La vénerie féminine, le symbole de madame émancipée6 min de lecture

« Montées sur belles haquenées, avec leur palefroy gorrier, susle poing mignonnement engantelé portoient chascune ou un esparvier, ou un laneret, ou un esmerillon » décrivait Rabelais. C’est ainsi que madame chasse depuis le Moyen-Âge, à l’épervier ou auprès des piqueux et bien entendu, toujours à cheval.

C’est au XIVe siècle que les traces de la vénerie féminine se concrétisent et l’on sait par exemple que Marguerite de Bourgogne (1374-1441), tante de Philippe le Bon, entretient elle-même déjà sa propre meute. D’ailleurs, on l’aperçoit encore en selle au milieu des forêts une semaine avant sa mort. La femme chasseresse a toujours été le grand mythe. Fille de Diane, elle mêle son raffinement et sa sensibilité naturelle à la rudesse du laisser courre et à la force de l’hallali. Au Moyen-Âge et à l’époque moderne, la vénerie est ainsi le terrain privilégié des femmes éminemment « masculines » ou tout simplement émancipées. Leur place est également de premier choix lors des grandes parties de chasse à courre dans lesquelles elles sont tout particulièrement mises à l’honneur. Cependant, ces deux aspects de la vénerie féminine sont en partie transformés par le siècle bourgeois qui montre alors la veneuse ou bien soumise, ou bien sportive.

La chasse au Moyen-Âge est pratiquée comme une activité d’hommes, c’est pourquoi on peut appeler certaines veneuses les « mâles chasseresses ». C’est l’occasion pour la femme de dépasser les bonnes manières courtoises que doit tenir une dame, et de laisser courir son fort caractère au travers des immenses forêts du temps. Ainsi, Jacques de Brézé, grand sénéchal de Normandie, raconte de l’enhardie Anne de Beaujeu (1461-1522), fille de Louis XI et figure de la vénerie, que « de parler aux chiens ne cessoit […] », et la décrit passionnée dans l’action « A sa belle bousche elle a mise / Sa trompe, dont moult bien s’aydoit ». Renée-Éléonore de Bouillé parle même de la comtesse de Saint Baslement en ces mots : « ce parfait homme de guerre ». Celle là que Tallemant des Réaux qualifie de « chasseresse à outrance qui jouye ici au mail publiquement en justaucorps ». Nous voilà donc bien loin des préjugés contemporains qui voient la femme du passé entièrement soumise à une société purement masculine. La vénerie féminine du Moyen-Âge est l’illustration de la place toute trouvée des femmes de grands caractères et d’action. Voilà un grand rôle que celui d’administrateur cynégétique ! C’est ainsi que Marie de Hongrie s’est autoproclamée grand veneur de Brabant en 1543.

Ce qui apparaît comme une activité masculine, se voit en réalité fortement concurrencée par les filles de Diane. C’est à Catherine de Médicis (1519-1589) que l’on attribue la selle en amazone pour que mesdames adoptent à la chasse une allure plus élégante mais aussi une chevauchée plus confortable. Ce qui est parfaitement inaudible pour Marie de Hongrie, cette « mâle chasseresse » adepte du grand galop qui « passait une partie de son temps à persécuter les réformés, elle donnait le reste à la chasse ». Bien évidemment, cette émancipation ne se passe pas sans légitime crispation du complément masculin, qui n’arrive pas à tenir sa moitié hors du pied dès l’aube. Brantôme (1540-1614) en fait part : « J’ai conneu un brave et galant seigneur qui devint si fort perdu d’amour d’une fille et puis dame, qu’il en mouroit ; car, disoit-il, lorsque je luy veut remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon coeur estre métamorphosé en quelque beau chien ou lévrier ». Cependant, la détermination des ces dernières est si forte que François Ier se voit obligé de créer pour la dauphine Catherine de Médicis la « petite bande des dames », soit un équipage féminin. La vénerie se voit ainsi être un terrain privilégié pour la femme libre, si bien que les gentilshommes en meurent de délaissement et que les rois ploient devant ce besoin d’action.

Bien entendu, cette passion fait fi de tous les dangers et des mauvaises chutes. Marie de Bourgogne trouve ainsi la mort en 1482 à vingt-cinq ans, d’être mal tombée de cheval. Quant à Élisabeth-Charlotte de Bavière, elle s’en réjouit presque : « je suis tombé vingt-quatre ou vingt- cinq fois, mais cela ne m’a pas effrayée ». Cette bravoure face aux dangers encourus qui peuvent être multiples à la chasse, trace bien la ligne des femmes de caractères, volontaires, sportives, élégantes parfois, hardies toujours. Et ces Diane existent depuis la nuit des temps, et c’est ainsi qu’elles sont femmes.

