Le dernier tribun – entretien avec Jean-Marie Le Pen

À l’occasion de la sortie du deuxième tome de ses Mémoires, L’Étudiant Libre est allé à la rencontre de Jean-Marie Le Pen, chez lui, à Montretout . Nous sommes revenus avec lui sur la vie longue, mouvementée, clivante et passionnante de cet homme de 91 ans. Aujourd’hui, il va de dédicace en dédicace et confie aller assez bien pour un homme de son âge.

 

Dans Le Tribun du Peuple, vous revenez beaucoup sur la diabolisation. Est-ce que vous ne croyez pas qu’à cause de cette dernière, certaines idées que vous portiez sont devenues inaudibles ?

 

La diabolisation est un procédé technique utilisé par l’établissement. Quand on n’ose pas affronter l’argumentation de l’adversaire, on le diabolise. On explique que c’est le Mal absolu, qu’il ne faut pas l’écouter. Les gens qui ont rendu inaudibles ces idées sont ceux qui ne m’ont pas donné la parole. On a toujours voulu m’empêcher de parler. J’ai un exemple récent : à Colmar encore aujourd’hui, on n’a pas trouvé une seule librairie qui ait le courage de m’accueillir.. Ça n’augure rien de bon car ceux qui n’osent pas aujourd’hui n’oseront pas davantage lorsqu’il s’agira d’un combat plus important.

Je viens de sortir le deuxième tome de mes mémoires et je n’ai été invité sur aucune des grandes chaînes de télévision. C’est dire le niveau de liberté réelle qui existe dans un pays qui se targue d’être celui de la liberté d’expression.

La dédiabolisation, c’est entrer dans le jeu de l’adversaire. Cela oblige à faire des compromis ou des compromissions.

Je suis traîné en correctionnel pour des bêtises. Je vais bientôt devoir répondre du fait d’avoir parlé de fournée à propos de Patrick Bruel. On a fait le rapprochement entre fournée, four, four crématoire et camp de concentration, pour arriver à Auschwitz: c’est absurde. C’est d’autant plus absurde que je suis un résistant, de fait. Je ne suis certes pas dans les carnets des spécialistes, mais à 14 ans, mon père étant mort pour la France, j’ai gardé à la maison les armes qu’il avait. c’était passible de la peine de mort. Je n’ai pas de leçon à recevoir de ceux dont les parents étaient cachés sous leur lit à ce moment-là. Je me souviens être allé au maquis non loin de chez moi, un maquis qui venait d’être bousculé par l’armée allemande, avec un ami à l’âge de 16 ans. En rentrant ma seule décoration fut une paire de gifle de la part de ma mère. D’ailleurs, il y a quelque chose qui m’a marqué pendant cette période : nous écoutions tous Radio Londres derrière le poste et c’était plus anti-Vichy qu’anti-allemand. On pourrait croire que c’était les postes avant l’idéologie qui intéressaient de Gaulle.

 Pour revenir à votre question, Marine Le Pen a beaucoup défendu la « dédiabolisation ». Je trouve cette formule stupide, car elle admettait qu’on fasse un effort pour échapper à une accusation injuste. C’était faire le jeu de l’adversaire. Cela oblige à des compromis, voire des compromissions ; ce n’est pas la ligne que j’ai suivie. Alors cette ligne ne conduit peut-être pas dans les ministères mais je m’en suis très bien passé.

 

Quel est votre meilleur souvenir de militant quand vous étiez jeune ? Le pire ?

 

Mon élection à l’Assemblée Nationale, en 1956. J’étais le plus jeune député de cette mandature (28 ans). J’en suis fier pour ma mère, puisque comme j’étais enfant unique, elle était très angoissée de savoir ce que j’allais devenir, si je n’irais pas sur une mauvaise voie. C’était évidemment une fierté pour elle. Quant au pire, sans aucun doute  les trahisons multiples dont j’ai été victime.

 

Quels sont les grands maux de notre civilisation selon vous ?

 

Nous vivons dans une société qui n’est plus religieuse, du moins en ce qui nous concerne – elle l’est pour les musulmans. Cela provoque un très grand déséquilibre. Eux n’ont pas peur de mourir parce qu’ils vont au paradis, alors que les occidentaux n’y croient plus. Ils donnent à la vie terrestre une importance très grande, sans penser à la vie éternelle et spirituelle.

