Péguy, libre, rebelle…et actuel !4 min de lecture

Charles Péguy est né en 1873. Enfant de la Troisième République, il est aussi l’héritier d’un monde qui s’éteint. Fils d’un père menuisier et d’une mère rempailleuse de chaises, c’est un garçon du peuple. Par la suite normalien, socialiste et dreyfusard, Péguy n’en prend pas moins ses distances avec ses compagnons socialistes de jeunesse qu’il accuse d’avoir trahi leurs idéaux. A l’âge de trente-cinq ans, il se convertit au catholicisme. Il meurt au front le 5 septembre 1914 à la tête de sa compagnie. Dans cette vie courte, mais intense, sa rencontre avec son instituteur, Monsieur Naudy, forge sa destinée. C’est à cette rencontre qu’il souhaite rendre hommage en publiant en avant-propos des cahiers de son maître : L’Argent.

« On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vu dans l’histoire du monde. On vivait alors. On avait des enfants. Ils n’avaient aucunement cette impression que nous avons d’être au bagne. Ils n’avaient pas comme nous cette impression d’un étranglement économique, d’un collier de fer qui tient à la gorge et qui se serre tous les jours d’un cran ».

Comment ces mots de Péguy ne pourraient-ils pas résonner aujourd’hui, à l’heure où notre société est fracturée par le sentiment d’injustice économique qui a provoqué la crise des gilets jaunes ? Comment bon nombre de nos concitoyens ne pourraient-ils pas se reconnaître dans ces phrases de l’auteur de L’Argent ?

Malgré les différences d’époque, la pensée de Péguy demeure d’une actualilé sidérante. Péguy appartient à une génération bien particulière, une génération charnière entre l’ancien monde et le monde moderne, une génération à cheval entre deux siècles. Une génération qui a vu à l’oeuvre des bouleversements tels qu’il écrit que « le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans ». C’est la génération née dans les années 1870 ; née assez tôt pour voir les vestiges de l’ancien monde disparaitre avec la Révolution industrielle et les bouleversements sociaux, économiques et politiques qu’elle a entrainés ; née assez tôt pour voir la morale paysanne affronter le mode de vie bourgeois.

De même aujourd’hui ne vivons-nous pas l’affrontement d’un monde à un autre ? D’une France à une autre ? « Celle qui fume des clopes et qui roule au diesel » pour reprendre les propos de Benjamin Griveaux, le candidat LREM à la mairie de Paris, face à la France « ouverte », « écolo », « mondialisée », chez elle dans toutes les métropoles et capitales, mais étrangère dans la société périphérique et rurale de son propre pays ?

C’est ce changement de monde et de paradigme qui conduit Péguy à dénoncer l’esprit bourgeois qui s’impose dans la société de son époque avec comme seule arme et morale : l’argent. Oh détrompez-vous ! Selon Péguy, l’argent n’est pas la source de tous les maux et peut même s’avérer « hautement honorable » (…) « quand il est le prix du pain quotidien, […] quand il est le salaire, et la rémunération et la paye ». Ce n’est que lorsqu’il devient la mesure de toutes choses qu’il est « déshonorant ». Ce n’est que lorsqu’il devient désirable pour lui-même qu’il devient aliénant.

Quelles sont les implications de cette dernière proposition ? Et bien, c’est très simple. Selon Péguy, la mentalité bourgeoise ne saurait penser l’utilité et la beauté des choses en dehors de leur valeur marchande et monétaire. Dès lors, le travail n’est plus une valeur et un bien en lui-même. Il devient l’esclave de la mesure de l’argent. « C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme que le travailleur s’est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail ». Puisque « la bourgeoisie s’est mise à exercer un chantage perpétuel sur le travail de l’homme », il ne faut pas s’étonner que « nous vivions sous ce régime de coups de bourse et de chantage perpétuel que sont notamment les grèves ».

C’est pourquoi, Péguy rejette dos à dos les bourgeois et les socialistes, fils et filles d’une même mère : le matérialisme. « L’ancienne bourgeoisie est devenue une basse bourgeoisie, une bourgeoisie d’argent », quant aux socialistes ils n’ont plus qu’une idée : « devenir bourgeois ». Ils sont tous deux coupables du même crime : le culte de l’argent au détriment de la beauté du travail humain.

Dans ce cadre, Péguy nous invite à réinterroger la notion du juste prix qui devrait être la mesure de l’effort accompli par le travailleur et à engager une réflexion réelle sur le sens que nous voulons donner à l’acte de travail. N’est-il qu’un moyen de subsistance soumis aux seuls arbitrages du marché ou bien l’activité par laquelle l’homme se déploie dans le monde et en poursuit la création ? Cette question ne nous est pas étrangère. En effet, la question du sens au travail ne s’est jamais posée avec autant de vigueur. De l’ouvrier à la chaîne jusqu’au cadre supérieur, tous se posent ces mêmes questions – à quoi sert mon travail ? Est-il utile à la société ? Me rend-t-il heureux ? – et semblent étreints par une même angoisse, et si toute cette peine ne servait qu’à faire de l’argent ?

Enfin, Péguy nous invite à préférer la liberté de la sobriété heureuse au conformisme du monde bourgeois et capitaliste soumis à l’argent. « On ne gagnait rien, on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait ». « Ils allaient, ils chantaient » écrit-il en citant Hugo. Face à la seule espérance de la consommation, Péguy nous propose de redécouvrir la joie des choses simples et gratuites.

Le conformisme moderne rejette toute croyance de peur qu’elle n’entrave sa course aux richesses, à laquelle chaque instant de notre vie doit être ordonné. A rebours de cette conception matérialiste de la vie humaine, Péguy nous enjoint de chérir notre liberté d’homme humble et travailleur.

« La liberté consiste à croire ce que l’on croit et à admettre (au fond, à exiger), que le voisin aussi croie ce qu’il croit.
Le modernisme consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l’adversaire qui ne croit pas non plus. C’est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. […]
Le modernisme est un système de lacheté. La liberté est un système de courage ».

Une nouvelle fois, ne nous méprenons pas. Péguy n’est pas un de ces penseurs désabusés, désespéré par l’évolution du genre humain. Au contraire , il écrit car le présent qui lui est donné à voir ne lui plait guère, mais il place une grande foi dans l’avenir. « Demain sera mieux qu’aujourd’hui » nous dit-il. Ainsi, nous devons travailler à construire demain en sachant interroger le monde que nous construisons ! Comme Péguy, n’ayons pas peur de dénoncer, si c’est pour mieux reconstruire et transmettre. Voilà notre mission, au travail !

Article écrit par Jean Detchessahar

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