Alliance franco-ottomane, la transgression de François 1er5 min de lecture

Les relations entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan ne sont pas au beau fixe. C’est le moins que l’on puisse dire. La surenchère verbale du gouvernement d’Ankara tend chaque jour davantage les relations franco-turques. Pourtant, et aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, le Royaume de France et l’empire Ottoman ont été des alliés autrefois. Plus personne ne s’en souvient, mais l’alliance entre la « fille aînée de l’Eglise » et le sultanat le plus puissant de l’histoire valurent prospérité et stabilité aux deux partis. Au prix d’une transgression inédite.

1525, la transgression de François 1er

Tout commence au 16ème siècle. François 1er est roi depuis 1515 et son sacre à la cathédrale de Reims. Son règne n’est pas un long fleuve tranquille. Sur le plan intérieur, il doit faire face à la diffusion des idées de la Réforme et organiser le mouvement de la Renaissance. Sur le front extérieur, il s’efforce tant bien que mal de contenir les velléités expansionnistes d’un rival plus puissant que lui, Charles-Quint, empereur du Saint-Empire Romain Germanique.

Dès le début des années 1520, des affrontements militaires ont lieu entre les Français et les Germains. Charles-Quint veut récupérer le duché de Bourgogne, passé sous domination française depuis peu, et unir l’Europe chrétienne sous sa bannière afin de mener la croisade contre les Turcs Ottomans. Sauf que François 1er, qui poursuit exactement les mêmes objectifs, n’entend pas se faire vassaliser.

Les Turcs Ottomans sont un sujet de préoccupation majeur au début du 16ème siècle. Constantinople est tombée depuis 150 ans déjà, mais les sultans ne s’en contentent pas pour autant. Soliman, qui deviendra « Le Magnifique », règne sur un empire à l’apogée de sa gloire. En conquérant Belgrade (1521), les îles de Rhodes, et le royaume d’Hongrie (1526), le sultan devient le seul maître de l’Europe Orientale et fait trembler l’Occident chrétien. L’armée ottomane est alors la plus puissante du monde connue, notamment grâce à son corps d’élite, les redoutés « Janissaires ». Jacques Benoist-Méchin, historien du monde arabe, écrit à ce sujet : « Soliman disposait d’une armée qui, par sa structure et son armement était en avance de quatre siècles sur toutes les autres armées du monde ». Et d’ajouter : « Au moment où les nations occidentales se dégageaient péniblement des formes de combat individuelles […] l’empire turc disposait déjà d’un instrument de guerre comparable, par bien des côtés, aux armées de Napoléon ». Son formidable empire (trois millions de mètres carrés sur trois continents) lui offre des ressources considérables ainsi que la maîtrise des mers. L’Europe chrétienne se montre incapable de contenir cet expansionnisme : les croisades sont écrasées à trois reprises par l’empire Ottoman.

C’est dans ce contexte tendu que va mûrir l’idée d’une improbable alliance franco-ottomane. Les assauts répétés de Charles Quint sur les territoires de souveraineté française vont agir comme un déclencheur. En 1525, François 1er est obligé de céder le duché de Bourgogne ainsi que de renoncer à ses ambitions italiennes. La même année, le roi de France est fait prisonnier par le Saint-Empire à Madrid. Suprême humiliation pour un souverain ! Maudissant son rival, François 1er se met en quête de nouveaux alliés. Il rêve d’une alliance de revers. Or, les choix qui s’offrent à lui sont peu nombreux. Le seul autre empire européen en mesure de contrebalancer la puissance germanique, c’est l’empire Ottoman. Le roi de France hésite longuement, puis, du fond de sa prison madrilène, décide d’envoyer un émissaire à Constantinople pour plaider sa cause auprès de Soliman.

Ce dernier prend connaissance du message. Il ne répond qu’un an plus tard, alors que François 1er est sorti de prison. Le sultan se montre très favorable à une possible alliance. Le plus dur est fait. A partir de 1528, des traités sont signés entre les deux partis. L’alliance franco-ottomane est actée et révélée au monde. Inutile de préciser que celle-ci provoque un électrochoc au sein de l’Occident chrétien. Charles Quint est outré. Le pape hésite à excommunier François 1er. Comment lui, le roi « Très-chrétien », père de la « fille aînée de l’Eglise », a-t-il pu s’allier avec le sultan infidèle, le souverain des « barbaresques », celui-là même qui menace l’Occident ? C’est d’autant plus improbable qu’au moment des faits, les Turcs sont en train d’assiéger Vienne, passage obligé vers l’Europe de l’ouest.

