L’homme et la civilisation des machines6 min de lecture

Les Temps modernes, Charlie Chaplin, 1936

« Je n’écris pas pour les imbéciles » disait Georges Bernanos. On serait tenté de le croire. Romancier de talent, l’essayiste l’est tout autant. Dans La France contre les robots, essai paru en 1947, celui-ci dresse le portrait sombre d’une société industrielle perdue pour la liberté.

La société industrielle, corollaire du machinisme

Pour Bernanos, il ne fait pas de doute que l’apparition des régimes totalitaires est le produit du capitalisme industriel. Avec le développement de la technique, l’homme mute et prend un caractère mécanique : « Ce qui fait l’unité de la civilisation capitaliste, c’est l’esprit qui l’anime, c’est l’homme qu’elle a formé ». L’individu moderne est impersonnel, et a perdu le goût de la liberté à force de sevrage.Sa qualité baisse en même temps que sa consistance. Il ne s’oppose plus à rien, mais exécute tout ce qu’on lui demande. Il ne se sent jamais aussi indépendant que lorsque qu’il fait la même chose que tout le monde, et ce même s’il s‘agit de faire le mal absolu.  Fidèle à l’adage de C.S. Lewis, pour qui « tout nouveau pourvoir conquis par l’homme est aussi un pouvoir sur l’homme », Bernanos démontre que la consistance humaine a décliné avec la société industrielle.

L’auteur relègue sur le même plan les régimes soviétiques et hitlériens avec ceux de Franco et Salazar : « Capitalistes, fascistes, marxistes, tous ces gens-là se ressemblent. Les uns nient la liberté, les autres font encore semblant d’y croire ». Les massacres commis par ces dirigeants sont permis par l’essor de la technique destructrice, qui donne l’illusion à son commanditaire qu’il conserve ses mains propres. Lorsque le président des Etats-Unis donne son accord à l’utilisation de la bombe nucléaire, il le fait depuis son bureau, assis dans un siège confortable, dans sa zone de confort. Et pourtant, il se rend responsable de dizaine de milliers de victimes. La logique est la même pour Hitler. Lorsque le Führer fait construire les camps de concentration, où s’entasse la souffrance humaine poussée à son paroxysme, il le fait depuis son bureau, de manière un peu lointaine. Autrefois, pour tuer quelqu’un, il fallait le vaincre au sabre, à l’issu d’un duel, voire il fallait se battre à mains nues. La victoire devait être conquise, puis la mort donnée les yeux dans les yeux. L’hésitation était présente jusqu’au dernier moment, et rongeait certains de remords à la suite de leurs actes. Plus rien de tout cela aujourd’hui : la simple utilisation d’une bombe par le premier venu peut causer la mort de dizaines de personnes sans que celui-ci ait eu à se salir les mains.

Pour Bernanos, l’enjeu cardinal du monde est la liberté. Lorsqu’il écrit son essai, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il craint de la voir disparaitre (« la liberté survivra-t-elle à la crise que vient de traverser le monde ? »). Si Bernanos est un démocrate, il regrette de voir la forme contemporaine de la démocratie lui préférer l’égalité. L’auteur se méfie de l’aspiration égalitaire, et met en garde ses lecteurs à de nombreuses reprises : « Nous avons été perfidement dressés à confondre la justice et l’égalité. Ce préjugé est même poussé si loin que nous supporterions volontiers d’être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l’être moins que nous ».

Plus on avance dans l’essai, plus Bernanos emploie le terme de « civilisation des machines ». Par ce terme, il faut comprendre le règne des machines par l’homme et sur l’homme. L’individu devient dépendant de son utilisation, et devient robot lui-aussi. L’auteur opère une distinction féconde entre masse, foule, et individu. Les démocraties contemporaines ne laissent plus de place qu’à la masse, sorte d’agrégat informe qui ne laisse plus rien au bonheur individuel. La masse est capable de faire des monstres. Hitler en est le produit : « L’égalité prolétarise les peuples, les peuples deviennent des masses, et les masses se donneront toujours des tyrans, car le tyran est précisément l’expression de la masse, sa sublimation ». Pour ceux-là, la liberté est un fardeau. « La liberté ? Pourquoi faire ? » disait Lénine. Dès lors, la démocratie n’est plus qu’un substitut vidé de sa nature. Bernanos condamne fermement le plébiscite, qu’il perçoit comme la porte ouverte à la tyrannie du nombre. Le suffrage universel « doit devenir rapidement, sous un régime capitaliste, un trust comme les autres, et dans un régime socialiste […] un instrument de puissance au service de l’Etat ». C’est ainsi que l’auteur qualifie la démocratie de « forme bourgeoise de la révolution ».