La vénerie féminine n’est pas seulement l’empreinte de l’émancipation, mais aussi une place de choix à l’honneur des dames dans le corps social. « Renoncer à la volerie c’eut été fait perdre à la femme sa plus attrayante séduction » affirmait monsieur de La Ferrière. En fait, la gente masculine de la Renaissance puis du baroque préfère la jolie cavalière distinguée à la « mâle chasseresse », et pour cause ! Ayant déjà perdu la bataille, les hommes demandent seulement un peu de distinction. C’est Diane de France (1538-1619) qui parvient à allier « chasse active et élégance parfaite »et les veneuses se lancent ainsi dans des chasses au grand galop et toujours en tenue impeccable sous le règne de Louis XIV. C’est là que se trouve toute la puissance féminine : dans l’alliance de l’action et de l’esthétique, ce que les hommes sont souvent incapables de réaliser si ce n’est pour parader. C’est alors que la femme devient le centre de la chasse : « le divertissement en est très agréable de soy et se peut augmenter en y menant les Dames, y ayant apparence qu’elle a esté inventée plutost pour elles que pour les hommes » (R. de Salnove, La vénerie royale). Nous voilà encore bien loin de la femme cantonnée aux salons accompagnée de thé et de ses amies. Et même, cette place d’honneur est encouragée par Louis XV qui ne cherche plus à s’y opposer. À cet égard, madame Adélaïde suit sa première chasse à treize ans et le Bien-aimé offre à ses filles l’équipage au daim créé en 1738. Il faut noter également que le pied d’honneur est presque toujours offert à une dame, sauf quand le roi ou un grand prince se trouve être l’invité. La vénerie baroque offre ainsi à la femme l’alliance de l’action et de l’élégance dans les grandes parties de chasses royales.

Comme la mode du temps le demande, la dame de cour profite de la vénerie pour jouer ses intrigues. La future Pompadour ne manque pas une chasse de Sénart en 1744 et profite de toutes les occasions pour paraître en amazone devant Louis XV. Voilà qui ne plaît pas à la maîtresse en titre madame de Mailly « experte en jeu de la séduction cynégétique », qui veut « avant toute faveur que l’on chasse la Pompadour ». Les contemporains ne sont d’ailleurs pas dupes sur la fervente fréquentation féminine des chasses royales qui deviennent le Grand jeu des dames. Si le concept reste le même, l’animal change quelque peu.

Cependant, cette émancipation féminine au travers de la chasse et la place d’honneur que la dame y occupe changent avec le siècle bourgeois (XIXe). A présent, la vénerie est un lieu de rendez-vous mondain où il est de rigueur que madame paraisse au bras de monsieur, et reste souvent dans la voiture pendant que le mari est à cheval. Il n’est cependant pas rare de l’apercevoir un peu à cheval pour se montrer. La veneuse apparaît toujours comme la femme sportive et élégante, mais plus tellement comme la femme émancipée ou « mâle chasseresse ». D’ailleurs, sa place durant la chasse à courre décline au début du XXe siècle, même si de grandes figures féminines continuent la grande épopée cynégétique.

De la « mâle chasseresse » à « l’active élégante », madame prend ainsi une place de monsieur dans l’activité cynégétique et se montre bien déterminée à la garder. De la cavalcade à l’amazone, du cervidé au gentilhomme, elle se montre fort douée dans la traque si bien qu’elle en détient la place d’honneur sous les Bourbon, qui n’en sont pas les plus malheureux : « Le vin, la chasse et les belles / voilà le refrain de Bourbon ». Bien que le siècle bourgeois colle une rigueur plus restrictive de la veneuse, elle reste néanmoins l’image de la sportive élégante. N’oublions cependant pas qu’historiquement c’est au travers de la vénerie que se trouve un grand tableau de la femme émancipée. Et c’est là même qu’on l’apprécie. Nous aimons les femmes de caractère, volontaires, éminemment féminines et loin des critères féministes actuels. Ces derniers sont féminicides. Non, la terre demande les héritières de ces grandes cavalières qui galopent toujours l’immensité verte dans nos mémoires et même encore aujourd’hui, ces femmes de grande volonté, ces femmes profondément émancipées, libres dans la nature. Elles la dominent parce qu’elles donnent la vie, parce que toujours elles seront les filles de Diane. Alors mesdames, en selle !

 

*image : La Noble Amazone, manufacture des Gobelins Source principale : Raphaël Abrille

 

Article écrit par Guy-Alexandre Le Roux

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