[Au-delà des idées reçues #4] À la conquête de l’arc maghrébin7 min de lecture

Avec la présence de militaires dans la région d’Alger, la France entra résolument en Afrique du Nord. Pourtant, elle ne se doutait pas qu’elle allait entièrement conquérir l’arc maghrébin. La maitrise de cette vaste région allait lui permettre de regagner l’importance géopolitique qu’elle avait perdu après le traité de Vienne en 1815, et d’opposer une concurrence à la Marine britannique en Méditerranée.

En Algérie :

En 1830, lors de l’entrée fracassante de l’armée française à Alger, l’Algérie n’était pas encore un pays. C’était une simple province de l’Empire Ottoman parsemée de villes, dont Alger. Cette dernière, gouvernée par le dey Hussein (qui traita avec les Français lors de la prise d’Alger), fut la porte d’entrée de l’armée française vers l’Afrique du Nord. C’est donc dans une région désunie tant au point de vue administratif qu’ethnique et culturel que le général de Bourmont avança, prenant rapidement Blida, Bône et Oran.  mesure que la liste des possessions s’allongeait, la question du statut juridique de cette région se posa à Louis-Philippe. Ce dernier hésita beaucoup. Puis poussé par le nationalisme ambiant et le regret de la grandeur impériale qui flottait dans l’opinion publique, le roi décida la colonisation complète de l’Algérie en 1834. Mais avant de trop débourser, il tenta de faciliter la future implantation de l’administration en y envoyant l’ É glise en 1838. Oui, ce roi anticlérical envoyait bien l’ É glise avant l’appareil administratif, espérant que cette première structure commencerait à franciser les populations. Un archevêché fut donc créé à Alger, et ce n’est que dix ans après, en 1848, que le statut de l’Algérie fut clarifié. Elle devint un département français, et, pour la première fois, formait une unité.

Avant d’obtenir ce statut départemental, l’Algérie était restée sous une autorité militaire, très libre d’initiatives. Plutôt que le Roi, ce fut le général de Lamoricière qui tenta tant bien que mal d’organiser le territoire en créant les bureaux arabes en 1833. Ceux-ci formèrent un maillage de l’Algérie, et firent accepter l’autorité française grâce à leur action pacificatrice reconnue et appréciée par les populations locales. En effet, à cette époque les bureaux arabes inspiraient le respect car ils participaient grandement à restaurer la paix sociale, protégeant régulièrement les locaux des prétentions exagérées des colons et remplissant des fonctions de justice de proximité.

Puis Napoléon III, qui succéda à Louis-Philippe, proposa une nouvelle vision pour l’Algérie. Désormais, ce pays serait le centre d’un Royaume arabe dont il serait l’empereur. Pour ceci, il fallait avant tout rattacher l’Algérie à l’administration parisienne. C’est ainsi qu’il supprima l’administration locale mise en place par les militaires (les bureaux arabes) et qu’il supprima le statut de Gouverneur Général en 1858, avant de déclarer que « L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe, les indigènes ont droit égal à ma protection que les colons, les arabes aussi bien que les Français ». Mais les algériens ne voulaient pas de ce royaume Arabe où on leur proposait, à partir de 1865, d’obtenir la nationalité française (sans la citoyenneté), à moins qu’ils ne renoncent à leur statut musulman (qui les plaçait sous la loi coranique et les empêchait donc d’être jugés par la justice française). Cette proposition n’eut aucun succès, car entre 1865 et 1870, seuls 371 musulmans et 142 israélites firent cette demande.

En Tunisie :

Un peu plus à l’Est, dans les années 1850 en Tunisie, les régents Ahmed Bey puis Mohamed es-Sadok se lancèrent l’un après l’autre dans de grandes entreprises de modernisation. Cet enthousiasme leur fit contracter des dettes faramineuses si bien que la Tunisie fut vite en banqueroute. Ainsi, en 1859, la France, l’Angleterre et l’Italie créèrent une Commission internationale de la dette pour arbitrer les problèmes financiers tunisiens. Mais cela ne fut pas suffisant pour régler le souci, et c’est vingt ans plus tard, en 1878 au congrès de Berlin, que les puissances européennes voulurent en finir avec cette dette : Bismarck incita la France à coloniser la Tunisie pour remettre à niveau ses finances. Mais si on lui offrait une nouvelle colonie sur un plateau, la France, qui sortait de la guerre franco-prussienne se remettait tout juste de sa propre dette de guerre, hésitait… Pourquoi serait-elle la seule à régler la dette tunisienne ? Par ailleurs, la Chambre des députés et l’opinion publique étaient divisées entre deux camps : les partisans de la Revanche (récupérons l’Alsace Lorraine plutôt que de nous occuper de la Tunisie) et les partisans de l’expansion coloniale (Gambetta : la Tunisie était une « annexe nécessaire »).  La IIIe République, encore jeune, avait du mal à trancher. C’est finalement un accrochage avec une tribu de khroumirs insoumis à la frontière algéro-tunisienne qui fournit un prétexte à l’intervention, le 31 mars 1881. Jules Ferry envoya des troupes manu militari car il était un fervent partisan de la colonisation. Le 12 mai de la même année, la question était réglée : le traité du Bardot était signé, la Tunisie était désormais sous protectorat français.

