Entretien avec Mgr Dominique Rey Evêque de Fréjus-Toulon : « Je suis prêt à inciter les fidèles de mon diocèse à honorer les mesures de précaution, mais encore une fois que ce soit de manière respectueuse des principes fondamentaux de la liberté de culte et de la liberté religieuse »6 min de lecture

Mgr Rey bonjour

Vous êtes évêque de Toulon-Fréjus depuis 2000 (16 Mars), ancien consulteur du conseil pontifical pour les laïcs, et membre de la commission épiscopale financière de la CEF. 

Suite à l’annonce du 2 Juin, ou peut-être le 29 Mai pour la reprise des messes, on a pu voir des réactions individuelles d’évêques comme Mgr Le Gall archevêque de Toulouse et Mgr Aupetit  qui ont haussé le ton. La CEF a fait un communiqué regrettant l’absence de prise en compte des plans de déconfinement proposés par le gouvernement. Cependant plusieurs prêtres ou personnalités ont durement dénoncé ces directives, et pas seulement en France, et deux référés ont même été déposés au CE par une association contre cette décision gouvernementale.  Quelle est votre position vis-à-vis de ce plan gouvernemental de déconfinement, et quelle est celle de la CEF ?

Il y a évidemment des mesures de précaution qui ont été prises pour éviter la contamination qui sont tout à fait légitimes. Ce qui a par contre provoqué ma surprise pour ne pas dire mon indignation, exprimée d’ailleurs dans une vidéo, c’est de voir des mesures discriminantes vis-à-vis de l’Eglise, étant donné que les gens ont maintenant accès à des transports, des commerces, avec des règles sanitaires bien-sûr, mais qu’ils ne peuvent pas  aller à l’église, alors que l’Eglise est prête à mettre en place des systèmes de distanciation, des règles d’hygiène, qui sont tout à fait légitimes. C’est considérer que le culte est de l’ordre du marginal.

Guillaume Bernard, dans une tribune publiée le 23 Avril dans notre journal et intitulée « vers une nouvelle guerre de religions ? » déclare notamment que « la laïcité renoue avec sa nature originelle d’agressivité envers le catholicisme » montrant de ce fait qu’elle est « impropre à assurer des relations paisibles entre le spirituel et le temporel, la concorde entre l’Eglise et l’Etat ». Partagez-vous cette analyse ? Comment la pondéreriez-vous ?

Je dirais qu’aujourd’hui nous assistons à une inculture religieuse et à une tentation de l’état de vouloir régenter le religieux. 

Or aujourd’hui dans le religieux, et d’ailleurs en un certain sens dans l’ « interreligieux », car le président de la république entend l’ensemble des représentants des différents cultes, et des principales obédiences maçonniques, on assimile des choses qui sont très profondément différentes : 

Le religieux c’est évidemment une relation avec la transcendance, l’intériorité, mais il y a des manières de le saisir, de l’approcher qui sont radicalement différentes. L’état tend à vouloir imposer une régulation du religieux et je pense qu’il y a là un véritable défi, parce que le fait que les gens n’aient plus de culture religieuse, que pour beaucoup, ils ne professent plus de foi particulière en l’Eglise fait que l’on a plus de présence sociale et sociétale de l’Eglise, qu’elle est marginalisée. Par rapport à l’état qui veut imposer ses règles, ses normes, ses protocoles, l’Eglise se retrouve donc considérée comme une institution lambda. 

A un certain mépris se joint une inculture qui font qu’on se retrouve dans un monde abîmé.  

Toujours dans sa tribune, Guillaume Bernard distingue ce qu’il appelle les catholiques « dociles » des catholiques « indociles », accolant à ce qualificatif une connotation négative, en considérant que l’obéissance sur ce point aux directives de l’état n’est pas ordonnée au bien. Considérez-vous les mesures étatiques comme devant être respectées ou bien considérez-vous qu’étant disproportionnées, il est légitime que des catholiques les enfreignent pour assister à la sainte messe ? 

La grande difficulté , sans être un spécialiste de virologie, est que je ne peux donc pas dire que c’est une crise lambda qu’on surévalue pour prendre des mesures discriminatoires, comme tout un discours qui s’est élaboré là-dessus; mais c’est soit ça, soit une crise sanitaires sérieuse qu’il faut traiter comme telle. Moi ma perspective est de dire qu’il y a sans doute un réel problème et que je ne suis pas en mesure de dire que c’est un coup monté, et que je fais confiance aux pouvoirs publics pour prendre des mesures qui soient générales pour faire respecter la sécurité sanitaire. Je suis prêt à inciter les fidèles de mon diocèse à honorer les mesures de précaution, mais encore une fois que ce soit de manière respectueuse des principes fondamentaux de la liberté de culte et de la liberté religieuse. 

Qu’on ne se serve pas de ce dispositif pour attenter à ce qui est essentiel dans notre Foi. J’ai besoin du pain de la boulangerie, mais j’ai surtout besoin de la présence eucharistique du Seigneur. 

Quel est votre sentiment sur l’état de la société française et de son rapport au catholicisme après les épisodes de Saint Nicolas du Chardonnet et de Saint André de l’Europe ?   