L’autre jour, quand l’Algérie a gagné la CAN, on a vu les Champs-Élysées noirs de monde. Il n’y avait que des hommes algériens, c’était massif, très impressionnant. « Avant qu’il ne soit trop tard »: c’était déjà la première affiche du front. Nous avions déjà le sentiment que le danger était proche. C’est Mac Arthur qui a écrit des pages sur « too late », les deux mots qui expliquent tous les échecs. J’ai l’impression qu’il est déjà bien tard mais on ne sait jamais, les événements peuvent créer des retournements inattendus.

Je suis très pessimiste, mais c’est un pessimisme gai. Je continuerai à me battre jusqu’au bout, mais à un moment, c’est surtout  aux nouvelles générations de se battre. Ce ne sera pas simple.

 

Nous avons de l’eau jusqu’aux épaules, s’il en vient d’autres, nous couleront.

 

 Il y a un phénomène que l’humanité n’a jamais connu : l’explosion démographique des cinquante dernières années. En 50 ans, l’humanité est passé de 2 à 8 milliards d’habitants. Dans la plupart des pays, sauf le continent que j’appelle boréal, de Vladivostoc à Gibraltar où la natalité est plutôt faible, la démographie a explosé. Dans ces pays souvent déjà en situation de misère, les problèmes en sont largement aggravés. Cela va se traduire par des affrontements de plus en plus meurtriers et nombreux. En ce qui nous concerne, cela aggravera l’immigration. Notre continent boréal sera une cible prioritaire de ceux qui voudront quitter leur pays et qui pensent que nous sommes l’eldorado. J’ajoute plutôt que c’est «l’Eldorado de la Méduse». Nous avons de l’eau jusqu’aux épaules : s’il en vient d’autres, nous coulerons.

 

On peut ne pas le voir, mais quand on est  un homme public, on a le devoir de vérité.

 

On peut ne pas le voir, on peut fermer les yeux. Mais quand on est un homme public, on a le devoir de vérité. Pas seulement de la penser, mais aussi de la dire. Si les vérités sont bonnes à dire, elles ne sont pas toujours agréables à entendre. Le problème, c’est que la démocratie exige que l’on plaise au peuple. C’est ce qui explique peut-être l’ostracisme dont nous sommes frappés. Notre message met en lumière les responsabilités des gens qui auraient dû agir et qui ne l’ont pas fait (par stupidité, lâcheté ou idéologie).

Le penchant naturel de l’homme lui fait préférer les jeux à l’effort. La lucidité n’est pas toujours l’instrument du bonheur. Si un médecin reçoit un cancéreux, doit-il cacher la vérité au malade, la lui dire ? Moi je suis un modulateur, même s’il y a une chance sur 1000 de le sauver, je pense qu’il faut lui dire car la survie est importante.

 

Comment se sortir de la situation actuelle ? Que préconisez-vous ?

 

Je pense que cela ne viendra pas d’un raisonnement, ni même d’un groupement de bonnes volontés. Je pense que ce sont des épreuves très dures qui seront de nature à modifier l’opinion des gens, à les arracher de leur torpeur. Nous avons laissé le déséquilibre démographique prendre une telle importance à l’intérieur de notre pays qu’en cas de crise grave nous ne sommes pas sûrs de l’emporter.

 Malheureusement nos réactions sont trop lentes face aux évènements de violence. Si vous ne pensez pas que votre vie est supérieure à celle de vos agresseurs, si vous n’êtes pas prêt à tuer pour sauver votre vie, vous êtes perdu. L’homme moderne est féroce mais il a une couche de respectabilité. Il ne faut pas gratter tellement fort pour qu’il réapparaisse dans sa monstruosité naturelle.

 

Il faut s’engager, il ne faut pas rester neutre, ni spectateur de la vie.

 

Nous sommes restés relativement virils parce que nous avons quand même, par rapport aux européens, vécu toute une série de guerres de façon presque indéfinie. Quand je crée le FN, il y a encore beaucoup d’anciens combattants. L’expérience de la guerre fait beaucoup. 

 

Que diriez-vous à une jeune qui veut s’engager aujourd’hui pour essayer de sauver la France ?

