Une révolution peut-elle vraiment révolutionner ?5 min de lecture

Lorsqu’on pense « révolution », on pense« idéal ». On pense à un grand projet sociétal, soi-disant parfait, pour lequel des révolutionnaires seraient prêts à donner leurs vies. Mais ce mot réveille aussi l’imagination, et fait aussitôt défiler dans les esprits, des images de la Liberté guidant le peuple, du Che, de Mao, d’Hitler, d’effervescence et de foules survoltées dans des rues bondées ; ce mot fait résonner les coups de feu, les slogans, clamés au sommet des barricades, les adieux déchirants et les pleurs des enfants. Quel incroyable pouvoir d’évocation que ce mot : « révolution » ! Mais a-t-il réellement un pouvoir autre que celui de frapper l’imagination ? Autrement dit, quel est le pouvoir des révolutions ? Sont-elles réellement capables d’apporter des changement profonds et durables ?

 Qu’est-ce qu’une vraie révolution ?

Pour comprendre profondément le phénomène révolutionnaire, il faut s’intéresser à la vraie signification du mot « révolution ». C’est là qu’on peut dépoussiérer le vieux manuel d’étymologie pour voir que ce mot est composé du préfixe « re » qui marque le retour en arrière ou le recommencement ; et de la racine latine « volv » qui signifie rouler. Lorsqu’on accole les deux morceaux, on obtient notre mot, et deux significations dont on va tenter de comprendre la nuance. Apparemment légère, celle-ci change pourtant absolument tout. « Révolution » signifie donc, soit :

  • L’action de revenir en arrière
  • L’action de recommencer

Maintenant, remarquons que « Revenir en arrière » n’entraine pas forcément une poussée vers l’avant, car après avoir régressé, on n’est jamais tenu à progresser. Tandis que « recommencer », suggère un plan d’action, une volonté de s’améliorer, une persévérance (dans la vertu aussi bien que dans la bêtise). Recommencer est la marque d’une volonté en action, d’une raison qui construit quelque chose.

Après avoir compris ceci, on peut en revenir au phénomène des révolutions dans l’histoire, et nous demander si celles-ci se révèlent toujours être un progrès – correspondant ainsi au renouveau décrit par le second sens du mot ? Ou si beaucoup d’entre elles ne seraient finalement que des révolutions (au sens scientifique du terme) : retour inlassable de l’astre au même point, action impressionnante mais si insignifiante, en ce qu’elle ne changerait finalement rien du cours de l’Histoire, car l’astre de la société n’aurait pas dévié sa trajectoire après que la météorite de la révolution l’ait heurté.

On pourrait alors penser qu’on ne connaitrait la valeur d’une révolution – sa capacité à changer une société pour l’améliorer – seulement après qu’elle ait eu lieu. Concrètement, ceci ne nous arrange pas beaucoup. Heureusement, Max Weber peut nous aider, car il propose une distinction, dans le Savant et le politique entre deux éthiques qui peuvent guider le comportement politique : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité.

Max Weber et ses éthiques :

Dans une Allemagne troublée par la révolution de 1918-1919, le philosophe fait la distinction entre deux éthiques qui peuvent guider l’homme politique – par là-même : tout potentiel révolutionnaire – et qui lui feront adopter des attitudes diamétralement opposées.

Ce politique peut être guidé par l’éthique de la conviction. Ce qui veut dire qu’il placera son idéal plus haut que tout, et agira en fonction de celui-ci, au risque que son action soit, à termes, totalement inefficace. Max Weber écrit ainsi que « Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi ». Au moins, se dit le philosophe, l’homme convaincu pourra tranquillement dormir sur ses deux oreilles, certain qu’il sera resté droit dans ses bottes, fidèle protecteur de la flamme de sa doctrine.

