L'Étudiant Libre

Entretien avec Charles Millon, ancien ministre : « Il en va de la responsabilité de chaque candidat d’éviter le suicide annoncé de la droite en cas d’absence d’accord commun »

Charles Millon, ancien ministre de la Défense, appelle à l'union stratégique des droites pour battre Emmanuel Macron et sauver ce bloc politique.

Charles Millon est l’un des meneurs étudiants de la mobilisation à Lyon contre les mouvements de 1968. Élu à 32 ans maire de Belley, dans l’Ain, puis député l’année suivante, il est nommé ministre de la Défense par Jacques Chirac en 1995. En 1998, lors des élections au conseil régional de Rhône-Alpes, Charles Millon rassemble l’électorat du Front National et de l’Union pour la démocratie française sous sa bannière, et accomplit son projet d’union des droites.

 

Vous êtes le premier à avoir réalisé politiquement un projet d’union des droites, en acceptant d’être élu président de la région Rhône-Alpes avec les voix d’élus du Front National en 1998. Près de 25 ans plus tard, comment percevez-vous la possibilité d’une union des droites ?

Je voudrais faire une première remarque. Il n’y a pas une droite. Il y a des droites. Certes, elles ont un socle commun que l’on connaît, centré sur l’enracinement, le respect de la personne, etc… Mais sous l’angle politique, comme le disait René Rémond, il existe des droites aux tempéraments bien différents. Vous avez d’abord la droite bonapartiste, que symbolise aujourd’hui Éric Zemmour. Ensuite, il y a la droite conservatrice-libérale, plutôt incarnée par Marion Maréchal. Il existe également une droite que l’on peut qualifier de populiste, dont Marine Le Pen est un peu la figure de proue. Enfin, d’autres droites se distinguent sur un autre plan, notamment sur celui des institutions. D’un côté, une droite plutôt présidentialiste, favorable à l’élection du président de la République au suffrage universel direct. De l’autre, une droite parlementariste, qui attend du président qu’il soit un simple arbitre, et non un chef du pouvoir exécutif. On pourrait continuer longtemps, et c’est ce qui montre que la famille de la droite est extrêmement diverse. Ainsi, l’union de la droite ne se décrète pas, et ne se décide pas autour d’un homme politique. L’union de la droite doit se faire à partir d’un programme politique commun. Si l’on veut en être convaincu, il suffit de relire l’histoire récente de la politique française. Les gauches ont été complètement divisées de 1945 à 1978. François Mitterrand a eu l’intelligence de lancer un programme commun de la gauche, et de réunir les familles radicale-socialiste, socialiste, et communiste autour de mesures consensuelles, pour pouvoir ensuite mettre en place une stratégie pour remporter l’élection présidentielle. Voilà le problème tel qu’il se pose actuellement pour les droites françaises. Si elles ne se regroupent pas autour d’un programme, nous ne sortirons pas de cette division que l’on constate malheureusement aujourd’hui et qui perdure depuis des décennies.

50% des Français ne se reconnaissent plus dans le clivage gauche-droite, et l’arrivée de multiples sujets sociétaux (laïcité, Gilets Jaunes, Covid, crise ukrainienne même) ont créé d’importantes divisions internes à chaque camp, qui brouillent toujours plus les notions de gauche et de droite. Pensez-vous que ce clivage a encore une existence réelle et une utilité concrète au débat démocratique ? Si oui, comment définir clairement la droite aujourd’hui ?

Pour moi, ce clivage est structurant. C’est le clivage fondamental de la vie politique. D’un côté, la gauche privilégie l’approche collective. Sa perception de la société est dominée par une certaine conception sociologique, comme celle de la lutte des classes, qui réapparaît aujourd’hui sous la forme du mouvement woke et du féminisme. La gauche pense une société à la fois collective et individualiste. En face, la droite est enracinée et personnaliste. Elle est aussi communautariste, au sens où elle accorde une importance particulière à la famille, aux collectivités locales, aux provinces, etc. Ce sont deux conceptions de la vie en société, donc deux conceptions différentes de l’approche politique. S’il faut prendre d’autres termes, on peut trouver le clivage des somewhere et des anywhere, à savoir ceux qui sont enracinés dans des traditions, et ceux et qui sont de partout, et qui n’ont pas de références communes. Mais vous retrouvez d’une autre manière le clivage entre la gauche et la droite analysé plus haut. Ces deux visions opposées se retrouvent aujourd’hui dans le débat politique. Sur une question aussi fondamentale que celle de l’immigration, vous vous apercevez que la droite tient un discours d’enracinement, de respect de la personne humaine et de ses racines, pour l’immigré comme pour les habitants du pays hôte. De l’autre côté, les gens de gauche pensent que l’on peut faire une société communautariste, qui mène à des tensions sociales parfois insupportables, voire prôner un indifférencialisme qui nie les spécificités de chacun. 