La France prétendait alors partager les pouvoirs avec le Dey de Tunis, mais elle seule détenait la réalité du pouvoir. Par exemple, le ministre des Affaires étrangères (un Français) gérait les relations extérieures de la Tunisie ce qui faisait que, sur l’échiquier international, le pays dépendait entièrement des bonnes grâces françaises. La domination française passait aussi par le fait, plus ou moins su, que le premier ministre tunisien devait soumettre ses propositions au ministre des Affaires étrangères (français donc !) pour espérer les voir prendre corps. Bref, la France espérait faire du Dey une marionnette utile, ce qui fonctionna jusqu’à ce que le parti politique du Destour, puis du Néo-Destour, naissent dans les années 1920 et 1930. Dès lors, Bourguiba se fit le porte-parole des revendications tunisiennes, qui étaient nées dans le Sud du pays dès l’arrivée des Français.

Enfin, le Maroc :

L’occupation du Maroc fut une conséquence imprévue de la colonisation de l’Algérie. En effet, les troupes de Bugeaud (gouverneur général de l’Algérie entre 1840 et 1847) franchissaient régulièrement la frontière algéro-marocaine, lancées à la poursuite d’Abd el Kader, un jeune émir qui contestait la présence française. Qu’Abd el-Kader passe la frontière n’était pas gênant, il était le beau-fils du Sultan. Mais que les troupes françaises prennent autant de libertés commençait à peser sur les nerfs d’Abd el-Rahman. Les tensions dormantes éclatèrent au grand jour lors de la bataille d’Isly, en août 1844, où les troupes françaises enfoncèrent les rangs algériens et marocains. Un mois plus tard, en septembre 1844, la France et le Maroc signaient la convention de Tanger. Celle-ci déclarait l’internement d’Abd el-Kader en France, en échange du retrait des troupes françaises du Maroc. Puis, il fut nécessaire de clarifier la question de la frontière entre l’Algérie et le Maroc, toujours imprécise, et donc inévitablement source de tensions. Les deux puissances se réunirent alors l’année suivante, et signèrent le traité de Lalla-Maghnia le 18 mars 1845.

Le temps était aux grandes espérances, car l’apaisement des tensions semblait promettre une éclatante prospérité. Le Sultan se lança alors dans une réforme complète de la société marocaine. Il voulait moderniser l’armée, le makhzen (l’administration traditionnelle), l’enseignement, les infrastructures et même l’appareil financier, en s’inspirant du modèle européen.  Dans cette perspective, il s’endetta magistralement. Les résultats ne furent pas à la hauteur de ses espérances et les fonds manquaient pour poursuivre l’entreprise et la porter à terme.  Son successeur, Moulay Hassan, hérita d’un États en vraie déliquescence, et réussit à retarder pendant un temps la menace de la mainmise économique des puissances européennes sur le Maroc, ce qui aurait signé la soumission complète du pays. Mais les caisses étaient vides, et Moulay Hassan fut contraint de demander une aide financière à l’Europe. C’est ainsi qu’en 1860, en échange de fonds, les Européens exigèrent que huit ports marocains leur soient ouverts. De fil en aiguille, les Britanniques, Allemands, Italiens, Espagnols et Français prenaient donc les clés du pays.

