[Au-delà des idées reçues #2] Les premiers pas de la France en Egypte…6 min de lecture

Au lendemain de la Révolution française, le Directoire lança un jeune et brillant général, Bonaparte, à la conquête de l’Egypte. Ce premier pas sur la terre des Pharaons allait en entraîner bien d’autres…

L’expédition de Bonaparte :

La révolution avait épuisé et saigné les troupes françaises, si bien que Talleyrand – diplomate français – dût déployer des trésors d’argumentation pour convaincre le Directoire de s’engager dans la conquête de la belle Egypte. Pour parvenir à ses fins, il fit rêver son auditoire, soutenant que la future colonie égyptienne « vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait perdues ». Le gouvernement se laissa convaincre, et Napoléon leva l’ancre vers l’Orient. Le début de ses opérations fut couronné de succès avec la victoire d’Aboukir le 14 juillet 1798, mais sa flotte fut détruite le mois suivant. Peu importe. Si l’armée française était coincée en Egypte, elle allait en profiter pour aller de l’avant. Dès lors, Napoléon enchaina un chapelet de victoires en remontant vers la Palestine : il semblait invincible.

Mais soudainement la peste, ennemi bien plus insidieux et pervers que les Ottomans, s’infiltra dans les rangs et décima violement les troupes. L’armée fut stoppée et le demi-tour déclaré. La moitié des troupes était tombée :  il ne restait que 18 000 des 36 000 hommes débarqués un an plus tôt. C’est alors que, réticents à l’extension des possessions françaises en Egypte, les Britanniques profitèrent de la faiblesse de l’armée française pour s’allier aux Ottomans. Les deux puissances, menées par le fameux général Abercrombie, firent plier la France qui signa sa capitulation le 2 septembre 1801.

C’est donc ce premier pas en Egypte qui permit aux Français de découvrir le terrain, de s’y faire connaitre, d’y gagner une certaine renommée, sans pourtant y rester.

La France confrontée à l’impérialisme égyptien

Après le départ des derniers navires français, l’Egypte retrouva sa place de simple province de l’Empire Ottoman et un nouveau gouverneur fut nommé au Caire : Kosreu Pacha. Mais ce calme n’allait pas durer car pendant la campagne de Bonaparte, l’élite égyptienne s’était éveillée, une conscience nationale était née, et c’était désormais de la tutelle de l’Empire Ottoman qu’elle voulait s’émanciper. Méhémet Ali, un Turc qui avait grimpé les échelons de l’administration Egyptienne, allait incarner ce nationalisme naissant.

Il remplaça Kosreu Pacha, comme gouverneur en 1804 ; et lorgna immédiatement sur le titre de Pacha qui le placerait à égalité hiérarchique avec le Sultan Ottoman. Méhémet Ali parvint à ses fins en exhibant la force de son armée, et en faisant miroiter sous les yeux du Sultan les sommes mirobolantes qu’il allait lui verser chaque année si ce dernier lui accordait ce fameux titre. Comme les bons comptes font les bons amis, le sultan accepta.

Désormais, Méhémet devait trouver de solides alliés. C’est alors, qu’attiré par la philosophie des Lumières, il se tourna vers la France. Malheureusement, cette alliance allait causer de graves tensions entre les pays européens.

D’une part, l’Angleterre avait été blessée dans son orgueil par la progression de la France en Egypte lors des conquêtes Napoléoniennes, et craignait que la nouvelle alliance Franco-Egyptienne ne provoque une nouvelle expansion française. Et d’autre part, le jeu des alliances opposait désormais deux blocs : France-Egypte-Empire Ottoman d’un côté, contre Angleterre-Russie de l’autre. Comme les Russes intervenaient en Moldavie contre l’Empire Ottoman, l’Angleterre et la France se retrouvèrent face à face. Les Britanniques saisirent immédiatement ce prétexte pour intervenir en Egypte, pour tenter de fragiliser l’alliance Franco-Egyptienne, mais manque de chance, Méhémet les vainquit et tira un immense prestige de cette victoire contre une armée si renommée.

Dès lors, le Sultanat demanda l’aide de Méhémet pour tenter de maitriser les différentes révoltes qui grondaient dans la région. Ce dernier en profita pour conquérir la Palestine, le Hedjaz – actuel Ouest de l’Arabie Saoudite – et le Soudan, et profita même de la faiblesse de l’Empire Ottoman pour s’emparer de la Syrie.

Méhémet Ali provoque une crise internationale :

C’en était trop pour l’Angleterre et la Russie qui, en cette année 1840, mirent finalement un coup d’arrêt à la conquête égyptienne. En effet, à force d’avancer, Méhémet risquait de renverser le Sultanat pour de bon, et comme la France possédait déjà l’Algérie, celle-ci risquait de devenir la plus grande puissance du bassin Méditerranéen. C’est alors que Palmerston, le ministre des affaires étrangères anglais, ordonna à Méhémet Ali d’abandonner la Syrie.  Ce qu’il refusa, bien entendu.