La société actuelle est profondément marquée par la sécularisation. On a un affaissement numérique et un vieillissement de la population et le christianisme ne marque plus du tout la culture contemporaine. On a une perte des repères anthropologiques, avec toutes ces lois qui sur ces questions sont en rupture. On est dans une période que le pape Jean Paul II appelait « l’éclipse de Dieu ». Donc aujourd’hui on est dans une situation de christianisme minoritaire. 

Mais en même temps, qu’est-ce que je perçois : la Foi pascale : le christianisme est né d’un tombeau. En même temps que je constate cette diminution numérique et d’imprégnation sociale du christianisme, je vois par ailleurs poindre des attentes spirituelles, des besoins de sens, de transcendance, je vois de nouvelles générations se mobiliser sur toutes ces questions religieuses, et là il y a une véritable espérance. 

La question de Dieu est inhérente à la question humaine. L’homme ne peut pas ne pas se poser la question de Dieu. Et si l’institution religieuse n’apporte pas de réponses, on va se fabriquer des religiosités de substitution. 

On observe dans plusieurs pays du monde comme l’état de New York, la nouvelle Zélande ou notre propre pays des prises de décisions comme l’élargissement de l’IVG, la légalisation de la GPA, contrairement à la Pologne qui elle, est proche de l’interdiction quasi-totale de l’IVG. Comment analysez-vous cette recrudescence de législations directement opposées à la loi divine, en ces temps où nous subissons un châtiment qu’on pourrait presque qualifier de divin et qui a mis à genoux notre économie, et notre système social et qui a largement montré les failles de nos systèmes politiques ?

Ça renvoie à plusieurs choses :

Il y a un christianisme qui s’est institutionnalisé mais qui a perdu de sa substance et qui n’a pas su affronter ses crises et la sécularisation de la postmodernité. Ça nous renvoie aussi à des malfaçons, des incohérences dont nous héritons aujourd’hui.

Ça nous renvoie aussi à revenir très profondément à des fondamentaux : lorsque l’église est éprouvée, la seule façon d’en revenir est la sainteté et le martyr. Aujourd’hui on ne s’en sortira que par la radicalité de la vie chrétienne, radicalité ne voulant pas dire radicalisation au mauvais sens du terme, mais revenir à l’essentiel,  à des fondamentaux : vivre pleinement l’évangile et l’annoncer sans crainte, s’affranchir des présupposés dans lesquels on a pu nous enfermer, et avoir une liberté pour pouvoir braver les vexations, contradictions et rejets d’une société qui nie Dieu.

Votre diocèse est jumelé depuis 2015 avec celui de Homs en Syrie. Dans quel état sont les chrétiens d’Orient après la Guerre turco syrienne puis la crise sanitaire qui s’abat sur eux ? 

J’ai justement pu parler avec Mgr Arbach hier (NDLR 7 Mai).

C’est une autre épreuve : d’une part la Syrie arrive à une certaine stabilisation politique et militaire quand on compare avec la situation en 2015 lors de la conclusion de notre jumelage, mais arrive une déflagration sanitaire avec un pendant économique et financier tout en vivant encore des choses difficiles avec la Turquie et l’environnement géopolitique extérieur. 

C’est une précarité qui s’ajoute à une autre. Cela éprouve la foi des syriens. Je suis frappé qu’en même temps qu’ils sont accablés par ces persécutions d’un islamisme sanguinaire à leur égard, ils s’accrochent à leur Foi qui est vécue en famille, avec fidélité pour l’héritage qu’ils ont reçu de leurs pères, qui les ramène aux débuts du christianisme. 

Je vois aujourd’hui une très grande précarité qui vient non pas seulement d’éléments extérieurs, mais aussi de la grande menace qui pèse sur l’avenir de ces jeunes. Et on voit la grande difficulté de ces jeunes aujourd’hui à se projeter en avant, eux qui veulent fuir leur pays et le manque d’avenir alors qu’en même temps on ne peut se passer d’eux. On leur dit de rester sur place, qu’on a besoin d’eux, qu’ils sont l’espérance de leur pays. 

Un petit mot ou un conseil pour affronter cette période difficile ? 

L’enracinement me semble très important, dans la lignée du retour aux fondamentaux que je mentionnais tout à l’heure. 

On a parlé d’intériorité aussi.

Il est aussi très important de retrouver cette idée de réseaux : cette culture est très favorable pour les liens interpersonnels forts qui nous permettent de tenir, du point de vue de la vie domestique familiale mais aussi entre nous. C’est l’occasion de cultiver des fraternités. Le christianisme a donné le mot Αδελφειν (NDLR : adelphein, fraternité) dont la révolution s’est servie pour en faire un des dogmes de la république malgré ses origines chrétiennes ; il repose sur une paternité commune. 

Cela suppose aussi une solidarité avec les personnes isolées, fracturées, qui sont aussi au creux de la vague, parfois délaissées dans les EHPAD et puis développer un sens de la créativité et de l’initiative, à l’intérieur des contraintes légales qui nous sont imposées, pour créer tant au niveau du culte qu’au niveau des relations quelque chose de nouveau. Intériorité fraternité et créativité, ce sont les 3 mots.

 

Propos recueillis par DJB

IMAGE : https://fr.aleteia.org/2014/05/11/mgr-rey-les-3-caracteristiques-du-pretre-du-xxieme-siecle/

Article écrit par Auteur Ponctuel

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