Un confinement au service de la Paix universelle kantienne… Vraiment ?4 min de lecture

Qui ne rêve de vivre dans un monde en paix ? Un monde habité par cette paix complète, infinie, parfaite à laquelle on aspire depuis la nuit des temps… Mais comment atteindre cet état de grâce, dans lequel les intérêts seraient satisfaits et les conflits apaisés ?

Les croyants diraient que cette paix serait un don Dieu, tandis d’autres affirmeront qu’il revient à l’Homme de construire cette harmonie universelle, par la mise en place d’un système politique idéal, d’une justice parfaite, ou d’une société universelle.

 En 1784, Kant affirme que la paix est accessible, dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Heureuse nouvelle ! Il suffirait que les Hommes construisent un système de justice parfaite, qui puisse être accepté et respecté par tous. Mais comment construire un tel système ? La succession des régimes : de l’Empire romain à la monarchie de droit divin, témoignait déjà bien, à l’époque, de l’échec de cette recherche d’un système politique parfait. Chaque système finissant inévitablement par décevoir les plus optimistes, avant de se faire broyer par l’impitoyable mâchoire du temps…

D’où Kant tirait-t-il alors un si bel optimisme ?

Il le tirait, tout simplement, de sa conception de l’Histoire. Pour lui, l’Histoire aurait un terme, atteint lorsque l’Homme aurait dépassé tous les antagonismes devant lesquels la Nature l’aurait placé, et accompli, de cette manière, les pleines potentialités de sa raison au travers de la construction d’un système de justice universellement applicable, que chacun respecterait, et qui mènerait à la paix universelle.

Autrement dit, dans sa remarquable intelligence, la Nature aurait placé, dans l’Homme, les éléments nécessaires pour qu’il se développe et s’accomplisse : l’insociable sociabilité et la raison. Tentons d’éclairer ces deux notions, en précisant tout d’abord ce terme semi-barbare d’insociable sociabilité que Kant définit comme la tension entre :

  • le désir de l’Homme d’entrer en société (car comme chacun sait : l’union fait la force pour se défendre, construire, cultiver…),
  • et son désir de tout faire selon son bon vouloir (conquérir, se sentir obéi, admiré…).

Cette tension crée par l’insociable sociabilité serait bonne, car elle forcerait l’Homme à utiliser son intelligence, sa raison, pour trouver une issue au conflit, chaque issue étant un progrès vers une conception parfaite de la justice. Kant résume cela en écrivant que « L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde ». En effet cette discorde met l’Homme « dans l’obligation de se précipiter hors de son indolence […] pour […] trouver en retour le moyen de s’en délivrer intelligemment ».

Finalement, selon Kant, le fil rouge de toutes les Histoires nationales serait la recherche de la résolution des conflits devant lesquels elles sont placées, car « Toutes les guerres sont autant d’essais (certes pas dans l’intention des hommes, mais dans l’intention de la nature) de mettre en place de nouvelles relations entre États ». Tout ceci, afin que finalement, un jour, ô merveille : « un État soit fondé qui […] puisse[…] se maintenir par [lui]-même ». Sachant que, pour qu’un tel Etat puisse rester en paix, il faudrait qu’une conception parfaite de la justice soit universellement partagée. Ceci lui assurerait que nul Etat ne viendrait le troubler.

Une conception pleine d’espoir :

Kant propose une vision résolument positive du monde et des conflits. Chaque grève, guerre, révolte ou même révolution tendrait à nous faire progresser vers un monde plus juste, étant donné que chaque conflit doit nécessairement être résolu. Ainsi, le philosophe espère que le fracas assourdissant de cette violence serait en fait le cri d’indignation de la justice, bienheureux cri qui aurait fait abolir l’esclavage, ou donné du pain aux affamés.

Qui a tout de même quelques limites :

En effet, cette conception de justice universelle s’inscrirait, à terme, dans un « État cosmopolitique universel » considéré comme « ce que la nature a comme intention suprême ».

Or, si nous parvenions à un tel Etat cosmopolitique, nous sentirions-nous profondément citoyens du monde ? Or ceci serait pourtant une condition nécessaire au maintien d’une telle justice universelle… Un village, une région, une patrie, voici ce qui constitue notre identité, car finalement nous sommes de petits êtres, incapables d’embrasser l’humanité toute entière. Les poètes lyriques ont bien assez chanté leur appartenance profonde à leur terre pour que nous ayons compris cela. Du Bellay, exilé à Rome, regrettait « la douceur angevine », et écrivait que « Sur les vers, je vomis le venin de mon cœur » (sonnet 14) dans ses Regrets.

Plus profondément, on peut questionner la conception de « paix », vers laquelle mène la justice universelle de Kant. Cette paix semble ici être l’annulation de conflits, une forme d’immobilité, une conséquence stable, résultat de l’algorithme parfait d’une parfaite justice. Bref, une sorte d’ataraxie épicurienne, absence de troubles de l’âme, qui pour certains (dont Kant), conduirait au bonheur.

Mais le bonheur est-il dans cette forme finale d’immobilisme ? Ou serait-il plutôt dans la forme agissante de la paix, dans ce désir en perpétuel renouvellement de faire le Bien ainsi que l’écrivit Victor Hugo : « Vous voulez la paix : créez l’amour ». Un bonheur qui, plutôt qu’une perspective universelle lointaine, serait une mission personnelle quotidienne comme le disait Sainte mère Theresa : « Que pouvez-vous faire pour promouvoir la paix dans le monde ? Rentrez chez vous et aimez votre famille ! ».

Aujourd’hui, que retenir de tout cela ?

De même que Kant nie l’individu en postulant que l’avancée apparente de l’Histoire vaut bien de passer par quelques conflits – dont chacun subira personnellement les conséquences –, le confinement nie l’individu en postulant que la santé physique de la société passe bien avant la santé psychologique de chaque individu qui la compose. S’il est nécessaire de freiner autant qu’on le peut la propagation d’une épidémie dans une société, il est tout aussi important de prendre garde à ce que cette société ne se délite pas d’elle-même, à la suite d’un affaiblissement des liens sociaux qui la maintiennent en vie. De plus, si le confinement apporte peut-être un semblant de calme, il ne construit pas une paix active, vécue, intériorisée par chacun des individus de cette société… Kant ne nous présente ainsi malheureusement qu’une utopie, à la recherche d’une paix figée, que de nombreuses idéologies se sont fait le devoir de réaliser, aux dépens des peuples.

On peut donc penser que si la paix est un objectif vers lequel tendre, il ne faut oublier qu’il ne sera jamais entièrement atteint. Car la paix est une force vivante et en perpétuelle construction, reposant sur le choix inlassable de chacun d’œuvrer chaque jour pour le Bien Commun.

Éléonore de G

Article écrit par Auteur Ponctuel

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