Mais au cœur de ces tensions, quelle était la position française ? Thiers – Président du Conseil et Ministre des affaires étrangères français – soutenait l’Egypte et fut absolument outré que Palmerston l’ait écarté des pourparlers. D’ailleurs ceux-ci ne conduisirent pas à l’apaisement des tensions, mais à la nouvelle flambée du mécontentement, car le pachalik égyptien n’était concédé, à Méhémet Ali, qu’à titre viager. A sa mort, tout le territoire qu’il avait péniblement conquis repasserait sous le contrôle de l’Empire Ottoman. C’était inacceptable pour Méhémet, aussi bien que pour Thiers, qui lui, était convaincu que le vice-roi d’Egypte maintenait un certain équilibre des puissances en Méditerranée en contenant les différentes revendications nationalistes. Finalement, Palmerston céda. Mais l’Egypte fut tout de même contrainte à rendre son armée inopérante en la réduisant à 18 000 hommes.

L’ouverture du Canal de Suez : un jeu d’intérêts internationaux.

L’Egypte se trouvait affaiblie car son arme principale de puissance venait de lui être volée. La solution qui lui restait était donc la modernisation maximale de son territoire, mais pour accomplir un tel projet, il lui fallait des fonds. C’est ainsi que débuta le grand endettement égyptien auprès des Français et des Anglais. Moqueries et sarcasmes fusèrent du côté des créanciers qui virent l’Egypte s’enfoncer magistralement dans ses dettes… Mais, ils s’en mordirent les doigts dès l’ouverture du Canal de Suez, en 1869, qui ouvrit une voie de communication révolutionnaire entre l’Europe et les Indes.

Pour rattraper cette erreur géopolitique majeure, l’Angleterre acheta toutes les parts de la Compagnie du Canal de Suez, et la France s’occupa de réaliser à quel point la région était devenue une véritable « clef de l’Afrique intérieure, par le Nil, par son isthme, gardienne du point de vue des mers. L’Égypte n’est pas une nation, c’est un enjeu »[1] , avant de profiter des dettes que lui devait l’Egypte, pour lui imposer un gouvernement composé d’experts européens, qui prirent subrepticement le contrôle du pays et déposèrent Ismaïl, le khédive d’Egypte, en 1879.

La question de l’Egypte au cœur du débat politique colonial en France :

Au même moment, un profond débat animait la vie politique française. Dix ans après la douloureuse défaite contre la Prusse, le Parlement envisageait de se lancer dans une véritable politique de conquêtes coloniales. Mais cet enthousiasme était loin d’être partagé par les partisans de la Revanche, qui préféraient récupérer l’Alsace et la Lorraine avant de tenter de redorer le blason Français par des expéditions si risquées !

Au cœur de cette mêlée d’orateurs divisée entre « ceux qui ont une vision géopolitique fondée sur le danger panislamiste et ceux qui prônent la défense des nationalités opprimées[2] », deux monstres de la rhétorique se distinguèrent : Gambetta et Clémenceau.

Le premier, Gambetta prôna avec ardeur l’intervention de la France en Egypte car, selon lui, « En perdant l’Egypte, nous perdrons en outre notre influence dans la Méditerranée. Au-delà de Gabès on cessera de compter sur nous »[3]. Mais il s’attaqua aussi à la « faiblesse » du gouvernement de Freycinet auquel il lança insolemment, le 2 juin 1882 qu’il « suffira de vous intimider pour vous faire consentir »[4]. Charismatique et énergique, Gambetta eut de nombreux partisans, qui furent parfois plus enthousiastes que lui ! Entre autres, on peut se souvenir de l’intervention de Gabriel Charmes qui proclama, le plus sérieusement du monde, que « La France est la plus grande puissance arabe du monde, après la Porte. Nous sommes la plus grande puissance musulmane en Afrique. Nous avons l’Algérie, nous avons le protectorat de la Tunisie[5]« . Comme quoi, une idéologie peut vite rendre ridicule…

Mais le second, ce « tigre » de Clémenceau, se plaça comme défenseur de la non-intervention et pris le parti d’ironiser sur la naïveté de Gambetta. C’est ainsi qu’il déclara qu’à terme, l’intervention en Egypte ne profiterait pas le moins du monde aux français, car « je voudrais dire qu’il me semble que les Égyptiens eux aussi, ont quelques intérêts en Egypte.[6] ».

Finalement, tous ces débats aboutirent à l’abandon du projet d’intervention car le Parlement refusa de voter les crédits qui l’auraient permise. Mais pour autant, l’hésitation entre l’expansion et la Revanche restait en suspens.

Eléonore de Gentile

Sources :

Ageron Charles-Robert, Gambetta et la reprise de l’expansion coloniale.
Laurens Henry, « Les provinces arabes de l’Empire ottoman à la fin du XIXᵉ », Histoire contemporaine du monde arabe, Collège de France.
Figeac Jean-François, « La crise d’Orient (1839-1841) et l’opinion publique française : des débats intellectuels à l’origine de la définition d’une élite culturelle », Cairn info.
France culture, « La question égyptienne et le débat français sur la colonisation »
Renan Ernest, Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfants, Nouvelle Revue, Paris, 1887.

[1] Renan Ernest, Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfants, Nouvelle Revue, Paris, 1887.

[2] Laurens Henry, « Les provinces arabes de l’Empire ottoman à la fin du XIXᵉ », Histoire contemporaine du monde arabe, Collège de France.

[3] Ageron Charles-Robert, Gambetta et la reprise de l’expansion coloniale.

[4] Id.

[5] Figeac Jean-François, « La crise d’Orient (1839-1841) et l’opinion publique française : des débats intellectuels à l’origine de la définition d’une élite culturelle », Cairn info

[6] France culture, La question égyptienne et le débat français sur la colonisation

Article écrit par Auteur Ponctuel

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