Les fortes tensions entre LR, Reconquête! et le RN sont-elles surmontables en vue de faire bloc contre Emmanuel Macron au second tour ou aux législatives ? 

Je pense que si on met ces trois partis autour d’une table, et que l’on prend des sujets aussi essentiels que l’éducation, la santé, l’organisation du territoire ou encore la répartition de pouvoirs, après une discussion certes musclée, l’on finira par arriver à des conclusions de synthèse. Je pense que c’est indispensable, autrement je crains que ce soit la gauche macronienne qui prenne le contrôle de la vie politique et culturelle française. Plus généralement, je ne pense pas qu’il ait tant de tensions à droite. Il y a surtout des prétentions. Chacun se croit meilleur que l’autre. Or, on ne demande pas à nos candidats d’être meilleurs que les autres, mais simplement de se concerter et d’établir un projet consensuel. Je vais prendre un exemple très précis : l’éducation. La droite a toujours été respectueuse du droit de la famille à choisir l’éducation des enfants. C’est un sujet très largement partagé encore actuellement à droite. Deuxièmement, l’on a toujours pensé à droite qu’il n’existait pas deux enfants identiques, ce qui fait que l’on a toujours favorisé les systèmes scolaires qui permettent de répondre à tous les itinéraires professionnels possibles et qui permettent une réelle égalité des chances, opposés donc au parcours unique. La droite a également toujours été de tradition conservatrice. Les différents candidats peuvent parfaitement s’entendre sur le devoir de respecter la nature, les paysages, les équilibres de vie… Si j’avais un conseil à donner aux candidats de la droite, je leur dirais d’abord de se respecter les uns les autres. Qu’ils se réunissent, et qu’au lieu de faire de la théologie politique, qu’ils fassent preuve de pragmatisme. En prenant problème après problème, voir ensemble comment ils pourraient les résoudre, afin de rendre à la France son rayonnement. La France reste un pays extraordinaire, doté de plusieurs millions de personnes prêtes à porter le Bien Commun et le service public (au sens noble du terme). Il faut que la droite mette en valeur ce trésor. Aujourd’hui, nous avons affaire à un président de la République qui n’hésite pas à se servir du conflit ukrainien pour torpiller la campagne électorale du mieux qu’il peut, et empêcher tout débat de fond. Il en va de la responsabilité de chaque candidat d’éviter le suicide annoncé de la droite en cas d’absence d’accord commun.

Comment voyez-vous sur la situation de la droite en septembre prochain ?

J’espère que la droite aura été capable de bâtir un programme commun. Bien que le temps presse, quand il y a la volonté, on trouve toujours le temps ! Cela peut même se faire en quelques jours, pourvu que chacun y mette de la bonne volonté. J’espère aussi qu’ils auront décidé d’une coordination des candidats aux législatives pour éviter les querelles fratricides, et que celui qui arrivera en tête au premier tour sera soutenu par tous les autres. De là, ils peuvent provoquer la surprise en dégageant une majorité parlementaire. Même si un président de droite n’est pas élu, il y aura alors une cohabitation qui nous permettra de mettre en œuvre nos idées. Pour élargir un peu le sujet, je pense que le principal problème est l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Tous les candidats qui s’y présentent n’ont qu’un seul objectif : se différencier les uns des autres, y compris de ceux desquels ils sont les plus proches. Cela empêche toute union d’avoir une chance de voir le jour, car cette volonté de différenciation provoque nécessairement des tensions. Il est forcément difficile de s’entendre lorsque l’on a été piqué et attaqué durant des mois. L’élection au suffrage universel du président ne me paraît donc pas le meilleur des chemins pour le gouvernement d’un pays. Je serai plutôt favorable à un régime parlementaire, qui incite davantage au rassemblement des camps, un peu à l’image du régime britannique. 

Beaucoup à droite pensent qu’un second mandat d’Emmanuel Macron amènerait le pays à un point de non-retour, du point de vue de l’immigration et de la souveraineté nationale. Partagez-vous cet avis ?

Je fais partie des optimistes qui pensent que rien n’est irréversible. Ce que je souhaite simplement, c’est que des femmes et des hommes politiques courageux défendent nos convictions et empêchent le gouvernement de prendre des décisions irrévocables.

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