Une alliance fructueuse

Le tollé est immense, et le prestige de François 1er en prend un coup.

Toutefois, sur un plan purement stratégique, c’est un coup de génie. L’alliance porte ses fruits bien au-delà de ce que les deux partis avaient pu imaginer. Soliman met les fantastiques ressources militaires de l’empire Ottoman au service du roi de France. Il envoie une partie de ses troupes en Hongrie, le long de la frontière germanique. En parallèle, le terrible amiral turc Barberousse engage sa flotte au large des côtes italiennes et pille les villes côtières.

Le sultan ottoman soutient financièrement, et de manière massive, le royaume de France. En 1533, Soliman envoie 100 000 pièces d’or à François 1er. L’année suivante, le premier dit du dernier qu’il « ne peut en aucun cas l’abandonner, car [il est] son frère ». Pris en tenaille, Charles Quint est très vite dépassé par l’ouverture de ces nouveaux fronts, ainsi que par la supériorité militaire turque. La paix de Nice est signée en 1538. Le Saint-Empire est défait et contraint à d’humiliantes réparations. Soliman exige de Charles Quint qu’il rende à la France les terres qui lui revenaient de droit. Charles Quint tente de s’entendre avec l’empire Perse, afin de prendre les Ottomans à revers, mais sans succès.

L’alliance franco-ottomane ne se limite pas au seul domaine militaire. Des traités commerciaux et religieux, connus sous le nom des Capitulations, sont signés entre 1528 et 1536. Des ambassades permanentes sont mises en place à Paris et Constantinople. Les Français se voient accorder le monopole du commerce en Orient, et bénéficient de l’ouverture des ports turcs. La ville de Marseille s’est considérablement enrichie en commerçant avec l’empire.

Les minorités chrétiennes ottomanes sont placées sous la protection du roi de France, de même que les lieux saints et les chemins de pèlerinage. Les croisades ne sont plus nécessaires. Les successeurs de François 1er endosseront tous ce rôle à sa suite sans discontinuer et se verront confier l’intégrité des chrétiens d’Orient. Aujourd’hui encore, cette tradition perdure. Enfin, les ressortissants français en territoire turc bénéficient de la sécurité de leur bien ainsi que le droit de pratiquer leur religion.

L’alliance bénéficia également à l’empire Ottoman. Celui-ci y gagna une forme d’ « adoubement » et la légitimité à intervenir dans les affaires européennes. La dynastie ottomane fut confortée et put asseoir son autorité sur ses provinces d’Europe Orientale. Une alliance aussi prestigieuse avec la France autorisa Soliman à gagner l’estime de ses vassaux hongrois, serbes, bulgares et roumains. Enfin, la démonstration de puissance de l’armée turque découragea ses potentiels ennemis de s’engager dans un conflit direct.

La postérité de cette alliance est très importante. Pour la première fois depuis des siècles, un souverain chrétien traita d’égal à égal avec un souverain musulman. L’évènement est annonciateur du nouvel ordre national : de manière inédite, le roi de France a préféré privilégier la souveraineté de son territoire sur la cohérence civilisationnelle. Les relations franco-ottomanes seront très longues : Henri IV et Louis XIV exploiteront aussi leurs liens avec les sultans pour affaiblir les Habsbourg. Au 19ème siècle encore, la France ira jusqu’à s’engager militairement avec l’empire Ottoman contre la Russie des Tsars, lors de la guerre de Crimée.

Rappeler ces faits -tombés dans l’oubli par ailleurs- ce n’est pas réhabiliter la Turquie actuelle. D’une part, la Turquie n’est pas l’empire Ottoman, d’autre part Erdoğan n’est pas Soliman ; il n’en a ni la noblesse, ni la puissance. Toutefois, cet épisode nous rappelle que l’histoire est aussi le fait des hommes, et n’est pas que le produit d’un système. François 1er a sauvé le royaume de France en faisant abstraction des préceptes du Vatican et du champ de la morale chrétienne. Bien avant lui, Pépin le Bref et Charlemagne avaient déjà fait alliance avec le califat Abbasside contre les Omeyyades d’Espagne. De Gaulle, lui, a reconnu la République Populaire de Chine, et s’est rendu en URSS, en ignorant délibérément les Américains et le bloc de l’Ouest. La capacité de transgression relie ces dirigeants. Elle fait l’homme d’Etat. Elle est tout ce qui manque à notre actuelle classe dirigeante.

Article écrit par Elouan Picault

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