 

Vous devez essayer de le faire. Chacun doit essayer de le faire car en chacun d’entre nous il y a une étincelle qui peut briller ou non. Il faut s’engager, il ne faut pas rester neutre, ni un spectateur de la vie. Il faut participer. C’est vrai que l’apparence des choses est assez négative mais tout peut arriver.

 

Vous avez une vision sombre de notre société, il y a-t-il des choses qui vous amusent ?

 

Aujourd’hui il y a plein de choses qui m’amusent, j’aimais bien Coluche, des gens comme ça ! Le rôle de la chanson française dans l’imprégnation culturelle et psychologique du peuple français. Je pense que la chanson populaire dont la musique est basée sur des paroles qui ne sont pas sottes, modulent l’âme française… Je pense à des gens comme Brel, Brassens.

Vous savez, j’ai géré une maison de disque, de disques politiques, et je me souviens que j’ai produit un disque de la guerre civile espagnole, un côté était nationaliste, l’autre républicain, ça n’a pas bien marché. J’ai fait des disques de discours de Mitterrand et même 12 disques de discours de de Gaulle, alors que je n’étais pas particulièrement gaulliste.

 

Vous avez en effet un parcours peu commun, quelle est la grande différence pour vous avec les hommes politiques de votre époque ?

 

La différence avec les grands hommes politiques du pays c’est que ces gens, que ce soit Mitterrand ou Chirac, n’ont fait que mettre leur pied dans des chaussons préparés à l’avance alors que j’ai construit un mouvement ex nihilo. Malgré les obstacles considérables accumulés sur notre route, nous avons rassemblé des millions de voix.

 

Quand je définis le FN en 1972 comme une droite populaire, nationale et sociale, le mot de droite a été éjecté de la vie politique.

 

 Vous parlez beaucoup d’union des droites, en regrettant que Chirac ne l’ait pas voulu. Pensez-vous qu’elle est toujours d’actualité ou qu’il faut préférer une union des patriotes, des anti-libéraux, des souverainistes ?

 

Je pense que l’avenir ne peut pas être incarné par la gauche. D’ailleurs la sémantique en français est éliminatoire pour la gauche : c’est ce qui est maladroit, etc. Je dois vous rappeler que quand je définis en 1972 le FN comme une droite populaire, nationale et sociale, le mot de droite a été littéralement éjecté de la vie politique. Personne ne se reconnaît comme étant de droite. La droite n’existe plus, elle a été laminée par ses choix historiques : elle a soutenu l’Algérie française et n’a pas soutenu l’Algérie algérienne, par exemple.

 J’avais déjà prôné l’union des droites depuis longue date, mais dès que les communistes nous ont qualifiés de fascistes, les gens de droite ont eu peur de s’allier avec nous.

 

Vous êtes contre l’avortement et le mariage homosexuel mais vous êtes pour la PMA ; n’est-ce pas paradoxal ?

 

Je suis assez nataliste. Je salue toutes les initiatives qui font de petits Français puisqu’ils deviennent de moins en moins nombreux chez eux.

Comme l’a dit Macron l’autre jour – il parle beaucoup donc ça lui permet de dire des choses vraies : “les bourgeois ne connaissent pas l’immigration. Celui qui prend le métro à certaines lignes se rend compte qu’il est le seul européen. Il sait qu’il doit baisser les yeux car sinon il risque un conflit.»

Mais non, je n’ai pas affiché mon soutien à la PMA. Je ne suis pas un partisan de la PMA, en revanche je pense que les initiatives qui permettent d’avoir des enfants sont bonnes. Ceci dit, je pense qu’il y a des combats plus urgents que celui-ci à mener. 

 

Qu’avez-vous pensé du mouvement des Gilets Jaunes ? La faiblesse du mouvement n’était-elle pas en absence de chef ?

 

Les Gilets Jaunes ont un chef. Malheureusement il ne pense pas et ne peut pas être responsable, puisque c’est le gilet. Le mouvement a été fait par le gilet. C’est la disposition d’un vêtement uniforme imposé par la loi qui a permis aux mécontents de s’exprimer de façon visible. Quand on n’a pas les moyens d’information il reste la manifestation, encore faut-il qu’elle se voit. Là, ça s’est vu.

Tous les gens qui avaient une raison sérieuse d’être mécontents ont pris le Gilet et acquis une dimension et une sensation de force. Ils ont subi une répression féroce de Macron.