Les puissances européennes se disputaient leur monopole sur le Maroc, ce qui entretint entre elles des tensions sourdes, jusqu’à ce que le discours du Kaiser Guillaume II, à Tanger en mars 1905, les révèle au grand jour. Il déclara en effet qu’il souhaitait voir « un Maroc libre [qui] serait ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sur un pied d’égalité » manifestant ainsi clairement son soutien au sultan Abd el-Aziz, en opposition aux autres États européens, et plus particulièrement à la France avec qui les tensions ne s’étaient jamais apaisées depuis la guerre franco-prussienne. Il devenait donc nécessaire de clarifier les rôles de chaque États européen, ce fut donc l’objet de la conférence d’Algésiras, tenue entre janvier et juin 1906. L’États Français se tailla alors une place de choix au Maroc en tant que principal créancier de la Banque d’état marocaine, et cogestionnaire (avec l’Espagne) de la police des ports. D’une part, la banqueroute marocaine rendait le pays dépendant de la France d’un point de vue financier, mais d’autre part, c’est grâce à la situation géopolitique maghrébine que le Maroc devint dépendant de la France sur le plan militaire.

En effet, dans les années 1910, la France était installée en Algérie depuis quatre-vingt ans, et le colonel Lyautey finissait de pacifier les vastes plaines désertiques du nord-Sahara en traquant les tribus algériennes récalcitrantes. Mais le colonel s’octroyait quelques libertés, et s’enfonçait de plus en plus dans un territoire marocain en pleine guerre civile, sous prétexte de pacifier « en profondeur » la frontière algéro-marocaine. Débordé, le sultan le laissa faire, d’autant plus que Lyautey réorganisait les territoires dans lesquels il pénétrait en appliquant la politique de « la tache d’huile ». Celle-ci consistait en effet à ne progresser que lorsque les infrastructures de bases avaient été mises en place (un télégraphe, un dispensaire, un point d’eau…), puis à utiliser les rivalités entre tribus pour avancer, garantissant ainsi le minimum de pertes françaises.

Reconnaissant l’efficacité redoutable de ce Lyautey, le sultan l’appela à l’aide en mars 1911, alors qu’il était assiégé dans la ville de Fès par une tribu marocaine révoltée. Le colonel vola à son secours et rompit le siège, ce qui déplut profondément à Guillaume II. Car on l’a bien compris, ce dernier désirait l’indépendance du Maroc, pour que la France ne puisse y imposer sa souveraineté et donc maitriser entièrement l’arc maghrébin. Le Kaiser envoya alors immédiatement la canonnière Panther voguer sur la baie d’Agadir pour manifester son mécontentement. Les tensions montèrent d’un cran et on frôla la crise diplomatique. Le 4 novembre 1911, la crise d’Agadir prit fin grâce à un traité qui accordait trois accès au fleuve Congo pour le Cameroun Allemand, ce qui découpait l’Afrique équatoriale française en quatre, mais qui permettait à la France d’être libre d’intervenir comme bon lui semblait au Maroc. Un traité de protectorat sur le Maroc fut signé 6 mois plus tard, en mars 1912. Lyautey devint résident général du Maroc et débuta la mission qu’il s’était confiée après être tombé amoureux du Maroc : celle de conduire le pays à la modernité tout en respectant son « admirable civilisation ».

Eléonore de Gentile

 

 

 

Article écrit par Auteur Ponctuel

L'article vous a plu ? Partagez-le ! L'Étudiant Libre vit de vos partages.

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur telegram
Telegram
Partager sur reddit
Reddit

Dans la même catégorie:

Du même auteur:

Rejoignez-nous!

Restez informés de notre actualité.

Lassé des newsletter? Optez pour nos notifications!

Partager sur twitter
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Twitter?

Partager sur facebook
Je partage
Bonjour Lecteur!

Vous alliez partir? Pourquoi ne pas partager votre lecture sur Facebook?

Entrez votre mail

et recevez le dernier numéro de l’Etudiant Libre par email !

L'Étudiant Libre

Bienvenue sur L'Étudiant libre cher lecteur, c'est votre première visite ici? Lisez notre présentation!

Pourquoi?

Pour partager aux jeunes Français un message incitant à l’engagement et au Bien Commun.

Par qui?

Par des étudiants. Tout le monde peut travailler avec l’Étudiant Libre, il suffit de nous contacter. Vous voulez distribuer ? Vous voulez rédiger des articles ? Écrivez-nous.

Pour qui?

Pour la jeunesse qui ne demande qu’une étincelle pour s’embraser, s’exprimer et s’assumer.

Abonnez-vous

Retrouvez au creux de votre main l’information indépendante! Abonnez-vous pour seulement 3 euros par mois et accédez à toutes nos publications.