L’éthique de la responsabilité est quant à elle profondément opposée à cette première attitude. En effet, plutôt que d’espérer l’idéal sans pouvoir en maîtriser la réalisation, le politique prévoit ici le pire pour se permettre d’espérer le meilleur. Il anticipera tous les potentiels défauts de l’homme (mauvais esprit, inculture, manque de générosité, etc…) et imaginera un moyen de contourner ces difficultés pour parvenir à son objectif. Il prendra sur lui toutes les conséquences de ses actes car il « estimera ne pas pouvoir décharger sur les autres les conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir ». Ce qui signifie aussi que tous les moyens sont bons pour parvenir à cet idéal. Pour autant, Weber nuance son propos en considérant qu’on a une tendance naturelle à suivre l’une ou l’autre de ces éthiques, mais qu’on n’est jamais uniquement engagé envers l’une ou l’autre.

Revenons-en à notre révolution !

Weber dessine ainsi, à gros traits, le portrait d’un homme politique idéal. Ce dernier est profondément conscient des conséquences de ses actes et sait s’éloigner de la flamme de sa doctrine lorsqu’il voit qu’elle risque de faire brûler le monde. Mais il conserve tout de même une idée précise du bien, comme un horizon vers lequel faire tendre ses actes.

Ainsi avec Weber, on comprend que la révolution, si elle est menée par un troupeau de têtes brulées idéologues et excitées, se fracassera inévitablement sur le mur de la réalité : Hitler, aussi bien que Staline, l’ont dramatiquement démontré.

Tandis que, menée par des hommes politiques convaincus mais pragmatiques, elle pourrait potentiellement donner lieu à une renaissance, si renaissance il y a lieu d’avoir bien sûr. Dans cette optique, la révolution (au sens fort du terme) ne serait pas cette sorte de fouillis généralisé, duquel sortirait miraculeusement une société meilleure que la précédente. Mais serait une marche résolue vers le Bien, sûrement plus calme, moins brillante, moins exaltante, moins sanglante; et sans doute plus concluante.

Qu’en retenir aujourd’hui ?

Max Weber nous invite ici à prendre du recul face aux mouvements qui se prétendent sauveurs de l’humanité, et nous incite à gratter le vernis de l’idéologie pour découvrir quelle réalité celle-ci est en mesure de proposer.

Il montre aussi qu’il est du devoir de chacun de réfléchir aux conséquences de ses actes politiques. En prenant l’exemple d’un syndicaliste, il fait remarquer que malgré toute sa bonne volonté, son action manifestante « n’aboutira finalement qu’à […] retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage ». Aujourd’hui, quelles sont les conséquences véritables des manifestations pour la réouverture des commerces, pour la messe, contre la loi de sécurité globale ?… A chacun d’y réfléchir, pour y aligner le comportement qui lui semble le plus juste.

De même, si l’on met en parallèle la révolution industrielle et la révolution de 1848, on voit que la première a eu un effet bien plus profond et durable que la seconde. Ce qui nous permet de penser que les révolutions sociétales sont menées par des acteurs dispersés au cœur de la société : c’est-à-dire les scientifiques, les écrivains, les ingénieurs et les artistes, qui, par leur travail, forgent un monde différent du précédent. Obnubilés par leurs intérêts, ils font stagner la société. Tandis que, tendus vers le Bien commun, ils peuvent élever le monde.

Ainsi, la véritable révolution n’est pas celle que l’on croit : non la destruction d’un monde à bout de souffle, éclat parmi tant d’autres dans le cours tumultueux de l’Histoire. Sinon une initiative de construction sur le long terme dans laquelle chacun a à jouer le rôle de sa compétence. Dès lors, l’important n’est plus de se sentir vivre artificiellement à travers le frisson exaltant du combat, mais d’agir effectivement, pour proposer une nouvelle façon de vivre, une meilleure vision de la société, fonctionnant effectivement. Car comme le disait si bien Machiavel, on ne peut nier qu’il y a une « incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu’ils en ont été bien convaincus par l’expérience ».

Eléonore de G.

Article écrit par Auteur Ponctuel

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