 

Que pensez-vous du RN aujourd’hui ?

 

Je pense que c’est un FN qui s’est considérablement affaibli et qui peut donner à ses dirigeants l’illusion qu’ils sont sur la bonne voie puisqu’ils arrivent en tête aux européennes. Ils s’attribuent sans doute les mérites de ces progrès alors que c’est l’événement qui les crée. Par grand vent, les marins savent que même une botte de paille avance. On a supprimé beaucoup des moyens d’expression du FN. La fête de Jehanne d’Arc le 1er mai, la fête du travail et de la patrie, les BBR : les grandes fêtes populaires.

 

Pensez-vous qu’Emmanuel Macron puisse faire un second mandat ?

 

Macron, c’est pas sûr du tout qu’il fasse un deuxième mandat. Il a dû s’apercevoir que les Français étaient un peuple irréformable. Nous sommes entrelacés de structures, de défenses et de divers intérêts donc nous sommes presque paralysés.

 

Quels sont les changements majeurs que vous observez dans la vie politique et plus généralement dans le monde ?

 

Les choses ont beaucoup changé. Prenez internet par exemple, c’est un moyen d’information qui est comme la langue d’Esope : la meilleure et la pire des choses. Ces outils ont profondément modifié notre pays.

Nous avons vécu presque toute ma vie sous la menace d’une invasion militaire soviétique, une armée puissante pouvait nous envahir mais tout à coup ça s’est écroulé comme un château de cartes.

La Chine par exemple, sera maîtresse du monde à la fin du siècle, car ils sont 1,3 milliard alors que depuis des décennies ils ont vécu sous la loi de l’enfant unique. Il est probable que par un effet de balancier, les familles chinoises aient 4 ou 5 enfants à l’avenir.

En France, il y a un un million de Chinois, 800 000 Turcs, 3 ou 4 millions de Maghrébins. Alors si tous ces gens sont intégrés à la nation, il n’y a pas de problème mais si ce n’est pas le cas, s’ils se voient plutôt algériens que français, c’est un réel problème. 

 

C’est la religion catholique qui a créé l’État Français et celui-ci subit l’affaissement de la religion.

 

Et la place de la religion catholique aujourd’hui ?

 

C’est la religion catholique qui a créé l’État Français et celui-ci subit l’affaissement de la religion. Il y a maintenant environ un prêtre pour 12 paroisses. En s’affaissant, la religion a entraîné toutes les structures qu’elle avait créées. C’est ce qui rend le redressement problématique. Si l’ensemble de l’organisme est frappé d’affaiblissement général, c’est la sénilité. C’est un monde sénile.

 

Pour vous, quelles sont les raisons des problèmes de la société française ?

 

Il n’y a plus de classe ouvrière, de classe moyenne, de classe paysanne. Il n’y a plus de classe religieuse. Il n’y a presque plus de scouts par exemple, ça ne fonde plus la jeunesse. Chirac a supprimé le service militaire qui était un lien entre la jeunesse et la nation, entre la patrie et le citoyen d’ailleurs.

Qu’est-ce qui reste pour équilibrer cet individualisme qui fait que chacun pense d’abord à lui dans un pays où on ne vit pas si mal ? Il n’y a plus de pensée collective, à part éventuellement pour le foot.

Nous avons laissé le déséquilibre démographique prendre une telle importance à l’intérieur de notre pays qu’en cas de crise grave nous ne sommes pas sûrs de l’emporter.

 

La structure nationale reste aujourd’hui la seule encore capable de mouvements de défense.

 

Comment définiriez-vous la France en quelques mots ?

 

La France c’est un territoire, c’est une histoire, c’est un peuple. Je pense que la structure nationale reste aujourd’hui la seule encore capable de mouvements collectifs de défense, je pense que même l’Europe ne l’est pas. Moi j’ai servi dans une armée européenne parce que j’étais officier dans la légion étrangère. Vous savez, la légion c’est le reflet des malheurs de l’Europe : à une époque il y avait beaucoup d’Allemands, anciens de la Wehrmacht. Aujourd’hui les européistes voudraient faire comme dans la légion étrangère, une armée mêlant les divers peuples.

 

Propos recueillis par Adélaïde Barba, Enguerrand Ferrand, Paul Guerry et Stanislas Rigault

Article écrit par Paul Guerry

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