ministre des Affaires Etrangères, définit la politique coloniale qu’il voulait pour la France, et qu’elle allait adopter pour les trente prochaines années : ce fut une politique des « points d’appui ».

 

« Ce qui convient à la France, ce qui lui est indispensable, c’est de posséder, sur les points du globe qui sont destinés à devenir de grands centres de commerce et de navigation, des stations maritimes sûres et fortes qui servent d’appui à notre commerce, où il puisse venir se ravitailler et chercher un refuge »

 

Discours de Guizot à la Chambre des députés, le 31 mars 1842

 

Ainsi, jusqu’en 1870, les troupes coloniales conquirent ces « points d’appui », particulièrement soutenus par le marquis de Chasseloup-Laubat (ministre de la Marine – ce qui était l’équivalent du ministre de la Guerre – entre 1859 et 1867). L’objectif principal était encore une fois géopolitique. Il fallait devancer les Anglais, nos rivaux ancestraux, qui commençaient à vouloir pénétrer les côtes africaines. Chaque avancée anglaise fut donc suivie de près par une incursion française, soutenue par le ministère de la Marine qui défendait ces avancées face à un gouvernement relativement indécis.

Nossi-Bé et les Comores furent placées sous protectorat. Puis ce fut au tour de l’estuaire du Gabon, de Grand Bassam et d’Assinie, d’être occupés par les Français. Mais les possessions françaises restaient éparpillées et il semblait nécessaire de rassembler ces « confettis coloniaux »[1] pour mieux les maîtriser. Ainsi, à l’Ouest, ce fut la naissance du Sénégal, et à l’Est, celle de la Côte des Somalis. Malgré ces premières et rapides avancées, l’expansion fut freinée par les empires musulmans d’El Hadj Omar, de Samory et Sokoto, situés plus profondément dans l’Ouest subsaharien, ainsi que par la défaite de 1871 contre les Prussiens. Ces premières vraies difficultés remirent en question l’expansion coloniale, et conduisirent à redéfinir les prétentions du gouvernement en Afrique.

L’établissement d’un Empire colonial :

Après une période d’indécision d’après-guerre, ce fut le gouvernement, et non plus le ministère de la Marine, qui eut enfin l’initiative de l’expansion outre-mer. Mais on peut avoir du mal à saisir pourquoi avoir persévéré dans ce mouvement de conquête alors que les relations européennes étaient plus tendues que jamais, et que la France sortait saignée à blanc du remboursement de sa dette de guerre à la Prusse…

Peut-être était-ce pour se refaire d’un point de vue économique ? Cette explication classique – selon laquelle on aurait colonisé l’Afrique parce qu’elle aurait été une incroyable opportunité économique – est pourtant fausse. Car il est très clair que l’Etat n’avait aucun intérêt économique ni commercial à coloniser. Le sucre ? Il était bien moins coûteux de le produire au Nord de la France, à partir de la culture des betteraves. Les épices ? Ils circulaient déjà abondamment sur le marché international, et les Hollandais parvenaient à les obtenir et à les vendre à bon prix. L’huile ? Des marchands français s’occupaient déjà de l’acheter, la transporter, la transformer et la vendre sur le marché français. Dans ce cas, nul besoin de s’échiner à installer, puis à exploiter une colonie ; la France n’en avait ni le besoin, ni les moyens. En revanche, les colonies enrichirent spectaculairement les mercantis : ces marchands qui se fournissaient directement dans les comptoirs d’Afrique de l’Ouest. Ceci nous permet donc de comprendre que, d’un point de vue économique, le secteur privé avait intérêt à la colonisation, tandis que le secteur public n’en avait aucun.

En réalité, la colonisation, en tant que volonté assumée de l’Etat – et non plus conséquence de l’avancée des militaires vers la brousse – fut véritablement lancée à partir du fameux discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 à Chambre des Députés. Celui-ci proposa, pour la première fois, une véritable doctrine coloniale, qui reposait sur trois piliers : économique, civilisationnel, politique et patriotique.

D’un point de vue économique, la colonisation offrirait ce qui « manque le plus » à la France : « les débouchés » à sa pseudo-abondante production industrielle.

Puis sur le plan civilisationnel, comme selon lui « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », la France a « le devoir de civiliser les races inférieures » en colonisant l’Afrique.

Enfin, sur le plan politique et patriotique, Jules Ferry appelle à ce que cesse « le recueillement qui s’impose » à la France depuis la défaite contre les Prussiens en 1871. Car « rayonner sans agir, en regardant comme un piège […] toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte pour une grande nation, c’est abdiquer ». La France devait retrouver sa grandeur et son prestige, et cela passait nécessairement par son expansion au-delà des mers.

Ce que Ferry oublia de préciser, c’est que la culture occidentale était déjà entrée en pointillé en Afrique depuis le début du siècle, avec l’arrivée des missionnaires sur le continent. Dès 1815-1840, les Oblats de Marie Immaculée, les Pères Blancs, l’œuvre de la propagation de la Foi et bien d’autres encore, vécurent avec les locaux et créèrent du lien, avant de bâtir églises et écoles. Les Missions précédèrent donc l’armée et furent, sans l’avoir voulu, de véritables piliers pour la colonisation de l’Etat.

Ainsi, cette colonisation en Afrique se fit à force d’avancées militaires, soutenue par un gouvernement régulièrement convaincu de la « nécessité » géopolitique de ces avancés, grâce à des Ministres de la Marine habiles et entreprenants. Ce ne fut donc qu’en 1885, avec Jules Ferry, que la colonisation débuta en tant que politique volontariste de l’Etat doublée d’une volonté d’expansion culturelle. Dès lors, l’empire colonial ne fut plus seulement une préoccupation du ministère de la Marine, et cette question envahit la sphère politique, provoquant remous et débats…

Eléonore de Gentile

[1] Lugan Bernard, Une histoire de l’Afrique : des origines à nos jours.

Article écrit par Auteur Ponctuel

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