Comment expliquer cette mutation anthropologique, qui conduit à l’affaiblissement de l’être et à la machinisation ? Pour Bernanos, la cause majeure est le déclin de la religion. La science, qui a peu à peu conquis les masses, a détruit les croyances et les superstitions sur l’autel de la marche en avant du monde. Elle a laissé l’individu face à lui-même, sacrifiant l’homme pour l’humanité. Donné seul responsable du cours du monde, l’homme se voit charger du fardeau de sa rédemption : il est l’auto-entrepreneur de son salut. La charge est lourde, trop lourde. Pourtant, le christianisme faisait dépendre du bonheur de la foule l’épanouissement de l’individu. Chacun comptait, et il incitait à ne laisser personne sur le banc : « Je veux dire [que le christianisme] divinise chacun de nous, fait participer chacun de nous à la Divinité, donne à chacun de nous, au plus humble d’entre nous, un prix infini, digne du sang divin ». Le déclin de la matrice catholique a eu pour mouvement symétrique la malléabilité de l’homme. Dissous dans la masse, son anonymisation fait de lui une machine, capable des pires atrocités. Notre société, en plus d’être celle du mal-être, est celle du manque à être.

Un réquisitoire violent contre l’ « imbécile »

Les accents pamphlétaires de l’essai sont évidents. Bernanos n’épargne pas les « imbéciles », c’est-à-dire ceux qui participent à la marche machiniste du monde, qu’ils le fassent par ignorance ou par aveuglement. L’auteur n’a pas de mot assez dur pour qualifier Pétain et ceux qui se sont acoquinés avec le régime de Vichy. On devine en filigrane une critique adressée à l’Action français et Maurras, dont Bernanos fut un compagnon de route pendant un temps.

L’ « imbécile » est celui qui ne remet pas en cause le système. Celui qui, par frilosité ou déclinisme, se borne à penser que la Seconde Guerre mondiale était la « der des der » : « nous sommes désormais en possession d’une certaine espèce d’imbécile capable de résister à toutes les catastrophes jusqu’à ce que cette malheureuse planète soit volatilisée ». L’ordre actuel porte en lui les germes du chaos. Les massacres du 20ème siècle ne sont pas le fruit du hasard, mais le produit d’un système industriel et machiniste. Jacques Ellul théorisera dans les années 1950 l’autonomie de la technique, Bernanos en esquisse les traits 10 ans avant. L’homme suit le mouvement technicien, sans en être l’initiateur (« c’est la machine qui a tout fait »).

L’auteur dérive dans une critique radicale de la modernité. Autrefois, le chevalier s’engageait dans des vœux d’honneur et de bonne conduite. Sa morale l’obligeait. Les combats n’excédaient pas un rapport de force de 3 contre un. La survie dépendait davantage du mérite. Ce temps est fini. Des milliers de personnes peuvent mourir du fait du règne de l’arbitraire, sous l’effet d’une nouvelle arme destructrice, dont l’usage est déterminé par des hommes éloignés du terrain : « Qu’à de commun, je vous le demande, la conception individualiste de la guerre d’un Hospitalier ou d’un Templier, avec celle qui exige l’obéissance aveugle et mécanique d’un homme dégagé, par son métier, de toute obligation morale, placé ainsi hors la loi morale, hors la loi ? »

La civilisation industrielle est le royaume des « imbéciles » : « La civilisation des machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile ». Les médias de masse et les nouveaux moyens de communication offrent l’opportunité à n’importe qui de se forger une armée de partisans et de s’offrir la notoriété (la « machine à bourrer les crânes »). Et Bernanos de rappeler que l’intelligence « n’est pas un métier » mais « c’est une vocation ». Le déclin religieux et l’avilissement de l’esprit ont amené la civilisation des machines, mais celle-ci entretient l’homme dans le nihilisme : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Paganisme et hérésie prospèrent sur ses cendres. Comment ne pas penser ici au culte absurde de la personnalité de dirigeants monstrueux ? Staline, Mao, Hitler sont tous passés par là. Comment ne pas se souvenir non plus que Robespierre, à défaut d’être en mesure d’en finir avec la « religion de nos pères », avait décidé de consacrer un culte à l’Être suprême ? Comment oublier que ceux qui prétendaient se débarrasser de Dieu l’ont fait pour mieux se consacrer à des rites occultes, à l’image de Victor Hugo, qui faisait tourner les tables et convoquait les esprits la nuit ? Du vide des âmes ne ressort que l’absurde, donnant raison à Chesterton : « quand on cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire en rien, c’est pour croire en n’importe quoi ! ». Y compris dans la rédemption technicienne.

Rien n’est jamais perdu, et derrière cette critique sombre et pamphlétaire, l’auteur confie malgré tout l’espérance qui est la sienne. La dernière croisade de Bernanos est pour la jeunesse. Appelant de ses vœux à une « révolution religieuse », ses dernières pages sont une injonction à se lever : « Les grandes démocraties n’ont que faire des idéaliste, car l’Etat Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : l’homme qui ne fait pas comme tout le monde, – ou encore : l’homme qui a du temps – ou plus simplement si vous voulez : l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique ». Définitivement, soyez de ceux-là !

Article écrit par Elouan Picault

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